Monde

Plus de 45.000 morts par arme à feu en un an aux Etats-Unis, et pourtant, impossible de voter une loi : pourquoi ?

Mardi 24 mai 2022, un jeune de 18 ans a tué 19 élèves et deux enseignants dans l’école primaire Robb de la ville d’Uvalde, au Texas. Il a été abattu par la police.

© © Tous droits réservés

25 mai 2022 à 16:52 - mise à jour 27 mai 2022 à 05:44Temps de lecture5 min
Par Ghizlane Kounda

"Que faisons-nous ? !" a répété ému, l’élu de l’Etat du Connecticut, Chris Murphy, dans l’hémicycle du Sénat américain. "Cela ne se passe nulle part ailleurs qu’ici, aux Etats-Unis, et c’est un choix".

L’histoire se répète désespérément aux États-Unis, seul pays développé où les fusillades en milieu scolaire, et pas seulement, se suivent et se ressemblent. Hier encore, un jeune de 18 ans a tué 19 élèves et deux enseignants dans l’école primaire Robb de la ville d’Uvalde, au Texas. Il a été abattu par la police.

C’est la 27e fusillade dans une école cette année, dans le pays, cumulant ainsi 27 morts et 40 blessés en milieu scolaire. Et ce drame survient à peine dix jours après une fusillade dans un supermarché Tops à Buffalo, N.Y., qui a coûté la vie à 10 personnes.

La liste des tueries de masse depuis 1982, aux Etats-Unis, ne cesse de s’allonger d’année en année. Et en 2020, le nombre de morts et de blessures liées à une arme à feu a atteint le record de 45.222, dont 24.292 suicides et 19.384 meurtres, selon des statistiques récemment publiées par les Centers for Disease Control and Prevention (CDC).

Chris Murphy, lui, est à jamais marqué par la fusillade de Sandy Hook, le 14 décembre 2012, quand un jeune de 20 ans avait tué 26 personnes, dont vingt enfants âgés de 6 et 7 ans. "Je suis ici dans cette salle pour supplier, pour littéralement me mettre à genoux et supplier mes collègues. Travaillez avec nous pour trouver un moyen d’adopter des lois qui rendent ce genre de situation moins probable", a imploré Chris Murphy.

Un sénateur ému supplie le Sénat d adopter des lois sur les armes à feu (25/05/2022)

Pour voir ce contenu, connectez-vous gratuitement

Des micro-mesures qui n’ont aucune garantie de passer au Sénat

"Il est temps de transformer cette douleur en action", a exhorté le président américain, Joe Biden, "écœuré et fatigué" par ces fusillades à répétition. Mais face au puissant lobby des ventes d’armes, la NRA (National Riffle Association), il est impossible de proposer une loi ambitieuse. L’une des rares mesures qui fait consensus au Congrès, sont les restrictions régissant la vente d’armes à feu aux personnes atteintes de maladie mentale ou sur des listes de "surveillance".

Alors, des élus tentent de faire passer des micro-mesures. Hier soir, les démocrates du Sénat ont inscrit au calendrier législatif deux projets de loi "sur la vérification renforcée des antécédents", afin qu’ils puissent être votés. Actuellement, les vérifications des antécédents ne sont pas requises pour les ventes et les transferts d’armes par des vendeurs privés et sans licence.

Ces deux projets de loi ont déjà été adoptés à la Chambre des représentants. Le premier cherche à mettre fin à la possibilité d’acheter des armes en privé et sur Internet sans avoir à se soumettre au préalable à une vérification des antécédents criminels, tandis que le second veut empêcher toute vente d’armes à feu avant que ne soit complétée la vérification des antécédents de l’acheteur. Ainsi le délai d’attente pour transférer une arme à feu passerait de 3 à 10 jours, le temps de cette vérification.

Nicole Bacharan, politologue, spécialiste des Etats-Unis
Nicole Bacharan, politologue, spécialiste des Etats-Unis © Tous droits réservés

On ne sait pas quand le Sénat votera ces mesures. Composé de 50 démocrates et de 50 républicains, les démocrates peuvent compter sur la voix de la vice-présidente Kamala Harris pour départager une majorité simple. Mais pour une réforme comme celle-ci, voulue par Joe Biden, les démocrates ont besoin de 60 voix s’ils veulent éviter le fameux "filibuster", parade législative destinée à bloquer le vote d’un projet de loi. Une parade qui conduit régulièrement les États-Unis dans une impasse politique.

"Joe Biden n’obtiendra pas ces 60 voix", prédit Nicole Bacharan, politologue, spécialiste des Etats-Unis. "Aujourd’hui, le blocage politique est tel que rien ne bougera. De plus, il n’y a pas de consensus parmi les démocrates. Certains sont à la tête d’Etats plus conservateurs, où la chasse prend beaucoup de place. Au moins deux d’entre eux feront défection, dont le sénateur de Virginie, Joe Manchin ".

