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Premier syndicat dans la Silicon Valley : "Grand sursaut des travailleurs américains"

Premier syndicat dans la Silicon Valley : "Grand sursaut des travailleurs américains"
06 janv. 2021 à 17:58 - mise à jour 06 janv. 2021 à 17:585 min
Par Wahoub Fayoumi

226 salariés de Google, et de l’une de ses sociétés sœurs, Alphabet, ont déjà fait part de leur intention de rejoindre les rangs d’un tout nouveau syndicat, qui a été créé cette semaine dans l’entreprise spécialisée dans la haute technologie.

Cela faisait plusieurs années que les salariés de Google étaient en conflit avec la direction : en 2018, certains avaient signé une pétition pour que l’entreprise cesse de participer à un programme de recherche du Pentagone, baptisé Maven. D’autres avaient protesté contre le fait que des dirigeants, accusés de harcèlement sexuel, avaient eu droit à d’importantes indemnisations de départ, jusqu’à 90 millions de dollars notamment. C’est le licenciement de Timnit Gebru, chercheuse noire qui reprochait à Google de ne pas être assez inclusif avec les personnes issues des minorités, a été le déclic.

Les entreprises de la Silicon Valley évitent généralement la création de syndicats grâce à la forte rémunération de leurs employés, mais cela ne paraît plus suffisant aujourd’hui.

Nicholas Allen, directeur des affaires internationales au SEIU (Service Employees International Union), le syndicat représentant les employés du secteur des services aux Etats-Unis et au Canada, qui regroupe 2,2 millions d’adhérents, rappelle qu’il y a "15 millions de syndiqués en Etats-Unis, sur 350 millions de personnes, en tout ce n’est pas énorme". Mais pour lui, la création de ce syndicat représente "un grand pas en avant pour le mouvement syndical américain". Nous lui avons demandé de nous expliquer comment cela fonctionnait aux États-Unis, et pourquoi cela était important.

Comment se fait-il que Google n’avait pas de délégation syndicale en son sein jusqu’à maintenant ?

Nicholas Allen : "La réponse réside dans le système légal américain, qui gouverne les relations entre syndicats et employeurs. Aux États-Unis, le système est monté de telle façon qu’il est extrêmement difficile de créer un syndicat dans une entreprise, extrêmement difficile d’obtenir ce qu’on appelle la reconnaissance syndicale, pour qu’une entreprise soit obligée, contrainte de négocier un accord avec un syndicat de ses employés.

Pour résumer très vite, il faut gagner une élection de la majorité de tous les salariés, pour se syndiquer dans une entreprise ou dans un lieu de travail. Et pendant le processus de cette élection, l’employeur a quasiment le droit de tout faire pour décourager les salariés à se syndiquer.

Et le processus est très long, très coûteux, il est donc extrêmement difficile pour des salariés de se faire reconnaître."

Chez Google, les salariés vont-ils être désormais représentés ?

"Pour être précis, ce qui vient de se passer chez Google est assez incroyable et absolument important. Un groupe, une minorité de salariés, deux ou trois cents, ont décidé de former un syndicat minoritaire, un syndicat qui donc ne prétend pas représenter tous les salariés chez Google mais simplement eux-mêmes, et vont tenter de faire pression sur l’entreprise, simplement en agissant collectivement.

Ça, c’est un modèle de syndicalisme qui est possible aux États-Unis mais qui n’est pas, en fait, légalement reconnu, dans le sens que Google ne reconnaît pas, lui, ce syndicat. Il l’ignore.

Mais le syndicat va tenter d’exister, tenter de peser sur les décisions de Google.

C’est donc un geste très courageux de la part de ces salariés de faire ceci. Ils sont un peu protégés par la loi, parce que la loi américaine dit quand même que des salariés agissant collectivement ont le droit de le faire, mais, pour être clair, il n’y a aucune obligation pour l’entreprise de négocier avec eux. Donc c’est quand même très précaire comme situation. Mais ces salariés ont décidé de faire ce pas en avant, et c’est un grand pas en avant pour le mouvement syndical américain."

