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Poulidor, Chirac, le Tour et la France profonde

Poulidor, Chirac, le Tour et la France profonde
10 sept. 2020 à 13:08 - mise à jour 10 sept. 2020 à 13:084 min
Par Pierre Marlet

Ils sont devenus deux icônes de "la France profonde", ils sont morts l’automne dernier à deux mois d’intervalle et ils aimaient tous les deux le Tour de France : Raymond Poulidor et Jacques Chirac n’auraient guère été à leur aise s’ils avaient été présents sur ce Tour de la distanciation sociale, eux qui aimaient tellement le contact, les bises et les selfies.

Aujourd’hui, les coureurs, en allant par monts et par vaux du centre de la France, passeront par le Limousin et Saint-Léonard-de-Noblat, là où est né Raymond Poulidor, pour arriver à Sarran, en Corrèze, associé à jamais à Jacques Chirac.

Le Tour rend ainsi hommage à ces deux disparus, ce qui nous amène à nous demander pourquoi ils sont restés chers au cœur de nombreux Français…

Raymond Poulidor ou l’éternelle "poupoularité"

Il faut être allé au moins une fois au départ du Tour de France pour comprendre de quoi on parle : assailli de toutes parts par les chasseurs d’autographes, plus recherchés que beaucoup de coureurs participants, Raymond Poulidor n’était pas la seule ancienne gloire cycliste présente sur le Tour, loin s’en faut. Mais il était le seul à avoir une voiture où son nom s’affiche en toutes lettres, lui qui au contraire de Bernard Hinault ou de Bernard Thévenet n’a jamais gagné de Tour de France.

Et c’est sans doute là qu’il faut chercher les racines de cette "poupoularité" pour reprendre l’expression géniale inventée par un amoureux du Tour, l’écrivain et journaliste Antoine Blondin en 1967. Poupou est alors au faîte de sa gloire, il a remporté des classiques, comme Milan-San Remo ou la Flèche wallonne, il gagne aussi des étapes au Tour de France (7 au total entre 1962 et 1974) mais il incarne déjà à cette époque le mythe de l’éternel second.

Pourtant les statistiques sont formelles : au classement général du Tour, il ne le sera en réalité que trois fois, dauphin d’Anquetil, de Gimondi et plus tard d’Eddy Merckx.

Mais l’essentiel est ailleurs : il ne portera jamais le maillot jaune et ne sera pas épargné par la malchance. Poulidor, c’est la France besogneuse, courageuse, sympathique et qui malgré ses efforts n’y arrive pas : Anquetil la France qui gagne, Poulidor la France qui perd.

Comme si, dans ces années 60-70, elles étaient déjà là, ces 2 France, cœur de la " fracture sociale " évoquée par Jacques Chirac durant sa campagne présidentielle victorieuse de 1995.

Jacques Chirac ou une certaine bonhomie à la française

Lui aussi aimait la Grande Boucle, comme il aime le vin et le saucisson. Mais s’il faut être passé sur le Tour pour se rendre compte de la popularité de Raymond Poulidor, il faut avoir regardé les Guignols dans les années’90 pour comprendre les racines de la popularité de Jacques Chirac. Qui soit dit en passant a longtemps partagé avec Poulidor l’image de l’éternel battu. Lorsqu’il se présente à la présidentielle de 1995, c’est comme cela qu’il apparaît aux yeux de nombreux Français et c’est peut-être là qu’il faut chercher les origines de son incroyable "remontada" comme on ne disait pas encore à l’époque.

A Poulidor, les crevaisons ; à Chirac les couteaux dans le dos plantés par ses anciens "amis". Poulidor, le gars simple et chaleureux qui court à l’ancienne, symbole d’un certain panache à la française là où son grand rival Anquetil fait figure de stratège, froid et calculateur.

Chirac, tellement à son aise au milieu des paysans du salon de l’agriculture ou au cœur des foules, instinctif et gaffeur tellement éloigné de l’image de sphinx de François Mitterrand et de son "ami de 30 ans" Edouard Balladur qui paraissait tout droit sorti des dorures du palais de Versailles.

En France, on a une forme de tendresse pour les perdants, pourvu qu’ils soient sympas et conviviaux. Jacques Chirac gagnera par deux fois l’élection présidentielle et une fois au pouvoir sera l’objet de vives critiques. Mais ensuite, avec le temps, c’est l’image du gars sympa et amoureux de son terroir qui restera.

Poulidor, Chirac et le mythe de la France profonde

La "France profonde" n’a au départ rien de séduisant : c’est celle qui ne vit pas avec son temps, celle qui résiste à la nécessaire modernité, celle qui ne comprend pas le moteur de la France, Paris et ses élites. Mais avec le temps et les multiples crises, le mépris change de camp : voilà que c’est la France des élites qui est rejetée alors que cette France d’hier alimente la nostalgie d’un paradis perdu.

Le phénomène est transposable ailleurs : l’Amérique rurale rejette le petit monde de Washington et le cœur de l’Angleterre, pour reprendre le titre de Jonathan Coe, fait via le Brexit une sorte de bras d’honneur à la city londonienne qui prétend tout régenter.

Le concept de France profonde est à géométrie variable et incarne deux faces d’une même pièce : côté pile, c’est cette France qui est en colère et a peur en voyant ces campagnes qui se dépeuplent et se désertifient ; côté face, c’est cette France pittoresque et pleine de charme qui fait tellement notre bonheur en vacances.

Et le Tour de France réussit quelque part cette improbable synthèse entre d’un côté un peloton moderne et mondialisé et de l’autre une prédilection pour prendre des chemins de traverses et continuer à faire vivre à travers lui cette France des campagnes et à la placer sur la carte du monde.

Le clin d’œil d’aujourd’hui à Raymond Poulidor et à Jacques Chirac, c’est un ingrédient primordial de la recette du Tour, une sorte de… potion magique digne de celle du village d’Astérix pour évoquer une autre figure légendaire de la France profonde qui traverse le temps et les époques.

Vidéo : Le Tour de France a rendu hommage à Poulidor à Saint-Léonard-de-Noblat

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