"Pourquoi je ferai grève mardi pour la première fois de ma vie"

"Pourquoi je ferai grève mardi pour la première fois de ma vie"

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08 oct. 2017 à 12:35 - mise à jour 09 oct. 2017 à 05:23Temps de lecture3 min
Par Marie Lefebvre

Je suis infirmière, j’ai 43 ans, j’ai toujours travaillé, jamais chômé, je fais un métier "en pénurie", et pourtant, mardi, je vais me mettre en grève. Ce sera la première fois de ma vie.

Ben oui, j’ai la chance de faire un métier où on trouve facilement du travail, donc forcément, je suis toujours occupée moi les jours de grève. Ce n’est pas que la détresse sociale des autres ne me touchait pas, mais j’avais autre chose à faire...

J’ai travaillé une quinzaine d’années dans un service de Soins Intensifs. Je l’ai quitté quand j’ai commencé à voir arriver les premiers signes de trop-plein du malheur des personnes et de leur famille, de leur souffrance. La fatigue aussi : quand on fait les pauses, il faut trouver des systèmes D pour combiner la vie de famille et le boulot.

J’avais trouvé LA solution : travailler la nuit! Génial: je dors pendant que les enfants sont à l’école, et je suis là pour eux pour les devoirs, etc. Bon, des fois, je dormais très peu comme ça je pouvais aller les voir au match de foot le samedi matin. J’ai tenu le coup… pendant presque 10 ans.

Puis, avant qu’il ne soit trop tard, j’ai cherché un autre boulot car physiquement, ça devenait trop dur. J’ai fait ensuite des soins à domicile. C’était super, j’ai adoré, mais j’ai dû arrêter : toutes ses années de boulot avaient déjà commencé à m’atteindre physiquement. Je n’étais pas vieille : même pas 40 ans ! Mais mon dos en a pris un coup. Intervention chirurgicale, obligée de trouver quelque autre chose.

Alors je me suis tournée vers l’enseignement et là, révélation : j’ai adoré. Quel magnifique métier que de transmettre ses connaissances à des jeunes motivés et désireux d’apprendre. Ils m’ont impressionnée par leur courage et leur volonté ! Ils ont dans leur tête l’admirable volonté de s’occuper des personnes âgées et malades.

Aujourd’hui, je vais devoir les laisser tomber car j’ai perdu mon emploi de prof. Ils sont en effet de moins en moins à venir s’inscrire en Infirmerie. Je les comprends : les études ont été allongées de six mois, ou un an, pour arriver à travailler un week-endsur deux, un férié sur deux, rater des événements familiaux importants, rentrer fatigué, stressé et frustré parce qu’on n’a pas su faire son travail comme on l’aurait voulu parce qu’on n’est pas assez de personnel, et le tout bien sûr pour un salaire miséreux … Tout ça, ça ne fait pas rêver les jeunes.

Car oui, en fait, l’origine du problème, elle est bien là : les décisions politiques (ultra)libérales en matière de soins de santé : des subsides pour les hôpitaux réduits qui font qu’on fait des économies, qu’on n’engage plus, qu’on en demande toujours plus au personnel au bord du burn out, qu’on remballe les gens de plus en plus tôt chez eux comme ça c’est eux qui devront se débrouiller pour arriver à financer leur santé et se faire soigner chez eux…ça devient leur problème.

Vous avez de l’argent, tant mieux, vous n’en avez pas, ben tant pis, débrouillez-vous. Il faut aller voir en pharmacie combien de personnes "trient" leur prescription médicale et font des choix entre les médicaments qu’ils savent encore acheter et ceux qu’ils laissent là faute de moyens.

Pour tout ça, je serai en grève demain. On ne sera certainement pas encore beaucoup d’infirmiers, la crise et les grèves dans les hôpitaux, ça viendra, mais dans quelques années, quand on aura tiré trop fort sur la corde et qu’elle aura cassé.

Mais il ne faut pas croire qu’on va facilement obtenir gain de cause, chers collègues, non, non. La solution pour nos employeurs est déjà envisagée, elle m’a été dite en face par un proche qui a des grandes responsabilités dans un grand hôpital : "Faites grève, ce n’est rien, on ira chercher des infirmières roumaines qui seront bien contentes elles d’être payées ce montant que vous jugez dérisoire ".

Voilà, pour tout ça, je ferai grève mardi. Je ne peux évidemment que vous inviter à faire de même car ce problème de soins de santé, ce n’est pas que le mien, c’est celui de tous, et il ne faudra pas venir dire qu’on ne vous aura pas prévenu quand vous serez malades…

Marie Lefebvre, infirmière

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