Google peut-il reconnaître l’existence de ce syndicat ?

N. A. : "Oui, même sans élections internes, Google, s’il veut réellement être une entreprise progressiste et décente, pourrait dire à ses salariés : "Vous avez le choix de vous syndiquer, si la majorité d’entre vous signe une carte d’adhésion syndicale, nous reconnaîtrons le syndicat et nous négocierons un accord avec vous." Évidemment, Google ne fera pas ça, il ne souhaite pas partager le pouvoir, qui aujourd’hui lui appartient complètement. Mais ses dirigeants ont le choix de le faire, légalement. Mais en aucune entreprise américaine ou presque ne fera ce choix, parce qu’elles préfèrent largement rester sans syndicat légalement reconnu, ce qui leur permet une plus grande flexibilité."

Avec un taux de syndication aux alentours de 10%, quel rôle a le syndicat aux Etats-Unis aujourd’hui ?

N. A. : "Dans les années 40 ou 50, à son apogée, 35% de l’économie était syndiquée et avait des accords collectifs, et franchement des conditions de travail décentes. Aujourd’hui, nous sommes à 6% dans les entreprises privées… C’est-à-dire un déclin hallucinant.

C’est le résultat d’une campagne agressive de la droite américaine qui, depuis 40 ans, s’acharne à détruire le mouvement syndical. Ils ont quand même bien réussi. Mais la contradiction réside dans le fait que le syndicalisme américain, malgré ses énormes pertes en termes de proportion de l’économie, garde une influence politique importante.

Car sur le terrain, nous sommes capables de mobiliser des millions de personnes, nous participons activement aux élections politiques, ça nous donne un certain poids avec le Parti démocrate par exemple.

Et le syndicalisme a encore une voix aux États-Unis, même si ses rangs ont beaucoup diminué.

Aujourd’hui, un grand sursaut des travailleurs américains qui souffrent avec des conditions d’inégalités sociales et économiques énormes, est nécessaire. Et ce sursaut on le voit, d’ailleurs aussi avec cette initiative des travailleurs de Google qui ont décidé de s’organiser. Nous sommes à un tournant, où il y a énormément d’espoir, parce qu’on voit que des salariés américains veulent se syndiquer, veulent s’unir pour négocier de meilleures conditions. Par contre le système légal est monté d’une telle façon que c’est quasiment impossible.

Donc on va voir, dans les années qui viennent, des grands changements, de grandes transformations dans le système économique américain, le syndicalisme américain est un peu à un croisement de routes, et on verra si on a une administration un peu moins hostile que celle de Trump, on verra si on arrive à débloquer de grandes transformations."

Quels sont les dossiers principaux que vous traitez aujourd’hui dans votre syndicat ?

N. A. : "Pour nous, le grand défi pour l’année qui vient sera la lutte pour les 15 dollars minimum de l’heure. Nous menons une lutte à l’échelle des États et des villes, pour élever le salaire minimum, depuis 2012. Nous avons réussi à faire passer des lois pour élever ce salaire minimum dans beaucoup d’États, une vingtaine, mais il y a encore une énorme partie du pays qui a un salaire minimum qui tourne autour des 8 dollars de l’heure… C’est-à-dire un salaire de misère. Nous allons tenter à l’échelle fédérale de faire passer une loi pour faire augmenter ce salaire minium. Car si le gouvernement fédéral établit un minimum, tout le monde doit l’appliquer, et ce serait une transformation majeure pour des millions de travailleurs américains.

Ensuite, la deuxième étape sera d’attaquer cette question du système de représentation syndicale aux Etats-Unis, qui demeure inadéquate et qu’on devra transformer. Il y a un projet législatif en cours là-dessus, il va falloir beaucoup pousser, faire des actions dans la rue dans les entreprises, et il faudra un mouvement social pour que nous puissions transformer ce système-là. On estime que ce sera la lutte la plus importante pour l’égalité sociale, la justice raciale, la justice sociale en général aux Etats-Unis dans les années qui viennent."

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