RTBFPasser au contenu
Rechercher

Economie

Privilégier la valeur ajoutée sociétale au détriment du rendement financier

Dans l'atelier d'un boulanger
19 avr. 2021 à 06:48Temps de lecture5 min
Par Michel Gassée

Privilégier la valeur ajoutée sociétale au détriment du rendement financier, c’est l’ADN des fonds d’investissement "Impact". Ils ne sont pas encore très nombreux chez nous, constat qui a poussé Patrick Somerhausen, CEO Funds For Good, et Bruno Dunkel, General Manager d’Inpulse Investment Manager, à préparer le lancement du fonds ImpaktEU. L’idée étant de soutenir le développement de la microfinance et de l’entrepreneuriat social. Interview avec Patrick Somerhausen.

Vous préparez le lancement d’un fonds d’investissement dédié au développement de la microfinance et de l’entrepreneuriat social. Quelle est la genèse de votre projet ?

Patrick Somerhausen (CEO Funds For Good) : "Le réseau européen de microfinance a fait une étude pour estimer les besoins de la microfinance en Europe. Avec au bout du compte un constat : la microfinance est sous développée en Europe alors que c’est un excellent moyen de lutte contre la précarité. Le constat est similaire en Belgique en dépit de la présence d’acteurs comme Microstart, Brusoc, Hefboom ou Credal, qui font un super boulot et qui permettent à beaucoup d’entrepreneurs courageux, avec de chouettes projets, une bonne énergie, d’avoir accès à un financement alors que le crédit bancaire leur est fermé. Mais beaucoup d’institutions de microfinance souffrent d’un manque de financement. D’où notre projet."

Vous parlez de microcrédit. Parce que les candidats entrepreneurs souhaitent emprunter de petites sommes pour lancer leur activité, c’est bien ça ?

"Absolument. Imaginez un plombier, un ébéniste, un boulanger qui souhaite démarrer leur propre activité. Il faut avoir un petit peu d’outillage, peut-être une petite camionnette et un local ou un atelier. Il faut bloquer une garantie locative. Ce sont des projets professionnels qui nécessitent un financement de l’ordre de 20.000 euros et pour ceux qui n’ont pas accès au crédit bancaire, le microcrédit est une vraie solution. Le microcrédit a longtemps été limité à 25.000 euros. Maintenant, la redéfinition européenne permet d’aller jusqu’à 50.000 euros."

Comment passe-t-on d’une situation dans laquelle il y a une demande pour du microcrédit et des organismes qui les proposent ces microcrédits à la création d’un fonds d’investissement ?

"Parce que la microfinance et l’entrepreneuriat social souffrent globalement d’une pénurie de financement. Partant de là, on s’est demandé chez Funds for Good comment orienter une partie des placements qui sont faits au travers de fonds plus traditionnels vers cette partie de l’économie. Et donc, nous avons été trouver un partenaire potentiel, Inpulse Investment Manager SCRL. Régulé par la FSMA, l’Autorité belge des services et marchés financiers, Inpulse est un gestionnaire de fonds qui a l’expérience de la microfinance en Europe. Ensemble, nous avons décidé de faire vivre ce projet. Nous sommes très complémentaires : chez Funds for Good, nous avons une expérience du terrain de la microfinance et de l’entrepreneuriat social au travers de notre asbl. On a aidé près d’un millier de créations d’entreprises, essentiellement en Belgique, par des personnes plutôt en précarité d’emploi. Inpulse a l’expérience de la gestion de ce type de fonds à impact. Encore fallait-il valider le projet. Là, le déclencheur est venu de la Société Fédérale de Participations et d’Investissement, qui a accepté de jouer le rôle de premier investisseur, à condition que nous levions des financements initiaux auprès d’acteurs privés. Nous devons lever 20 millions pour avoir droit à une tranche de 5 millions de la SFPI. Et ça, ce sera le vrai déclencheur pour le lancement du Fonds."

Où comptez-vous aller chercher l’argent pour constituer le fonds ?

"Auprès d’investisseurs professionnels. Des institutionnels comme des fonds de pension, des banques, des compagnies d’assurances. On va aussi s’adresser à des family offices, des personnes un peu plus fortunées donc. Pourquoi est-ce qu’on s’adresse à ce type de public-là ? Parce que l’argent sera bloqué dans le fonds pendant une durée de 8 à 12 ans, or, il est difficile pour un particulier de bloquer son argent pendant une aussi longue période."

C’est la durée de l’investissement qui explique que vous proposiez un rendement que vous annoncez entre 2,5 et 3,5% ?

"L’argent du fonds sera investi in fine dans des prêts à des petits entrepreneurs via des institutions de microfinance ou de l’entrepreneuriat social. On est donc sur un actif sensiblement moins risqué que des investissements en equity par exemple. Donc, le rendement annoncé nous semble honorable même si, clairement, il est possible d’avoir ailleurs des rendements supérieurs sur ce type d’actifs. Mais je le rappelle, nous voulons créer un fonds "Impact First", dont le but principal est de créer un impact sociétal positif. Nous disons donc aux investisseurs potentiels : "Oui, vous pouvez avoir plus de rendement ailleurs, mais vous avez peut-être une opportunité et peut-être même une responsabilité d’orienter vos placements vers une finance qui peut vraiment rendre notre économie plus inclusive et plus durable". C’est vraiment ça le thème du fonds. Alors, oui, certains nous diront peut-être que le rendement financier est trop faible, mais d’autres pourraient peut-être même nous dire que nous proposons un rendement trop élevé pour de l’impact."

A qui comptez-vous prêter l’argent que vous allez récolter ?

"Nous avons plusieurs cibles d’investissement. Les institutions de microfinance, évidemment. Elles constituent une cible importante du portefeuille, elles représenteront peut-être la moitié du fonds. En bout de chaîne, elles vont octroyer les microcrédits à des entrepreneurs qui veulent démarrer leur projet. Et puis, on va avoir une série d’autres interlocuteurs, par exemple des petites banques éthiques ayant des programmes soit pour soutenir la microfinance, soit pour soutenir l’entrepreneuriat social. Autre exemple, les plateformes de crowdfunding qui permettent à des investisseurs privés d’orienter leur épargne vers des projets durables ou encore les petits fonds d’impact, c’est-à-dire des fonds qui ont une taille de moins de 20 millions d’euros et qui ont besoin de grandir. En résumé, nous voulons financer – et accompagner – ceux qui financent les microcrédits. "

A ce stade, le fonds ImpaktEU n’existe pas. Quand sera-t-il effectivement créé ? Quelles sont les prochaines étapes ?

"Notre objectif prioritaire est de trouver les 20 premiers millions d’euros pour constituer le fonds, ce qui permettra d’obtenir le soutien de la SFPI. Nous espérons y arriver cet été. Évidemment, la crise sanitaire rend certains contacts un peu plus longs, un peu plus compliqués. Une fois que le véhicule d’investissement aura été lancé sous la forme d’une PRICAF privée, nous aurons une période de souscription de trois ans. Notre objectif final est de lever 200 à 250 millions d’euros. C’est beaucoup d’argent, mais nous avons trois ans encore pour y arriver et, une fois que la PRICAF privée aura été lancée, certains investisseurs institutionnels de plus grosse taille pourront potentiellement nous rejoindre. Il y a en tout cas beaucoup d’intérêt."

Articles recommandés pour vous