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Pourquoi un débat en direct avec l’extrême droite est-il impensable dans les médias francophones ?

22 avr. 2022 à 15:19 - mise à jour 22 avr. 2022 à 16:12Temps de lecture6 min
Par Aubry Touriel

Le débat entre les présidents Bouchez (MR) et Van Grieken (Vlaams Belang) à la VRT suscite l’émoi en Belgique francophone. À l’exception d’un débat sur RTL entre Gérard Deprez et un représentant du FN en 1994, c’est la première fois qu’un président de parti francophone débat dans un direct télévisé avec un homologue d’extrême droite. Pourquoi un tel débat est-il inenvisageable à la RTBF ou sur les autres chaînes ?

"Permettez-moi de vous féliciter d’accepter ce débat. Il s’agit d’un débat historique : le cordon sanitaire est appliqué de manière plus stricte en Wallonie". Tom Van Grieken commence par lancer des fleurs à Georges-Louis Bouchez avant un échange animé sur le plateau de Terzake (VRT) ce jeudi soir.

Cordon sanitaire : quèsaco ?

Le président du MR a-t-il dès lors rompu le cordon sanitaire en débattant en direct avec un leader d’extrême droite ?

Avant de répondre à cette question, un petit retour dans le temps s’impose… Lors des élections du 25 novembre 1991, plus communément appelé " dimanche noir ", le Vlaams Blok triomphe pour la première fois aux élections fédérales et devient un grand parti. À la Chambre, le parti d’extrême droite passe de deux à douze sièges.

C’est à la suite de ces élections que l’expression "cordon sanitaire" fait son apparition dans le monde journalistique et politique. Terme issu au départ de l’agriculture, le cordon sanitaire consiste au départ en l’isolation d’une partie du bétail pour éviter qu’une peste ou virus ne se propage dans le reste du troupeau.

Inquiété par la montée du Vlaams Blok et par son programme, le député écologiste flamand Jos Geysels et cinq autres parlementaires déposent une proposition de résolution le 19 novembre 1992 au Conseil flamand (l’ancien Parlement flamand). Objectif : exclure l’extrême droite de toute coalition politique, quel que soit le niveau de pouvoir. C’est ce texte adopté du côté flamand qui constitue la base de ce que l’on appelle aujourd’hui le "cordon sanitaire politique".

Un an plus tard, les partis politiques démocratiques francophones (Écolo, FDF, PRL, PS et PSC) négocient un accord semblable : la "charte de la démocratie". Elle établit un code de bonne conduite des mandataires politiques et demande la promotion de toutes les initiatives législatives visant à développer la tolérance et à refuser les discriminations.

Réactualisée en 1998 puis en 2002, la charte francophone, pas plus que son équivalent du côté flamand, ne constitue toutefois un texte juridiquement contraignant.

"Si l’on prend l’acception la plus ancienne provenant du texte de Jos Geysels (refuser toute collaboration politique avec l’extrême droite), le président du MR n’a pas enfreint cette règle", analyse Benjamin Biard, "par contre, la charte de la démocratie actualisée en 2002 va beaucoup plus loin que les relations de pouvoir. Elle interdit notamment de participer à tout débat télévisuel ou radiophonique auquel un mandataire issu de formations d’extrême droite. En ce sens, il y a donc une rupture du cordon sanitaire."

Critiqué, Georges-Louis Bouchez se défend pourtant d’avoir brisé le cordon sanitaire : "Je respecte le cordon sanitaire du côté francophone. Nous ne demandons pas que la règle change." Avant de faire l’amalgame sur ce même cordon sanitaire : "Le cordon sanitaire politique, c’est ne faire aucune coalition ni avec l’extrême gauche, ni avec l’extrême droite, le MR a toujours été très clair là-dessus."

Or, comme le rappelle le CRISP sur sa page de vocabulaire politique, "un appel est parfois exprimé à la mise en place d’un cordon sanitaire à l’égard de formations de gauche radicale, comme le PTB. Un tel dispositif ne lui est toutefois pas appliqué, ce parti ne présentant pas de caractère xénophobe et une telle réaction ne faisant consensus ni dans le champ politique, ni dans le champ médiatique."

Le président du MR enfreint le code de conduite de son propre parti

En acceptant de débattre avec Tom Van Grieken, Georges-Louis Bouchez ne respecte non seulement pas la charte de la démocratie, mais également pas le code de conduite de son propre parti, selon le politologue du CRISP.

En effet, l’article 4 du code de bonne conduite du MR actualisé pour les 175 ans du parti confirme que tout(e) mandataire(e) et tout(e) candidat(e) sur une liste MR ou apparentée pour les élections s’engage "à respecter le code de bonne conduite entre partis démocratiques à l’encontre des formations ou partis qui manifestement portent des idéologies ou des propositions susceptibles d’attenter aux principes démocratiques qui fondent notre système politique."

