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Présidentielles de 2022 en France : la "mal-inscription", ce mal français qui explique l’abstention

En France, contrairement à la Belgique, le vote n’est pas obligatoire. Dès qu’un Français a 18 ans, il est de facto inscrit sur une liste électorale là où il réside. Mais les étudiants encore inscrits chez leurs parents, les jeunes actifs mutés dans le cadre de leur activité professionnelle ou les personnes précaires expulsées de leur domicile sont autant de profils qui peuvent se retrouver, par négligence, dans l’impossibilité d’exercer leur droit de vote.

"En France, dès 18 ans, vous êtes automatiquement inscrit sur les listes électorales de l’endroit où vous résidez. Mais cette démarche automatique a engendré un effet non-voulu et qu’on n’a pas anticipé, qu’on appelle la ‘mal-inscription’", explique Céline Braconnier, directrice de Sciences-Po Saint-Germain.

"La plupart de ces personnes ne sont pas inscrites sur les bonnes listes électorales car elles n’ont pas fait la démarche. C’est donc un problème civique car elles ne s’y intéressent pas alors qu’elles ont certainement fait les démarches pour leurs impôts et leurs factures. Ou alors, et c’est plus grave, elles ne le savent pas.", précise Marc Mathiot, directeur de Sciences Po Lille. "Les communes font disparaître des listes les gens qui n’habitent plus sur place. Donc, ces gens ne sont pas mis au courant et ne savent pas qu’ils ont été radiés des listes électorales de leurs villes d’origine. Ils n’ont donc pas fait la démarche dans leur nouvelle ville.", ajoute Marc Mathiot.

7,6 millions de Français concernés

Depuis 2017, l’INSEE, l’Institut National de la Statistique et des Études Économiques, comptabilise cette "mal-inscription" au niveau national et a pris la mesure du problème. La moyenne nationale est de 15% de "mal-inscrits " en France. Le pays compte 7,6 millions de personnes "mal-inscrites" en plus des 5,2 millions de personnes pas inscrites du tout sur des listes électorales. Chez les jeunes étudiants, la "mal-inscription" atteint des taux records. "Elle a affecté 43% des 25-29 ans en 2017 au moment de la précédente présidentielle. Ces jeunes terminent leurs études parfois loin de chez leurs parents et ne s’inscrivent pas dans la commune ou la ville dans laquelle ils font leurs études." Chez les 18-25 ans, un sur quatre est "mal-inscrit". "On constate qu’une autre catégorie concerne les cadres trentenaires avec de jeunes enfants qui quittent les centres-villes. Chez les 30-34 ans, 36% sont ‘mal-inscrits’", souligne Céline Braconnier.

La France compte 7,6 millions de personnes "mal-inscrites" en plus des 5,2 millions de personnes pas inscrites du tout sur des listes électorales.
La France compte 7,6 millions de personnes "mal-inscrites" en plus des 5,2 millions de personnes pas inscrites du tout sur des listes électorales. AFP or licensors

Directement liée à la mobilité

"La mal-inscription est directement liée à la mobilité résidentielle et géographique. Donc, cela affecte en particulier les catégories qui bougent comme les étudiants, les jeunes travailleurs et ceux qui habitent dans des quartiers plus populaires" explique la spécialiste de l’abstention. Entre 70 et 74 ans, seuls 8% des Français sont "mal-inscrits". Pas étonnant de voir les personnes âgées et les agriculteurs, par exemple, parmi les mieux inscrits car ils connaissent moins la mobilité et ont un ancrage territorial fort avec très peu de déménagements.

