COP27

Pour Jean-Marc Jancovici, remplacer le parc nucléaire par du renouvelable est une ineptie

L'invité : Jean-Marc Jancovici, ingénieur spécialiste de l'énergie

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15 nov. 2022 à 08:44 - mise à jour 16 nov. 2022 à 14:59Temps de lecture4 min
Par Victor de Thier, sur base d'une interview de Thomas Gadisseux

L'ingénieur spécialiste de l'énergie Jean-Marc Jancovici, créateur de la notion de "bilan carbone" et auteur de plusieurs livres dont la bande dessinée "Un monde sans fin" est l'invité de Matin Première ce mardi. Depuis plus de 20 ans, il s'interroge sur la façon de reconstruire une économie sur des bases sans carbone et comment faire face au défi climatique. 

À la question "Sommes-nous tous foutus ?", le spécialiste divise sa réponse en deux parties.

"Si la question est 'Est-ce qu'il n'y a absolument plus rien à faire face à la situation?', la réponse est bien évidemment non. Si la question est 'Est-ce que désormais, nous pouvons reprendre en main notre destin de sorte que nous évitons toute conséquence désagréable en ce qui concerne le réchauffement climatique ?', la réponse est non également", estime-t-il.

En d'autres termes, il n'est pas trop tard pour agir, mais il est trop tard pour éviter toutes les conséquences désagréables de ce que nous avons mis en route. 

Une COP inutile ?

Les dirigeants du monde se rassemblent justement actuellement à Charm el-Cheikh pour tenter d'agir face au réchauffement climatique. Peut-on pour autant parler de "momentum politique" ?

Pour Jean-Marc Jancovici, la "grande coopération internationale" ne fonctionne que lorsqu'elle sert les intérêts égoïstes de chaque pays. "C'est la réalité sociologique de l'humanité", estime-t-il. 

"Pour rappel, la COP est organisée par les Nations Unies. Il s'agit de la réunion des pays qui ont ratifié la convention climat. Aux Nations-Unies, tout se décide à l'unanimité. C'est assez facile de comprendre que lorsque une assemblée de 200 personnes doit prendre des décisions à l'unanimité, elle ne peut prendre des décisions courageuses que si les pays constituant cette assemblée ont déjà décidé de les prendre pour des raisons internes", analyse le spécialiste. 

Dès lors ne faut-il rien attendre de cette COP27 ? "J'attends qu'on en parle déjà. S'il n'y avait pas de COP, on parlerait certainement moins de climat aujourd'hui. Par contre, il ne faut pas attendre des COP un miracle qui serait externe au pays. Les actions courageuses qui se passeront en Belgique ne se passeront pas grâce aux COP, mais parce que le gouvernement belge ou des acteurs belges auront entraîné la population dans la bonne direction".  

Un réchauffement inévitable à court terme

Les modèles informatiques l'affirment : si on veut que le réchauffement climatique reste sous les 2°C d'ici 2100, il faudra une diminution de nos émissions de 5% par an. "Il y a deux années sur le siècle qui vient de s'écouler où nous avons réussi à atteindre cet objectif. En 2020, la première année de la pandémie de Covid-19 et en 1945, l'année où on a éradiqué l'appareil industriel de l'Allemagne et du Japon. Cela donne une idée de l'effort à fournir", pointe l'ingénieur français. 

"L'inertie du système est telle que ce qui va se passer dans les vingt prochaines années est raisonnablement indépendant des efforts que nous allons fournir. Entre un scénario où l'on continuerait d'exploiter les réserves fossiles tant qu'on peut et un scénario où on commencerait à baisser dès demain matin les émissions de 5% par an, la différence en termes de température serait infime pour les vingt ans qui viennent. C'est après que la différence sera extrêmement marquée. Cela veut dire que nous allons de toute façon dépasser les 1,5°C". 

L'alternative à la sobriété est la pauvreté. Soit faire avec moins sur le plan matériel, mais d'une manière subie.   

Contraints à la sobriété

Pour Jean-Marc Jancovici, la seule solution face à cette crise est la sobriété. Étant donné que nous vivons dans un "monde fini", la physique va de toute façon nous y forcer. 

"La totalité des pays occidentaux sont dans la mondialisation. Même si nous ne consommons pas uniquement des énergies fossiles domestiquement, nous bénéficions d'un système mondialisé dopé à ces énergies. Ces combustibles fossiles - à supposer que nous n'ayons pas envie de nous en passer pour des raisons climatiques - sont épuisables. Il va donc de toute façon falloir faire avec moins. La sobriété, c'est simplement le fait de l'accepter, de l'anticiper et de le planifier. L'autre alternative s'appellera la pauvreté. Soit faire avec moins sur le plan matériel, mais d'une manière subie".   

Le meilleur pari des Européens est de se lancer dans la décarbonation et d'inventer le mode qui va avec.

Cette sobriété, c'est précisément en Europe qu'elle va s'imposer le plus rapidement. "Contrairement à d'autres pays, nous sommes en décrue charbonnière depuis les années 50, en décrue pétrolière depuis 2006 et en décrue gazière depuis à peu près la même époque. Nous allons donc de toute façon devoir faire avec de moins en moins et ce que feront les autres ne nous intéressent pas tellement. Le meilleur pari des Européens est de se lancer dans la décarbonation et d'inventer le mode qui va avec puisque nous allons en avoir besoin".

Dès lors l'Europe est-elle crédible lorsqu'elle donne des leçons aux autres pays dans des évènements tels que la COP27 ? "Il faut essayer de les persuader, mais quand vous fumez vingt cigarettes par jour, vous n'êtes pas très crédibles pour dire à quelqu'un qui en fume trois qu'il faudrait arrêter de fumer", réagit le spécialiste. "Le meilleur moyen d'être crédible, c'est de faire les choses chez nous."

Le nucléaire en Belgique

La question de la sortie du nucléaire rythme la vie politique en Belgique depuis environ vingt ans. L'avis de l'ingénieur français sur le sujet est clair. Pour lui, remplacer le parc nucléaire par du renouvelable est une ineptie. 

"La question du changement climatique est une course-contre-la-montre. Quand on est dans une telle situation, s'occuper de remplacer quelque chose qui n'est pas le centre du problème par autre chose, c'est une perte de temps. La volonté de remplacer le nucléaire par des énergies renouvelables, c'est remplacer une énergie qui est déjà décarbonée par d'autres énergies décarbonées. Ce qu'il faut, c'est remplacer les énergies fossiles par une combinaison d'économie d'énergie et d'énergies décarbonées, que sont le nucléaire et le renouvelable."   

Par ailleurs, l'idée que le nucléaire est dangereux est, selon lui, surreprésentée. 

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