RTBFPasser au contenu

Les Grenades

"Précipitations" de Sophie Weverbergh : monologue d'une femme désobéissante

"Précipitations" de Sophie Weverbergh : monologue d'une femme désobéissante
11 janv. 2022 à 10:586 min
Par July Robert pour Les Grenades

On peine à reprendre son souffle à l’issue de ces "Précipitations", premier roman de l’autrice belge Sophie Weverbergh. Son écriture, empreinte de belgitude, nous emmène dans les ritournelles et les chansons enfantines qui occupent la sphère intérieure de l'héroïne, Pétra.

Oppressant, son monologue laisse transparaître une femme, une mère, une belle-mère dont on ne peut s’empêcher de penser qu’elle s’est perdue quelque part en chemin. À tâtons, au fil de ses vaisselles, lessives et autres tâches ménagères dans lesquelles elle s’est retrouvée enfermée – ou s’est enfermée toute seule, à chacun·e de se faire son idée –, elle cherche à redevenir, à devenir quelqu’une.

Au travers d’un récit sombre comme une nuit d’orage mais teinté de touches d’humour qui constituent des éclaircies salutaires, on sent poindre une violente critique sociétale. Quel suivi psychologique pour les femmes souffrant de troubles périnataux ? Quelle place pour nos vieilles et nos vieux ? Comment savoir qui l’on est dans notre société contemporaine devenue machine sociale ?

Précipitations météorologiques tout autant que précipitation psychologique, ce récit-tempête est incroyablement dense. L’écriture chirurgicale de Sophie Weverbergh et les listes sans fin égrainées par Pétra nous font ressentir l’oppression qui l’étouffe, entre auto-accusation et dénonciation. Nous avons posé quelques questions à l’autrice, qui lève un coin du voile sur la personnalité de Pétra.


►►► Retrouvez en cliquant ici tous les articles des Grenades, le média de la RTBF qui dégoupille l’actualité d’un point de vue féministe


Pétra est en proie à une maniaquerie incroyable qu’on pourrait aller jusqu’à assimiler à des "TOC". A la lecture, on ne peut s’empêcher d’y voir les injonctions faites à la femme au foyer.

Pétra est obsessionnelle, c’est vrai. Sa manière d’envisager la tenue du ménage relève d’une forme de maniaquerie, en effet. Mais si elle est maniaque (ou si elle s’évertue à le devenir), Pétra est surtout impuissante. Les corvées les plus simples, les tâches les plus éculées lui paraissent insurmontables… Elle aimerait être une bonne ménagère, à l’image de sa mère, elle voudrait satisfaire son conjoint et rivaliser avec les femmes qui l'entourent – et dont elle jalouse des qualités qu'elle ne s'attribue pas telles que la beauté, la puissance, l’autonomie... – mais ça ne fonctionne pas. Ce rôle de ménagère, comme tant d’autres, lui échappe. Les injonctions que vous évoquez (et qui sont une réalité pour n’importe quelle personne en charge de foyer) passent à travers Pétra qui ne parvient pas à s’en saisir et s’en parer. Ces injonctions, Pétra rêverait de les mettre bout à bout et de s’y conformer pour s’en construire un cadre et pour y exister, mais elle n’y parvient pas. Comme une enfant joue mais demeure incapable de respecter les règles de son propre jeu, cette femme reçoit règles et consignes mais ne se trouve pas les moyens de s’y conformer. Il faut y voir une incompétence ou une certaine maladresse mais aussi, et c’est sans doute plus discret, un refus. Quoi qu’il en soit – et s’échinant à se convaincre du contraire – Pétra est désobéissante, elle n’en fait qu’à sa tête.


Elle s’est perdue, ne trouve plus de temps pour elle (ses livres qui prennent la poussière, sa clarinette au rebut) pourtant, on sent qu’elle a l’impression de ne jamais en faire assez…

Pétra renonce à la musique et à l’écriture pour se consacrer au ménage et aux enfants, mais ne cherche pas pour autant à être perçue comme une victime. Elle vit ce renoncement comme un choix et ne reproche rien à personne. Il y a une forme d’abnégation et de curiosité dans son dévouement – elle est complètement dépassée, mais elle a envie de voir jusqu’où ça peut aller, à quoi ce "sacrifice" consenti peut mener. Plusieurs fois d’ailleurs, Pétra tient à se remémorer le moment où d’elle-même elle choisit de s’installer dans la maison du clown – elle sent ce qui l’attend sous ce toit ; et elle y va. Pétra est flambeuse, elle ne craint ni de miser ni de perdre. Et c’est effectivement ce qui se passe : très vite, Pétra, qui pensait se trouver en s’attribuant un rôle de mère-belle-mère-ménagère, se perd. Ou plutôt, elle se dissout – c’est l’histoire d’une érosion, d’une dissolution. La matière de Pétra ne résiste pas comme il faudrait aux rinçures et à l’usure des eaux amères et ménagères. Pour autant, tout n’est pas perdu. Aussi dissolue soit-elle, Pétra est entourée – c’est dur mais ça reste une histoire d’amour.