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Benjamin Biard constate : "il y a eu donc bel et bien une rupture de code de bonne conduite du MR de la part de son président. On peut se demander si cela mènera à un débat en interne…"

Cordon médiatique différent au nord et au sud du pays

Même si les représentants du Vlaams Belang estiment qu’ils n’apparaissent pas assez sur les plateaux télévisés et radio, ils sont régulièrement invités sur les plateaux en Flandre. Une pratique inconcevable dans les médias francophones.

La raison ? Le cordon sanitaire médiatique. Il consiste à empêcher que les partis ou représentants d’extrême droite disposent d’un temps de parole libre en direct en télévision ou à la radio, ce qui les exclut d’office des émissions de plateau ou de débat en direct. "Le cordon sanitaire médiatique n’a donc pas été rompu étant donné que ce mécanisme n’existe pas en Flandre", explique Benjamin Biard.

À la suite du dimanche noir, la RTBF a imaginé un cordon sanitaire médiatique en 1991 en décidant de ne pas donner accès, dans ses émissions en direct, aux membres de partis qui n’acceptent pas et ne respectent pas les principes et les règles de la démocratie.

"Depuis 1991, au moment où on a vu une énorme poussée de l’extrême droite en Belgique, expliquait Simon-Pierre De Coster, responsable du service juridique à la RTBF, dans un article Inside, la RTBF a mis en place un cordon sanitaire médiatique, estimant que l’extrême droite était dangereuse pour la démocratie et qu’il était important de ne pas ouvrir l’antenne du service public à des partis non respectueux de la démocratie".

Simon-Pierre De Coster, responsable du service juridique à la RTBF, sur le cordon sanitaire

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"On a construit un ensemble de règles qui ont été validées et appliquées par l’ensemble des médias francophones belges. La disposition de la RTBF a été confirmée par le Conseil d’État. On respecte l’État de droit de fixer les règles, il ne s’agit donc pas de censure", affirme Jean-Pierre Jacqmin, directeur de l’information de la RTBF.

En mai 2020, la RTBF a par exemple diffusé une enquête au long cours dans laquelle plusieurs figures du Vlaams Belang ont été interviewées dans l’émission Investigation, un an après les élections de 2019.

Cordon sanitaire : l’ultime rempart face à l’extrême droite ?

Les différences nord/sud sont donc énormes en matière de matière de cordon sanitaire médiatique. Cette approche différente explique-t-elle le fait que le Vlaams Belang soit le deuxième parti de Flandre alors que les formations politiques d’extrême droite peinent à percer en Belgique francophone ?

Benjamin Biard estime que le cordon sanitaire médiatique n’est pas la seule cause de l’absence de représentants d’extrême droite en Belgique francophone. Il cite notamment l’absence d’un sentiment fort d’identité national ou régional. "La société civile est très militante sur le terrain. Le meeting de lancement du parti Chez a dû par exemple être déplacé en raison de la pression d'organisations."

Avant d'ajouter : "C’est l’ensemble de ces facteurs qui, mis côte à côte, permet de comprendre le faible score. L’affaiblissement d’un de ces éléments pourrait contribuer au développement d’une formation politique, comme on l’a vu en Allemagne avec Alternative für Deutschland et en Espagne avec Vox. "

Léonie De Jonge, autrice d’une étude sur les raisons d’une absence de parti d’extrême droite en Wallonie pour l’université de Cambridge, estime quant à elle que donner la parole à l’extrême droite dans les médias peut avoir un "effet de contagion" sur les partis traditionnels : "Les partis de droite radicale populistes peuvent faire pression sur les partis établis de centre-droit et de centre-gauche pour qu’ils déplacent leurs programmes politiques vers la droite, notamment en préconisant des règles plus strictes en matière d’immigration."

Et si Marine Le Pen devenait présidente ?

Discours de victoire du Vlaams Belang aux élections fédérales de 2019, débat présidentiel en France entre Marine Le Pen et Emmanuel Macron… les discours et débats des dirigeants d’extrême droite n’ont pas été diffusés en direct sur les antennes de la RTBF.

Que se passerait-il si Marine Le Pen devenait la présidente de la République française ? Jean-Pierre Jacqmin conclut : "Nous allons clairement informer le public en temps réel. Nous allons faire comme avec tous les partis qui prônent la discrimination : diffuser en léger différé. Nous ne censurons pas l’information, elle sera complète et mise en perspective."

Extrait du JT du 22 avril 2022

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