Abstention présidentielle et malaise démocratique

En France, 44 millions de Français sont en âge de voter. Mais quelque trois millions de Français changent de domicile chaque année. Autant de déménagements et de personnes qui risquent donc de ne pas se réinscrire et d’augmenter encore la part des "mal-inscrits". La mal-inscription est d’ailleurs l’une des causes principales de l’abstention à la présidentielle. Le taux d’abstention lors des dernières élections en France a frôlé les 66% lors des régionales de 2021. "En France, le malaise démocratique est à trois niveaux. Il y a les gens qui votent et qui votent pour des partis de plus en plus extrémistes. Le deuxième, ce sont les gens qui sont inscrits et qui s’abstiennent. Et, enfin, le troisième niveau, ce sont les gens qui ne sont pas inscrits", poursuit Marc Mathiot.

Quelles solutions ?

Pour Marc Mathiot, directeur de Sciences Po Lille, il faudrait muscler les campagnes de communication à l’attention des plus jeunes. "Beaucoup ne sont pas au courant. Les affichages dans le bus ou dans la rue existent mais ne fonctionnent pas vraiment car ils ne les touchent pas vraiment." Pour remédier à ce problème, la date limite d’inscription pour le scrutin d’avril a été repoussée au 4 mars 2022. "Rendre automatique la "déclaration domiciliaire obligatoire" réglerait tous les problèmes" constate Céline Braconnier, directrice de Sciences-Po Saint-Germain.

Elle reprend : "En France, la procédure est trop ancienne et inadaptée à une société de la mobilité. De plus, on n’a pas le droit au vote par correspondance (sauf les Français résidents à l’étranger) et on n’a pas de vote par Internet. Et pour faire une procuration, il faut se déplacer. On ne peut pas faire une procédure dématérialisée en France, en 2021", constate Céline Braconnier, directrice de Sciences-Po Saint-Germain.

La "mal-inscription", en France, est directement liée à la mobilité résidentielle et géographique.
La "mal-inscription", en France, est directement liée à la mobilité résidentielle et géographique. AFP or licensors

Exception française

La France, où l’inscription sur les listes de sa commune après un déménagement n’est pas automatique, fait figure d’exception européenne. "L’inscription sur les listes électorales en France dépend encore aujourd’hui de chaque citoyen, à chaque fois qu’il déménage" précise la spécialiste de l’abstention. La France est presque un cas unique en Europe. En Belgique, en Espagne, en Italie ou encore en Allemagne et dans la plupart des pays européens, l’inscription sur les listes électorales se fait automatiquement au moment de la "déclaration domiciliaire obligatoire". En clair, tout nouvel habitant d’une commune doit déclarer son domicile à la mairie.

Et cela pose d’ailleurs quelques problèmes dans les mairies. "Dans mon village, il y a des habitants dont on n’a pas la trace. On ne sait pas qui ils sont car ils ne se sont jamais présentés en mairie" constate Daniel Dieu, le Maire de Verneuil-Grand, dans le nord de la France, à quelques kilomètres seulement de la ville de Virton, en Belgique. "On les invite à venir en Mairie mais tous ne le font pas. Par contre, on va mettre en place un petit formulaire écrit et posté chez eux. Mais encore une fois, il n’y a rien de contraignant."

Jean-Luc Mélenchon, candidat à la Présidentielle française de 2022.
Jean-Luc Mélenchon, candidat à la Présidentielle française de 2022. AFP or licensors

Mélenchon l’évoque en meeting

La "mal-inscription" est un problème en France. D’ailleurs, Jean-Luc Mélenchon, candidat de la France Insoumise, en a parlé et a évoqué le problème lors de son meeting de rentrée, fin août. Son parti tente d’attirer les électeurs vers les urnes. Jean-Luc Mélenchon se dit lui-même lésé par l’abstention et veut faire le pari de convaincre le plus grand nombre. "Plus ça vote, plus nous sommes forts. Moins ça vote, plus Macron et Le Pen sont forts", expliquait-il. Depuis, plusieurs députés ont remis le sujet sur le devant de l’actualité française. Il faudra encore attendre quelques mois pour voir si les "mal-inscrits" se sont mieux inscrits, cette fois-ci.

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