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Prenons la Une junior : à l’IHECS, des étudiantes en journalisme veulent faire évoluer leur formation

Prenons la Une junior : à l’IHECS, des étudiantes en journalisme veulent faire évoluer leur formation
10 mai 2022 à 13:416 min
Par Camille Wernaers pour Les Grenades

Juliette Cordemans est une étudiante en journalisme, actuellement en Master 1 au sein de l’IHECS. Avec plusieurs autres étudiantes, elle a récemment créé un collectif pour faire évoluer la formation proposée dans la haute école bruxelloise : Prenons la Une junior. Il s’agit d’une antenne de l’association française Prenons la Une, constituée de journalistes qui luttent pour plus de parité dans les médias et plus d’égalité dans les rédactions.

Les antennes "junior" sont destinées aux étudiantes en journalisme. Via ce projet, l’association les accompagne "dans leur vie étudiante, les incite à conduire des actions au sein de leur école conformément aux valeurs de l’association, et les aide à lutter contre les obstacles (discrimination, violences sexistes, etc.) rencontrés par les futures journalistes."

En Belgique, "les enquêtes menées ces dernières années convergent vers des constats similaires : le journalisme est un métier majoritairement masculin", écrivent Florence Le Cam, Manon Libert et Lise Ménalque dans leur ouvrage Être femme et journaliste. Enquête sociologique dans un monde au masculin. Les autrices se penchent sur les raisons de la féminisation "si lente" de la profession alors que les femmes sont majoritaires depuis de nombreuses années dans les formations en journalisme.

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"Tout a commencé le 8 mars 2021"

Auparavant, l’enquête "Portrait des journalistes belges en 2018" révélait que les femmes représentaient seulement 31,4% des journalistes professionnel·les. Par ailleurs, selon une étude menée pour l’Association des Journalistes Professionnels (AJP), 40,5% des femmes disent avoir déjà été victimes de harcèlement moral au sein des rédactions, contre 25% des hommes. Elles sont aussi 11% à avoir déjà subi du harcèlement sexuel, alors qu’aucun homme n’a indiqué en avoir subi.

"A ma connaissance, nous sommes la première antenne Prenons la Une junior en Belgique", indique Juliette Cordemans. "Tout a commencé le 8 mars 2021, quand le journal Libération a choisi de mettre la lettre d’un violeur en Une. Nous n’en avons pas du tout parlé en cours et cela m’a énervée. J’ai envoyé un mail à notre président de section, Nordine Nabili, qui m’a répondu à mon grand étonnement. C’est l’une des premières fois où l’on m’a écoutée ! J’expliquais que c’était le travail des professeur·es de nous éduquer sur les questions de sexisme", relate-t-elle.

Les enquêtes menées ces dernières années convergent vers des constats similaires : le journalisme est un métier majoritairement masculin

Entre "féministes averties"

À la suite de cet échange, deux journalistes de Prenons la Une sont invitées à venir discuter avec les étudiant·es. "La formation était ouverte à tous et toutes mais n’était pas obligatoire. Nous nous sommes donc retrouvées avec 14 étudiantes et un seul étudiant, déjà sensiblisé·es à propos du sexisme et des violences. Nous étions entre féministes averties. C’est dommage car ce n’était pas nous qu’il fallait toucher, mais tous les autres !", regrette Juliette Cordemans. "Nous n’avons alors décidé de ne pas rester les bras croisés et avons lancé Prenons la Une junior. Nous avons des réunions avec l'association Prenons la Une, et nous bénéficions de toutes les ressources, ce qui nous protège", continue-t-elle.

Le collectif met en avant quatre revendications : avoir plus de diversité dans le panel des professeur·es invité·es à donner cours à l’IHECS, intégrer la question du sexisme dans la formation obligatoire des étudiant·es en journalisme, dégenrer les cartes étudiantes et les cartes presse de l’AJP et enfin permettre l’utilisation de l’écriture inclusive.

Perdre des points pour cause d’écriture inclusive ?

