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Plongeurs de combats, drones sous-marins ou robot : comment saboter un gazoduc sous-marin ?

Depuis le ciel, au large de la Suède, les remous provoqués par la fuite du gaz contenu dans Nord Stream 1.

© SWEDISH COAST GUARD / AFP

29 sept. 2022 à 16:26Temps de lecture4 min
Par Daniel Fontaine

Le sabotage des gazoducs Nord Stream 1 et Nord Stream 2 constitue une opération audacieuse et inédite. Il pose la question de la vulnérabilité des infrastructures sous-marines vitales pour l’Europe, qu'elles soient énergétiques ou de télécommunications.

"Il est difficile d’imaginer que ce ne soit pas une opération militaire, ou qui implique au minimum une logistique militaire. Je ne vois pas quelle entreprise privée en serait capable", nous confie Philippe Chêne. Cet ancien plongeur démineur de la Marine française est aujourd’hui consultant en guerre des mines et explosifs sous-marins.

Philippe Chêne, expert maritime et ancien plongeur démineur.

Ce sabotage porte donc la marque d’une attaque militaire, et encore : "toutes les marines ne disposent pas des compétences nécessaires, précise-t-il. On peut imaginer que la marine russe en dispose, comme la marine américaine." "Personnellement, je ne connais pas d’unité qui s’entraîne à ce genre de chose", précise l’ancien marin français.

Quels moyens faut-il mettre en œuvre pour réussir à faire exposer ces gazoducs ? Le spécialiste relève deux difficultés majeures : la profondeur, 70 mètres de fond, et la charge explosive à transporter jusqu’à la cible.

La charge explosive

L’Institut norvégien de sismologie a estimé que la deuxième détonation correspond à l’usage de 700 kilos de TNT. "700 kilos de poids de charge, ça me paraît beaucoup, nuance Philippe Chêne. C’est une évaluation sur base de l’enregistrement de sismographes qui ne font pas la différence entre l’onde de détonation de la charge et celle de la détente du gaz contenu dans le pipeline. Les plus grosses charges militaires se situent autour de 250-300 kilos."

Un sous-marin de poche et des plongeurs de combat ?

70 mètres de fond, "c’est une profondeur qui n’est pas facile d’accès pour des plongeurs", relève le consultant. "Certaines nations disposent de sous-marins de poche avec des nageurs de combat." Il s’agit de petits sous-marins avec un équipage réduit à quelques hommes. Ils peuvent être lancés depuis un bâtiment principal pour atteindre leur cible. "Ils peuvent déposer des charges à cette profondeur. Mais les plongeurs de combat n’échappent pas aux lois de la pression sous-marine. Au-delà de 50 m de profondeur, les plongées deviennent très compliquées au niveau de la sécurité."

Un drone sous-marin ?

"Il y a peu de nations qui sont capables d’utiliser les drones sous-marins pour une opération pareille. On peut imaginer qu’un drone sous-marin a été chargé en explosifs pour venir exploser le long du pipe", estime Philippe Chêne. Le drone peut être lâché à plusieurs dizaines de kilomètres de sa cible pour l’atteindre de manière autonome.

Un robot sous-marin ?

Image d’archive d’un ROV (Remote Operated Vehicle) britannique.
Image d’archive d’un ROV (Remote Operated Vehicle) britannique. © HO / UK ROYAL NAVY / AFP

C’est l’hypothèse la plus probable : un ROV (Remote Operated Vehicle), un véhicule télécommandé. C’est une technologie largement utilisée par l’industrie off-shore.

"C’est un engin téléguidé avec un câble. On le pilote depuis la surface ou un sous-marin. On l’amène auprès de la cible. On peut imaginer que ce robot ait déposé une charge explosive sur le pipe avec un système de déclenchement chronométrique ou acoustique. La charge explose après un certain temps, ou après un signal acoustique émis par le sous-marin." Les charges pourraient même avoir été déposées sur les tuyaux sur plusieurs semaines à l’avance et déclenchées au moment choisi par le commanditaire.

"Un navire de surface qui mettrait en œuvre des charges sur un pipeline se ferait détecter dans cette zone de la Baltique. Je pense plutôt à l’utilisation d’un sous-marin et d’un ROV qui aurait déposé la charge", conclut Philippe Chêne.

Mines mobiles, torpilles magnétiques, piston piégé ?

L’arsenal militaire dispose encore d’autres moyens sous-marins, mais qui semblent plus difficiles à mettre en œuvre dans ce contexte-ci.

Les mines mobiles : "Elles sont posées dans un container sur le fond de la mer. Quand elles détectent leur cible, elles sortent de leur container et foncent vers la cible. Ce n’est pas une option adaptée dans ce cas."

Les torpilles magnétiques : "Elles sont conçues pour exploser sous la quille d''un navire. Elles pourraient détecter le métal du tuyau. La difficulté dans ce cas est de faire se déplacer cette torpille près du fond. C’est une arme de pleine eau, pas de ras du fond. "

Un piston piégé : Durant les opérations de maintenance d’un pipeline, on introduit un piston racleur à l’intérieur du tuyau pour le nettoyer. S’il porte une charge explosive, il pourrait le détruire. Le piston se déplace dans le tuyau avec la pression du flux. Or, les deux gazoducs étaient à l’arrêt. L’hypothèse ne tient pas.

Une enquête sous-marine ?

L’expert maritime estime qu’à cette profondeur, l’enquête sera compliquée à mener, mais reste possible. "Des indices, on peut en trouver. Ce qui sera intéressant, c’est de mesurer la taille du cratère pour évaluer la charge. Il faudra examiner les déchirures dans la tôle pour déterminer si l’explosion est venue de l’extérieur. Ça permettra peut-être de mettre un nom sur le responsable."

Une réparation possible ?

"L’industrie offshore fait des prouesses technologiques. On peut imaginer qu’on relève une section du pipeline sur une barge, découper le tronçon endommagé et le remplacer."

Une nouvelle menace ?

Une attaque de type militaire contre un gazoduc sous-marin, c’est quelque chose de nouveau. Des incidents suspects se sont déjà produits par le passé sur des câbles sous-marins de télécommunications. Le risque devient aujourd’hui plus concret : "On peut imaginer que le même sort soit fait à des câbles de télécommunications sous-marins, ce qui serait plus gênant, juge Philippe Chêne. 80% des communications intercontinentales passent aujourd’hui par des câbles sous-marins. Si c’est un acte d’avertissement, cela signifie que ça peut se reproduire sur des infrastructures plus stratégiques que les gazoducs Nord Stream qui avaient déjà été arrêtés."

Nord Stream: sujet JT 29/09/2022

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