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Pourquoi autant de tensions en Méditerranée entre la Grèce et la Turquie ? Comprendre la situation en quatre points

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31 mai 2021 à 05:00Temps de lecture4 min
Par Estelle Falzone

Le ministre turc des affaires étrangères, Mevlüt Çavuşoğlu, se rend en Grèce ce 30 et 31 mai pour rencontrer son homologue grec, Nikos Dendias. L’objectif de cette réunion : améliorer les relations entre les deux pays. L’organisation d’une rencontre entre le Premier ministre grec et le président turc sera aussi au centre des discussions.

Cette rencontre entre ministres des affaires étrangères intervient un mois après un échange tendu entre les deux hommes en conférence de presse. Nikos Dendias avait notamment reproché à Mevlüt Çavuşoğlu les menaces répétées de la Turquie d’entrer en guerre avec la Grèce si celle-ci continuait à étendre son territoire maritime dans la mer Egée. Un des nombreux points de discorde en Mer Méditerranée orientale.

Les tensions sont en effet nombreuses dans cette partie du monde, et elles impliquent des pays de l’Union européenne, comme la Grèce et Chypre. Explications en 4 points.

1. La découverte de gisements gaziers

Récemment, des compagnies pétrolières ont découvert des gisements d’hydrocarbures en Méditerranée orientale. Le 10 août dernier, la Turquie a envoyé le navire de recherche sismique Oruç Reis, sous escorte militaire, dans une zone au large de l’île grecque de Kastellórizo, dans le sud-est de la mer Egée. C’est ce qu’on appelle le bassin Levantin.

Ces gisements gaziers sont dispersés dans cette vaste zone, des côtes de la Turquie et de Chypre à celles d’Israël, d’Egypte et du Liban. Quelques semaines plus tôt, Ankara avait déjà envoyé un navire dans cette même zone.


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Problème : cet espace maritime est revendiqué par la Grèce. Athènes réagit immédiatement, soutenu par la France, l’Italie et Chypre. La Grèce met son armée en état d’alerte et envoie sa marine et des avions dans la zone. Un regain de tensions inédites s’engage alors entre les deux pays.

La présence d’hydrocarbures en Méditerranée orientale représente un enjeu de taille pour l’économie turque, qui achète la quasi-totalité de son énergie à la Russie. L’économie du pays étant de plus en plus fragile depuis le début de la pandémie, Ankara a donc besoin de gaz moins cher. Or, le bassin Levantin pourrait contenir plusieurs milliards de mètres cubes de gaz.

Navire turc Oruc Reis
Navire turc Oruc Reis © AFP

Tension entre la Turquie et la Grèce en Méditerranée: JT 18/08/2020

Tension Turquie Grèce en Méditerranée

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2. Les frontières maritimes de la Grèce et de la Turquie

Ce conflit autour des gisements gaziers tire ses racines d’une problématique beaucoup plus ancienne : les frontières maritimes entre la Grèce et la Turquie. Ces deux pays, membres de l’OTAN, se déchirent depuis des décennies en mer Méditerranée. En janvier 1996, ils ont même frôlé la guerre à cause de deux îlots inoccupés en mer Egée.

Le nœud du problème ? Les zones économiques exclusives reconnues par l’ONU ont été entérinées par la convention de Montago Bay en 1982. Une convention que la Turquie n’a pas ratifiée. Or, si l’on s’en tient à ce droit maritime international, la Grèce détiendrait la totalité de la mer Egée, y compris les côtes sud de la Turquie.

Cela ne plaît bien sûr pas à la Turquie, qui n’aurait alors aucun contrôle sur les gisements gaziers découverts dans le bassin du Levantin, et serait par ailleurs "enfermée au sein de ses propres rivages", comme l’a déclaré le président turc.


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En 2019, la Turquie signe donc un accord avec la Libye, et obtient ainsi un accès à une partie des eaux revendiquées par la Grèce et Chypre. En réponse, la Grèce passe un accord similaire avec l’Egypte.

Ces dernières années, les représentants grecs et turcs se voient régulièrement pour discuter de ces frontières maritimes. Ces rencontres se multiplient depuis le début de l’année 2021, après une année 2020 pleine de tensions. Vendredi dernier, le Premier ministre grec Kyriakos Mitsotakis a d’ailleurs réaffirmé son désir de renforcer les liens avec la Turquie, à condition que celles-ci cessent " les provocations, les actions illégales et sa rhétorique agressive ".

3. Les migrants comme levier de négociation

La gestion de la crise migratoire est un autre point de tension en mer Méditerranée. En 2016, la Turquie a passé un accord avec l’Union européenne. Il prévoit que la Turquie contienne les migrants sur son sol, moyennant une aide européenne de 6 milliards d’euros.


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Le nombre de migrants ne cesse cependant d’augmenter. A tel point que la Turquie en accueille un nombre record de près de 4 millions, et devient le pays avec la population de réfugiés la plus importante au monde. L’État turc demande donc plus d’aides à l’Europe pour gérer ces vagues migratoires.


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En février 2020, alors qu’un flux de migrants syriens débarque en Turquie, Recep Tayyip Erdoğan rouvre les frontières de son pays aux migrants pour qu’ils puissent continuer leur route vers l’Europe. L’objectif était de forcer l’Union européenne à s’impliquer davantage dans la crise migratoire. Résultat : des milliers de réfugiés, en grande majorité syriens, sont restés coincer dans une zone tampon entre la Turquie et la Grèce, aux portes de l’Europe.

Depuis, le président turc se sert régulièrement des réfugiés comme d’un levier pour négocier avec l’Union européenne.

4. Chypre : un pays divisé entre Turcs et Grecs

L’île est divisée entre Chypriotes-grecs et Chypriotes-turcs depuis l’invasion en 1974 du tiers nord par l’armée turque, en réaction à un coup d’Etat visant à rattacher l’île à la Grèce. La "République turque de Chypre du Nord" est reconnue uniquement par Ankara. Le côté sud de l’île est membre de l’Union européenne.

La partition de l’île s’invite régulièrement dans les discussions européennes. Depuis 2017, les négociations pour une réunification semblent cependant au point mort. Fin avril, une rencontre, sous l’égide de l’ONU à Genève, n’est pas parvenue à les relancer.

Ce dimanche, des élections législatives se tiennent au sud de Chypre, côté grec, où la question de la migration provoque aussi de profondes inquiétudes parmi les électeurs. Le parti conservateur du président Nicos Anastasiades devrait d’ailleurs rester le mieux représenté à l’issue du scrutin, mais sans majorité.

Au nord de l’île, les élections d’octobre 2020 ont permis à la Turquie de conforter sa place de leader en mer Méditerranée grâce à la victoire surprise du candidat pro-turc Ersin Tatar. Depuis des années, le président turc se fait le porte-voix de la communauté Chypriotes-turcs et compte, à présent, un allié important dans la lutte pour les gisements gaziers au large des côtes chypriotes.

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