Pétra s’auto-dénigre continuellement, allant jusqu’à dire d’elle-même "J’étais un ersatz de femme", mais on comprend que c’est en raison de ce que notre société impose comme "modèle féminin"

Elle s’auto-dénigre – mais la plupart du temps avec humour. Pétra ne manque pas d’autodérision, heureusement. Bien entendu, elle souffre (et à tort, mais c’est une autre histoire) de ne pas coller davantage aux canons de beauté et aux fameux "modèles imposés ". La pression que subit Pétra est d’autant plus importante qu’en elle plusieurs idéaux féminins s'affrontent : le sien, celui de sa mère et des autres mères, celui des grands-mères même. Pétra ne sait plus par où s’accorder la légitimité nécessaire pour s’accepter et exister. Elle est trop grosse, elle est trop vieille – toujours trop ceci ou pas assez cela – elle est mal fagotée, elle ne travaille pas, elle ne conduit pas, elle ne lit pas, elle n’écrit pas. C’est pour palier tous ces manquements qu’elle chante. Parce que Pétra sait au moins ça : elle a une jolie voix.

Je chante comme j’ai toujours chanté – persuadée que si je suis une rongeuse-songeuse dans cette vie, j’ai dû être un oiseau dans une vie antérieure, un rouge-gorge Philomèle, petite bête au plumage gris-souris et au cœur palpitant et robuste, enthousiaste, heureuse de lancer ses trilles dans la pluie


Elle ne semble vivre qu’une fois dans le récit, au moment où elle se sent désirée par le clown. C’est la seule fois où on la sent sourire…

C’est un moment fondateur dans son histoire, oui – un de ces moments où Pétra se sent capable de mener la danse. Je pense cependant qu’elle sourit assez souvent, même si c’est un rire ou un sourire grinçant, pas assez gratuit pour être régénérateur. Au moment de grimer les enfants, par exemple, alors qu’elle les assied sur la table pour les transformer en parfaits petits pantins, Pétra s’amuse et rit comme une petite fille. C’est d’ailleurs quelque chose qui la définit ; cette propension qu’elle a de passer du rire aux larmes, du rire au drame.

C’est ça ma vie, Marie. D’une minute à l’autre, je passe du statut de mère à ramasser à la petite cuillère à celui de femme résolue et décisionnaire. D’aussi loin que je me souvienne, j’ai subi ces revirements d’humeur – blanc noir noir blanc noir noir noir – cet éternel come-back to black. J’ai souvent eu l’impression d’avancer dans la vie comme sur un damier, pauvre pion sautillant-boitillant d’une case claire à une case sombre

Des personnes âgées traitées comme des enfants, leur institution présentée comme un mouroir, la dénonciation de l’âgisme traverse le récit. Une problématique importante pour vous ?

J’ai connu beaucoup de vieilles dames (moins d’hommes) – dans et hors du cercle familial. J’ai donc fréquenté des maisons de retraite, oui… Toutes très différentes les unes des autres. Je suis allée rendre des visites dans des maisons bourgeoises hébergeant au plus une dizaine de résident·es indéniablement privilégié·es. J’ai connu des maisons, on les appelle communément des homes, celles-là, proposant plus de chambres à quatre lits qu’individuelles. Je suis allée aussi dans des résidences accueillant des personnes affectées de troubles cognitifs sévères. Et ce qui m’a le plus marquée dans ces endroits, tous standings confondus, c’est la dépossession et l’errance. Dépossédé·es d’elleux-mêmes (parfois infantilisé·es, oui), les vieux et les vieilles font indéfiniment la même promenade circulaire… Plus encore que d’âgisme, c’est de vieillesse que j’ai voulu parler. A noter que dans Précipitations, les vieilles ne sont pas seules à tourner en rond : Pétra s’inscrit elle aussi dans une déambulation concentrique – spiralée – qui la ramène sans cesse au même point, à elle-même.


►►► Pour recevoir les informations des Grenades via notre newsletter, n’hésitez pas à vous inscrire ici


On sent poindre le poids que représente pour elle le fait d’être mère … un regret ?

Le fardeau de la maternité est parfois si lourd à charrier que la plupart des mères se demandent un jour ou l’autre pour quelles raisons elles s’en sont chargées… En ce qui me concerne, ce questionnement-là n’est pas tissé de regrets. Mais je comprends sincèrement qu’il puisse l’être. Dans tous les cas, il faut être lucide : la maternité est une charge. Qu’on l’assume ou pas, c’est un poids. Observant Ida, la petite vieille arquée, ployée à toucher terre, Pétra se demande d’ailleurs ce qu’elle a pu porter sa vie durant, combien d’enfants sur le dos pour ployer à ce point.

Précipitations, Sophie Weverbergh, Verticales - Gallimard.

Podcast Les Mères à vif - Le regret d'être mère

Les mères à vif - Le regret d'être mère (épisode 03)

Les Grenades

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

July Robert est traductrice et autrice.

Si vous souhaitez contacter l’équipe des Grenades, vous pouvez envoyer un mail à lesgrenades@rtbf.be.

Les Grenades-RTBF est un projet soutenu par la Fédération Wallonie-Bruxelles qui propose des contenus d’actualité sous un prisme genre et féministe. Le projet a pour ambition de donner plus de voix aux femmes, sous-représentées dans les médias.

Articles recommandés pour vous