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Opinions

Pourquoi (ne pas) remplacer les cours philosophiques par un cours de citoyenneté?

Pourquoi (ne pas) remplacer les cours philosophiques par un cours de citoyenneté?
10 févr. 2015 à 14:193 min
Par Hafida Hammouti

Mais dans quel contexte pose-t-on cette question ? Dans un moment particulier faisant écho à l’actualité dramatique sur des actes de terreurs commis en France, voire en Belgique.

Nos gouvernements tentent de trouver - sans vision très précise - une réponse tantôt musclée (l’armée dans les rues), tantôt éducative (le remplacement d’une heure de cours philosophique par une heure de citoyenneté) pour montrer à l’électeur qu’il ne reste pas sans agir.

Dans ces mesures " d’urgence ", on a cependant le sentiment de se retrouver au milieu d’une guerre idéologique qui vise à régler des comptes entre " piliers " au lieu de répondre réellement au défi éducatif. À nouveau, les professeurs font les frais de calculs et de positionnements politiques.

L’objectif avoué étant la promotion du " vivre-ensemble ", on nous explique qu’il faudrait décloisonner les élèves qui sont séparés durant ces heures de cours de religion.

Il y a quelque chose de burlesque dans cette soudaine volonté de supprimer d’urgence des " séparations " entre des élèves alors que notre pays s’est construit dans une séparation entre des Communautés, des Régions … L’enjeu n’est pas que des élèves soient distingués dans des classes, mais bien le projet pédagogique qui sous-tend cette organisation et qui doit aider l’élève à façonner d’abord une conception de " soi ", de son rapport au monde et aux autres en le vivant dans le respect.

Certains prétendent que la dimension du dialogue n’est pas assez présente dans ces cours. Sur quel constat ? Je peux témoigner comme enseignante de religion de projets communs dans les écoles : c’est ensemble que nous visitons tous les lieux de culte, c’est ensemble que nous parlons de nos fêtes respectives, c’est ensemble que nous partageons des moments de réflexions et de débats. Cela illustre que les enseignants de cours philosophiques n’ont pas attendu le " réveil politique " pour faire un travail commun à tous les cours suivis.

En outre, quid des écoles dans lesquelles le profil socio-culturel des élèves est assez (pour ne pas dire quasi) similaire ? Par exemple, pour une école où le décloisonnement porterait sur une population scolaire majoritairement " issue de l’immigration ", de confession musulmane et/ou de culture maghrébine, je serais bien intéressée de savoir la plus-value de la " solution du décloisonnement " à la réponse du vivre-ensemble.

Postuler cela demande de la nuance, et il convient surtout de s’interroger sur les logiques de système de notre " marché scolaire " et de relégation sociale et géographique dont trop de jeunes font les frais. Pour travailler sur le " vivre-ensemble ", il faut encore pouvoir se rencontrer et vivre ensemble !

En ce sens, si la volonté de décloisonner était si cruciale, il ne serait pas inintéressant d’engager une véritable réflexion sur la mixité sociale et culturelle dans toutes nos écoles qui s’inscrivent, bon gré, mal gré dans un quasi marché scolaire.

Plus qu’un cours spécifique sur la citoyenneté - valeur intrinsèque à l’ensemble des cours philosophiques[1], nous allons plus loin en la défendant dans une approche transversale à toutes les matières. D’ailleurs, le Décret définissant les missions prioritaires de l’enseignant assigne l’une d’elles à préparer les élèves à être des citoyens responsables dans une société démocratique, solidaire, pluraliste et ouverte aux autres cultures.

J’invite dès lors nos dirigeants politiques à " dépoussiérer " le cours d’histoire pour commencer, en intégrant l’histoire des immigrations, notamment marocaine et turque, commémorées l’an passé mais véritables absentes des manuels scolaires. Je les invite également à renforcer la formation de tous les enseignants à la diversité culturelle et cultuelle, à fixer des objectifs ambitieux en matière de diversité et à repenser le calendrier scolaire avec les réalités multiples de notre époque.

Si nous parvenons à renforcer la mixité sociale dans nos écoles, la citoyenneté et le respect de l’autre ne feront plus l’objet d’un cours spécifique, mais seront des compétences qui pourront être exercées et renforcées au quotidien, depuis ce microcosme sociétal qu’est la classe où la diversité sera vécue comme une richesse et non pas comme un élément de positionnement (de réputation) de nombreuses écoles dans un quasi marché scolaire[2].

Ce véritable débat mériterait à être ouvert de toute urgence, et il requiert toutes les énergies et toutes les bonnes volontés.

Hafida Hammouti, professeure de religion islamique

[1] voir référentiel de compétences du cours de religion

[2] Verhoeven M., École et diversité culturelle - Regards croisés sur l’expérience scolaire de jeunes issus de l’immigration, Louvain-la-Neuve, Edition Bruylant-Academia, 2002

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