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Economie

Pièces de vélos, voitures, meubles… Les prix flambent quand le transport maritime est en surchauffe

28 août 2021 à 15:43 - mise à jour 28 août 2021 à 18:35Temps de lecture5 min
Par Marie-Laure Mathot

Tout part d’un pédalier de vélo à remplacer. A priori une routine pour un réparateur de deux-roues. Mais depuis plusieurs mois, trouver la pièce manquante relève du défi. En cause, l’attrait pour ce mode de transport qui a explosé pendant le confinement. Mais pas seulement.

D’autres produits voient leur prix augmenter ou risquer d’augmenter dans les prochains mois : les appareils électriques et électroniques (là aussi en forte demande avec le confinement), les voitures hautement équipées et aussi, comme le faisait remarquer 7sur7 la semaine dernière, certains produits des magasins Action, Blokker. Les meubles, par exemple, risquent de voir leur prix augmenter de 25%.

Le point commun de tous ces biens : ils sont importés d’Asie par bateau dans de gros conteneurs métalliques.

Abstract Aerial Art

Pour aller de la Chine à l’Europe, le prix d’un conteneur de taille standard est passé de 1509 euros il y a un an à 11.773 euros ce 27 août. Il a donc été multiplié par 8.

Freightos Baltic Index

Et il n’y a pas que cette route qui est concernée. De manière globale, le coût d’un transport est passé de 2032 dollars (1722 €) à 10.323 dollars (8750€).

Trafic global de conteneurs
Trafic global de conteneurs Freightos Baltic Index

Une augmentation des prix du transport qui se répercute sur celui des produits en vente dans les magasins quand ils ne sont pas carrément en pénurie. Une répercussion à des degrés différents en fonction de ce que l’on souhaite acheter. Pour des meubles, la valeur de la marchandise n’est pas très élevée par rapport à son volume. L’augmentation du coût du transport peut alors avoir un impact plus important.

Au contraire, "si vous prenez un conteneur avec des iPhones dedans, vous en avez pour une sacrée somme d’argent. Si le prix du conteneur augmente, ça reste marginal par rapport à la valeur de la marchandise transportée", explique Bart Jourquin. Il est professeur en économie des transports à l’UCLouvain. Il nous explique les causes d’une telle augmentation de prix de ces boîtes métalliques multicolores qui font le tour de la terre.

D’abord, parce qu’elles ne font plus le tour du monde justement. Ou en tout cas, elles ne le font plus de manière aussi fluide qu’auparavant.

Il y a un problème de logistique de retour

Si l’on regarde à court terme, il y a eu le covid. Encore lui. Si le coronavirus a mis la planète à l’arrêt, il ne l’a pas fait au même moment partout. Il a d’abord réduit les volumes de productions, en Asie surtout, début 2020, ce qui a fait baisser de 30% l’envoi de conteneurs sur les routes commerciales, relève Le Monde. Résultat : les navires sont restés au port, s’empilent tels des kaplas géants.

Puis, est venue la relance en Europe et aux Etats-Unis. L’e-commerce a le vent en poupe, les consommateurs en télétravail achètent des produits électroniques via leur ordinateur avec leur épargne. L’Asie, déconfinée et de nouveau productrices de biens, envoie ses marchandises avec les conteneurs qui se trouvent de ce côté du globe. Mais peu reviennent rapidement. L’Europe est toujours confinée. Camionneurs et dockers aussi. Tout est ralenti.

"Il y a un problème de logistique de retour", explique Bart Jourquin. Et pas seulement pendant la crise Covid. "Quand des conteneurs venus de Chine arrivent au port d’Anvers, ils sont envoyés un peu partout en Europe. Et puis, il faut ramener ces conteneurs. Jusqu’à présent, on a beaucoup travaillé sur l’optimisation des livraisons. On a tout fait pour que les marchandises arrivent en temps et en heure à l’endroit voulu mais beaucoup moins d’efforts ont été mis sur la logistique de retour ces dernières années."


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Car pour le spécialiste, le covid n’est pas la cause principale de cette asymétrie entre les conteneurs envoyés et ceux qui reviennent. C’est un phénomène de fond qui a été accentué par la crise sanitaire mondiale. "Il y a trop peu de conteneurs en circulation. Ce qui est rare est cher et donc les prix augmentent."

Trop peu de conteneurs

En construire de nouveaux ? Dur dur dans un contexte de pénurie d’acier et d’aluminium. Et puis, souligne Bart Jourquin, "il y a simplement une capacité d’accueil du nombre de bateaux et de porte-conteneurs dans les ports. Les tout grands porte-conteneurs de 24.000 boîtes par exemple ne rentrent pas dans le port d’Anvers. On crée alors des quais ou on agrandit les ports mais tout ça prend du temps."

Les affréteurs et les transporteurs préfèrent rester prudents. "Ils se projettent sur le long terme et ne s’attendent pas forcément à ce qu’on ait besoin d’autant de boîtes dans le futur."

Résultat : ils augmentent les prix. Trop ? En profiteraient-ils pour faire gonfler le prix du fret ? C’est la crainte du syndicat européen des chargeurs de conteneurs qui a réclamé une enquête de la Commission européenne sur les prix pratiqués. "Oui, probablement que les prix ont été gonflés, commente le professeur. Il n’y a pas tant d’acteurs mondiaux, il est donc plus facile de dicter sa loi."

Livraison gratuite

Mais surtout, ajoute Bart Jourquin, le coût du transport a été trop peu répercuté sur le prix des marchandises depuis les années 90. "Tous transports confondus (et même celui des personnes), depuis des décennies, le secteur travaille à un prix inférieur au coût réel." Et de rappeler un petit bout d’histoire économique. "Le transport progressait au même rythme que le reste de l’économie entre la première guerre mondiale et 1990. Puis, il y a eu un découplage : le transport a augmenté beaucoup plus rapidement que la croissance économique. C’est ce qu’on appelle la mondialisation. Les marchandises aujourd’hui font en effet beaucoup plus de kilomètres."


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C’est ainsi qu’on se retrouve aujourd’hui avec la livraison offerte. "Quand vous achetez quelque chose sur Internet, que ça vient d’Hong Kong par exemple et qu’on vous offre les frais de transport, ça n’a pas de sens d’un point de vue économique. Le transport a un coût mais il est mis sous pression. Il faut revenir à des prix de transports qui correspondent davantage à la réalité."

Pour le professeur néo-louvaniste, il n’est donc pas illogique que le coût du transport augmente. "Ce phénomène a été rendu visible par la crise covid car on s’est rendu compte qu’énormément de choses transitent par conteneur. Le premier grand marqueur, c’étaient les masques. On a réalisé qu’on ne produisait plus de masques en Europe. La crise a donc joué un rôle de révélateur d’une problématique qui n’est pas neuve."

Relocaliser un certain nombre de productions ? "Certains gouvernements sont prêts à l’encourager. C’est tout ce que j’espère : revenir à une économie où on ne dépend pas de ce qui se fait à l’autre bout de la terre." Et pouvoir de nouveau pédaler en toute liberté.

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