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Pressions, cessions forcées de terrains : les accusations envers le projet EACOP de TotalEnergies se multiplient

Les activistes de la plateforme Code Rouge à Feluy, notamment pour protester contre les surprofits réalisés par TotalEnergies, ce 8 octobre 2022.

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08 oct. 2022 à 15:12 - mise à jour 09 oct. 2022 à 08:41Temps de lecture4 min
Par Victor de Thier

Ce week-end, une importante action de désobéissance civile a lieu en Belgique. Des centaines de manifestants ont répondu à l’appel de la plateforme citoyenne Code Rouge pour bloquer les sites de TotalEnergies à Feluy dans le Hainaut et à Wandre, près de Liège. Ceux-ci dénoncent la responsabilité de la multinationale française dans la crise climatique et sociale et exigent la sortie des énergies fossiles.

Dans le viseur des organisateurs se trouve également le projet EACOP, porté par TotalEnergies, un oléoduc chauffé de pétrole brut, long de 1443 km, qui rejoindra la région du Lac Albert en Ouganda – où de nombreux puits de pétrole ont été découverts dans les années 2000 – et le port Tanga en Tanzanie, bordant l’Océan indien.

Le projet, estimé à 10 milliards de dollars, a été lancé le 1er février 2022 et devrait être achevé d’ici 2025. Il est au cœur d’un procès, à la lourde charge symbolique, qui s’ouvre ce mercredi en France.

Dans le viseur des organisateurs se trouve également le projet EACOP, porté par TotalEnergies, un oléoduc chauffé de pétrole brut, long de 1443 km, qui rejoindra la région du Lac Albert en Ouganda – où de nombreux puits de pétrole ont été découverts dans les années 2000 – et le port Tanga en Tanzanie, bordant l’Océan indien.

Le projet, estimé à 10 milliards de dollars, a été lancé le 1er février 2022 et devrait être achevé d’ici 2025. Il est au cœur d’un procès, à la lourde charge symbolique, qui s’ouvre ce mercredi en France.

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Outre l’impact environnemental du projet, avec un bilan carbone qui s’élève à 34 millions de tonnes de CO₂ par an, de nombreuses associations dénoncent aujourd’hui les violations des droits humains en Ouganda et en Tanzanie.

À la mi-septembre, le Parlement européen lui-même – dans une résolution non contraignante – se disait "extrêmement préoccupé par les violations des droits de l’Homme" commises dans ces deux pays, citant "arrestations, actes d’intimidation et harcèlement judiciaire contre les défenseurs des droits humains et les organisations non gouvernementales" et demandant le report du projet afin de pouvoir étudier la faisabilité d’un autre itinéraire.

De son côté, Total persiste et signe assurant qu’il met "tout en œuvre pour en faire un projet exemplaire en termes de transparence, de prospérité partagée, de progrès économique et social, de développement durable, de prise en compte environnementale et de respect des droits humains".

Des milliers de personnes déplacées

Avec la réalisation de ce mégaprojet – qui traversera de nombreux écosystèmes protégés – on estime que plus de 100.000 personnes vont devoir être déplacées, alors que l’agriculture constitue la principale source de revenus des populations locales. Selon les associations présentes sur place, certaines ont déjà vu leurs logements détruits pour faciliter la construction des routes d’accès et de l’usine de transformation.

Depuis 2017, l’ONG Les Amis de la Terre effectue un travail de documentation sur les risques liés à l’EACOP, en collaboration avec des organisations locales. Après l’Ouganda, celle-ci a publié le 5 octobre dernier un rapport sur la situation en Tanzanie, où les deux tiers du futur oléoduc doivent être construits. Elle y dénonce des acquisitions de terre sans consultation ni indemnisation suffisante des populations locales.

Je n’avais pas le choix.

Lors de cette enquête menée le long du tracé d’EACOP en janvier et février 2022, les témoignages de plus de 70 personnes provenant d’une vingtaine de villages impactés par l’oléoduc ont été recueillis en préservant leur anonymat, de crainte de représailles gouvernementales. En voici deux exemples :

"Ils (les employés de l’EACOP, ndlr) nous ont dit que nos terres seraient affectées par le projet, et qu’ils allaient nous donner de l’argent. Mais ils ne nous ont pas demandé si on était d’accord", a déclaré une habitante de la région de Geita, citée dans le rapport. Un autre habitant de la région de Manyara, cité dans le rapport témoigne : "Je les ai vus faire une évaluation de ma terre, c’est comme ça que j’ai découvert que j’étais affecté. Ce n’était pas lors d’une réunion, mais dans ma ferme. Ils ont pris des photos de ma femme et de moi. Je n’avais pas le choix, mais ils m’ont dit que je serais indemnisé".

Pourtant, depuis le début de la mise en place du projet, TotalEnergies se targue d’appliquer les plus hauts standards dans le traitement des personnes déplacées par ses grands projets d’infrastructures.

Des compensations qui n’arrivent pas

En Ouganda comme en Tanzanie, les évaluations de terrain pour le projet EACOP ont débuté en 2018. Au lendemain de ces opérations, les paysans locaux se sont vus interdire de cultiver leurs terres et de reconstruire leurs maisons endommagées par les pluies saisonnières ou de planter des arbres, pointe l’ONG dans son rapport, afin de rendre impossible toute contestation des évaluations.

Alors que des compensations étaient promises par les promoteurs du projet dans les six mois, la plupart se font encore attendre quatre ans plus tard, poussant plusieurs familles dans la misère. Lorsque des montants sont finalement versés, ceux-ci s’avèrent finalement sous-évalués pour permettre aux habitants d’acquérir des parcelles d’une superficie identique.

Opposants et journalistes bâillonnés

Au-delà de l’impact sur les populations locales, les journalistes et ONG présents sur place témoignent de pressions et d’entraves à leur travail de la part du gouvernement et des promoteurs du projet EACOP.

Très peu d’enquêtes journalistiques ont pour le moment pu être menées à bien, l’accès aux environs du tracé du futur oléoduc étant cadenassé et surveillé de près. Plusieurs journalistes indépendants, dont ceux du média Blast, confient avoir dû écourter leur séjour sur place face à la pression des autorités et de la police.

Mais la répression la plus importante concerne les opposants locaux, dont les voix sont de plus en plus nombreuses. Les ONG dénoncent des arrestations arbitraires de la part des autorités ougandaises et tanzaniennes afin d’étouffer les contestations. Les activistes n’ont dès lors d’autres choix que de venir en Europe pour alerter les dirigeants.

TotalEnergies devant la justice française

C’est dans ce contexte que s’ouvre à Paris ce mercredi 12 octobre un procès sur ce projet dantesque.

Six associations – deux françaises (Les Amis de la Terre et Survie) et quatre ougandaises – ont réussi à asseoir la multinationale du pétrole sur les bancs des accusés en vertu d’une loi récente sur le devoir de vigilance des entreprises, votée par la France en 2017. Total est amené à répondre de son manque présumé de vigilance en Ouganda.

Ce procès, s’il n’est pas susceptible de mettre un coup d’arrêt direct au projet, revêt une forte importance symbolique.

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