Philippe Engels (Médor) a enquêté sur une firme belge qui a arrosé des dirigeants africains

Philippe Engels
01 juil. 2019 à 09:09Temps de lecture2 min
Par A. Lechien

Une enquête journalistique sur la corruption dans le secteur pétrolier a été couronnée la semaine dernière au Canada: elle concerne la firme belge Semlex, qui a arrosé des chefs d’État africains avec des millions de dollars et a été publiée dans le magazine Médor.

Interrogé sur La Première, le journaliste Philippe Engels, coauteur de l'enquête avec la journaliste sud-africaine Khadija Sharife, explique que le core business de Semlex "est de produire et vendre des passeports. Cette firme s’est spécialisée en Afrique et, dans mon enquête, depuis deux ans environ, j’ai constaté que la mécanique pour obtenir les marchés était systématiquement la même, c’est-à-dire la corruption à grande échelle. Ensuite, en poursuivant mon enquête, je me suis rendu compte que cette firme, active dans les passeports en aidait une autre, un trader pétrolier, et a aussi trouvé l’accès à des contrats en Afrique pour l’achat de pétrole cette fois-ci. Dans les deux cas, vente de passeports et achat de pétrole, il y a corruption à haut niveau".

"Il y a deux affaires en une. Semlex, dans le cadre de ses activités dans la vente de passeports, avait trouvé l’accès à des relais à haut niveau politique et elle a en quelque sorte servi d’intermédiaire dans un secteur qu’elle ne connaissait a priori pas, le secteur pétrolier. Elle a donc utilisé ou fait utiliser par Gunvor, un trader russo-suédois, les mêmes relais dont elle avait bénéficié auparavant. C’est donc une technique de corruption à haut niveau et de manière chronique, structurelle et latente", poursuit-il.

Trop peu de personnel

"Il y a des nouveaux gisements pétroliers dans certains pays, comme la Côte d’Ivoire et le Congo-Brazzaville. Et il y a une concurrence énorme pour simplement obtenir l’accès aux cargos. Et on a d’abord constaté que Gunvor obtenait les cargos, et en plus de ça, les payait en dessous du prix du marché. Ce qui veut dire que la population africaine est indirectement affaiblie et appauvrie par ce genre de transaction, la différence étant dans la poche des dirigeants", selon Philippe Engels. "C’est le président actuel du Congo-Brazzaville, Denis Sassou-Nguesso, et l’ancien président de Côte d’Ivoire, Laurent Gbagbo, qui étaient directement arrosés, eux-mêmes ou leur entourage".

Quant aux suites judiciaires éventuelles, il explique : "On constate qu’en 2012 déjà, la justice belge avait été avertie de blanchiment d’argent et il suffisait sans doute derrière de creuser pour vérifier qu’il y avait de la corruption. Elle n’a rien fait à ce moment-là. Suite à nos articles, il y a un an ou deux ans, l’enquête aurait été rouverte et il y a eu des perquisitions en janvier 2018, mais depuis ce moment-là, plus rien. Et on me dit qu’à la Computer Crime Unit, qui est censée travailler sur ces dossiers-là, il y a trop peu de personnel pour analyser les documents qui ont été saisis en perquisition".

"Il y a certes un manque de moyens, mais d’un autre côté, je pense que plus largement par rapport aux questions de corruption, de blanchiment d’argent et de délinquance en col blanc, il y a une énorme complaisance des autorités belges. C’est une matière à laquelle le gouvernement n’accorde pas beaucoup d’importance. Il y a donc là vraiment une responsabilité politique flagrante, et notamment des derniers gouvernements", dit-il.

"L'enquête a duré deux ans. C’était un processus classique dans les enquêtes que je fais, c’est-à-dire qu’il faut apprivoiser la matière, il faut progresser. Parfois ça s’arrête et ça reprend et vraiment, quand on a l’impression d’être mûr, on y va. Vous comprenez qu’on s’attaque à du haut niveau, donc il faut être béton et il faut être sûr de ce qu’on écrit pour ne pas se retourner comme une crêpe", conclut-il.

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