"Nous avons envoyé un mail à l’IHECS et à l’AJP à propos du mot étudiant au masculin sur les cartes qui sont délivrées. Nous aimerions un point médian : étudiant·e", précise Juliette Cordemans. Quant à l’écriture inclusive, elle a parfois posé des problèmes lors du cursus des étudiantes. "À l’IHECS, il existe un site, Mammouth média, sur lequel nous publions des articles. La co-rédactrice en chef, Amandine Degand, est en faveur de l’écriture inclusive et nous permet de l’intégrer à nos papiers. Nous sommes encouragé·es à le faire. Cependant, nous sommes évalué·es par des professeurs externes ou invités et certains font des remarques désobligeantes quand nous l’utilisons, ils nous disent que c’est illisible, etc. Nous suspectons que certains nous retirent des points lorsque nous écrivons en inclusif. Il y a eu des accrochages et face à notre coup de gueule, on nous a rappelé le principe de souveraineté enseignante…"

Je n’ai pas envie de me faire violenter, je n’ai pas envie d’évoluer dans un milieu sexiste

Comment ont réagi les autres étudiant·es devant la création du collectif ? Juliette Cordemans nuance : "Certains s’en fichent, d’autres nous soutiennent mais pas au point de s’investir dans le collectif. Les études en journalisme sont très prenantes, c’est peut-être l’une des raisons."

"Pas envie de me battre juste pour pouvoir travailler"

Le collectif insiste pour parler du sexisme et des questions genrées dès les études de journalisme, pour changer plus largement le visage de la profession. "Quand j’étais encore à l’école secondaire et que j’envisageais de devenir journaliste, je pensais qu’il s’agissait d’un milieu plus ouvert, plus pro-actif sur ces problématiques. Plus tard, j’ai lu les études de l’AJP, et j’ai compris que ce métier est pire que certains autres ! Je n’ai pas envie de me faire violenter, je n’ai pas envie d’évoluer dans un milieu sexiste, je n’ai pas envie de me battre juste pour pouvoir travailler", souligne-t-elle.

"Il y a deux parties à notre réflexion : d’un côté le sexisme dans les rédactions, de l’autre le sexisme dans le traitement médiatique des violences faites aux femmes. Les journalistes ont une responsabilité sociale, quand nous traitons mal de ces sujets importants, c’est grave parce que nous ne faisons pas attention à cette responsabilité que nous portons."

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La toute jeune étudiante en journalisme fait face à des remises en question de son "objectivité". "Je pense que l’objectivité et la neutralité n’existent pas. Je rappelle les mots d’Alice Coffin : la neutralité, c’est la subjectivité des dominants. En tant que journaliste féministe, je suis bien plus transparente et éthique que d’autres journalistes qui se disent objectifs en refusant de voir leurs biais", réagit-elle.

"Elles sont courageuses"

Du côté des autorités de l’IHECS, le président de la section presse et information, Nordine Nabili, se dit "heureux" de la création du collectif Prenons la Une junior : "D’autant plus qu’il s’agit de la continuité d’une journée que nous avons organisé pour les étudiant·es. Des étudiantes ont pris le relais et ont décidé de se mettre ensemble, je pense que cela fait partie de leur apprentissage politique et que c’est important. On parle souvent de cette génération comme d’une génération fainéante qui passe son temps sur les réseaux sociaux, alors qu’il s’agit d’une génération qui bouge. En tant que président de section, je salue cette initiative, d’autant plus qu’elle porte sur la question clivante qui est celle du genre."

"Elles sont très courageuses et je les soutiendrai avec tous les moyens dont je dispose, la mise à disposition de locaux ou l’aide pour la recherche de financement par exemple. De toute façon, je ne peux aller contre leur décision, la liberté d’association est inscrite dans la loi."

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Quant au reste du corps enseignant, "Il est à l’image du reste de la société, certains considèrent que la question du genre est à la marge, il y a beaucoup d’indifférence. Les initiatives politiques ne sont pas une préoccupation première à l’IHECS, à la différence peut-être des universités. Elles vont devoir lutter contre cette indifférence et trouver des étudiantes pour reprendre le flambeau quand elles auront fini leurs études pour continuer ce travail. Je pense qu’elles vont avoir un rôle important de lanceuse d’alerte en interne et vont pouvoir bousculer l’équipe pédagogique, créer des débats. Pour le contenu des cours, cela va prendre un peu plus de temps, il faudra adapter les syllabus, créer des cours spécifiques ou faire infuser la question du genre dans les cours et ateliers qui existent déjà", explique Nordine Nabili.

Le collectif vient de lancer sa page sur les réseaux sociaux et a déjà prévu un premier atelier pour apprendre à utiliser l’écriture inclusive.

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Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

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