L’an dernier, après la tuerie dans le Colorado qui avait fait 10 morts, Joe Biden avait demandé au Congrès de promulguer de nouvelles lois visant à interdire les fusils d’assaut. Rien n’a été voté dans ce sens.

Puisque ça bloque à Washington, certains Etats ont pris des mesures pour interdire ou réglementer la possession d’armes d’assaut. La Californie, le Connecticut, New York ou encore Washington DC, par exemple, ont interdit la possession d’armes d’assaut avec des exceptions limitées (Cf. Carte)

De fait, les taux de décès par arme à feu en 2020 - en comptant les meurtres et les suicides - sont les plus bas dans les Etats de New York (5,3 pour 10 000 personnes), Rhode Island (5,1), New Jersey (5,0), Massachusetts (3,7) et Hawaï (3,4). (Cf. Carte interactive)

A New York, un citoyen a porté plainte disant que cette législation violait ses droits constitutionnels. "Avec une Cour suprême conservatrice, chargée d’interpréter le second amendement qui protège le droit de porter des armes, cette loi pourrait être abrogée à New York", prédit encore Nicole Bacharan.

Il y a aussi les Etats qui encouragent le port d’armes. Le Texas est celui où il est le plus facile de se procurer une arme. Depuis le 1er septembre 2021, toute personne âgée de plus de 21 ans et n’étant pas visée par une interdiction peut détenir une arme à feu et la porter en public. Avant cela, le gouverneur, Greg Abbott disait même avoir "honte" que le Texas ne soit "que" le deuxième en matière d’achats d’armes à feu. D’autres Etats, comme l’Oklahoma ou l’Arizona, ont profité de la pandémie de Covid-19 pour adopter des lois ou assouplir des anciennes afin de faciliter le port d’armes.

© Tous droits réservés
Loading...

Taux de décès par arme à feu en 2020 pour 10.000 personnes

(Infographie : Bertrand Massart)

Pourquoi les Américains ne sont pas prêts à durcir l’accès aux armes

Vu d’ailleurs, la solution paraît simple. Il suffirait de restreindre l’accès aux armes à feu. En Nouvelle-Zélande, après l’attentat de Christchurch, le gouvernement a pris des mesures drastiques.

Mais vu des États-Unis, où la culture du port d’armes est fortement enracinée, le sujet est très sensible et les causes sont nombreuses pour expliquer le refus des Américains de durcir l’accès aux armes.

"Cette difficulté à contrôler les armes repose sur les traditions de la conquête de l’Ouest, quand l’Etat n’était pas là pour protéger les citoyens. Aujourd’hui, les divisions partisanes sont très profondes", analyse Nicole Bacharan. "Mais les tensions dans la société américaine sont telles, on l’a vu au moment de l’élection de 2020 et ensuite avec l’invasion du Capitole, que beaucoup d’Américains veulent se protéger en cas de guerre civile. Même ceux qui ne sont pas favorables aux armes, s’en achètent, parce qu’ils ne veulent pas être les derniers à protéger leur famille si ça tourne mal".

De fait, après une fusillade, de nombreux témoins déclarent vouloir s’armer pour se sentir plus en sécurité. La NRA conseille, elle,, le port d’arme dans les écoles.

Et puis, il y a le Deuxième amendement de la Constitution américaine qui protège le droit du port d’armes aux États-Unis. Au fil de l’histoire, et notamment sous la pression de la NRA ce droit a été érigé au rang de droit individuel inaliénable. Une conception différente de la liberté et de la sécurité. A tout cela évidemment, s’ajoute la facilité de se fournir des armes. La production d’armes à feu a triplé aux Etats-Unis depuis 2000.

Conséquences, 30% des adultes possèdent au moins une arme à feu et restent très attachés à leurs armes.

Selon un dernier sondage mené par Gallup, les démocrates sont presque unanimes (91%) dans leur soutien aux lois strictes sur les armes à feu, tandis que 24% des républicains sont favorables à ces lois, contre 45% des électeurs indépendants.

Les opinions varient d’un Etat à l’autre mais à l’échelle nationale, la moitié des Américains (52%) estiment que les lois régissant la vente d’armes à feu devraient être rendues plus strictes.

Ce n’est donc pas au niveau Fédéral que la législation sur les armes pourra changer, mais au niveau des Etats. Et là aussi, les lois peuvent être contestées.

 

© Tous droits réservés

Sur le même sujet

Un homme armé tue deux personnes dans un lycée aux Etats-Unis avant d’être abattu

Monde Amérique du Nord

Articles recommandés pour vous