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Chroniques

Paul Rabhi Magnette

09 févr. 2022 à 07:12Temps de lecture3 min
Par Bertrand Henne

Le monde sans e-commerce de Paul Magnette continue à susciter des réactions de toutes parts. Le président du PS a dû rétropédaler hier, nuancer, s’expliquer. Mais qu’est-ce qui lui est passé par la tête ?

Le tamis de Machiavel

Une déclaration politique, il faut toujours d’abord la passer dans un premier tamis, le tamis de Machiavel. L’idée est, au-delà du fond, des enjeux, de la sincérité du politique, de se demander quel est l’intérêt pour un politique de dire quelque chose. C’est donc se demander, même si on trouve la déclaration stupide, si, rationnellement, la phrase sur l’e-commerce va permettre au PS d’améliorer ses positions, de convaincre des électeurs de choisir le projet de société socialiste ? Et là, dans cette analyse froide et rationnelle, il est bien difficile de voir comment Paul Magnette, en devenant un Paul Rabhi Magnette peut espérer gagner quoi que ce soit.

D’abord, sa déclaration le met en porte à faux avec les politiques effectivement menées par son parti, en particulier les décisions prises pour permettre au géant Alibaba de s’installer à Liège, à Google d’investir dans le Hainaut, ou à Bpost de se recentrer sur la distribution de colis. Rien dans les politiques menées ne prend la direction d’un monde sans e-commerce, ou même avec moins d’e-commerce.

La technique du pied dans la porte

Mais on peut faire l’hypothèse que la cohérence n’était pas son premier souci. Gardons bien notre tamis de Machiavel. Si l’hypothèse est qu’il a cherché à provoquer, à exagérer, à donner un coup de pied pour forcer la porte d’un débat médiatique, il y est parfaitement parvenu. Mais il faut que ce débat médiatique qui s’engage, lui soit favorable.

Mais si, vendredi, le gouvernement acte plus de flexibilité des travailleurs dans le secteur de l’e-commerce, on mesurera combien les petits colibris socialistes dans le gouvernement sont éloignés du très haut perché Paul Rabhi Magnette.

Mais peut-être le président du PS cherchait-il à se positionner encore à plus long terme. Paul Magnette compte beaucoup sur l’écosocialisme, ce nouvel horizon qu’il veut donner à son parti. Il a un livre dans les tiroirs. Peut-être a-t-il un coup d’avance ? Là encore, tamis de Machiavel.

Quinoa et e-commerce

Cette technique du coup de pied, de la provocation, pour faire effraction dans les médias et marquer les esprits, a été abondamment utilisée par Bart de Wever, ou Georges-Louis Bouchez. Quand Georges-Louis Bouchez dit "on ne sauvera pas la planète avec du quinoa", beaucoup lui tombent dessus, comme sur Paul Magnette aujourd’hui. Mais la provoc sur le quinoa trouve un écho dans sa base, beaucoup de ses électeurs se disent : "Il exagère, mais au fond il a raison".

Qui peut dire dans la base socialiste : "Il exagère, mais il a raison" ? Pas ce qui reste de la base ouvrière de son parti attachée à l’emploi et à la croissance, pas les syndicats qui étaient bouche bée hier. Peut-être cherchait-il à convaincre au-delà de sa base. Mais là encore, qui va dire : "Il exagère mais il a raison" ? Pas les électeurs antimatérialistes écolo qui se demandent pourquoi le PS soutient l’arrivée d’Alibaba à Liège. Pas les libéraux qui sont favorables aux évolutions technologiques. Pas les électeurs du PTB qui restent largement productivistes.

Bref, le tamis de machiavel, ne permet pas à mon avis de trouver une bonne raison rationnelle derrière cette sortie. La conclusion est donc plutôt que Paul Rabhi Magnette a dit une connerie.

Problème de positionnement

Tout cela révèle une difficulté politique pour le président du PS. Paul Magnette a beaucoup de mal à exister politiquement. Entre Georges-Louis Bouchez qui se comporte dans le débat public comme s’il était dans une campagne présidentielle française, Raoul Hedebouw qui ronge la base populaire du PS, et Jean-Marc Nollet qui fait tout pour apparaître comme un bon père de famille modéré, c’est difficile de profiler Paul Magnette.

Reprenons. Le tamis de Machiavel n’a pas donné grand-chose, on en était resté à l’hypothèse de la connerie. Mais dire une connerie au sens de Machiavel, c’est ce qui arrive souvent quand on dit ce qu’on pense, c’est-à-dire quand on n’est pas machiavélique. Car au bout du tamis de Machiavel (quand on a retenu tout ce qui, dans la politique, est mis en œuvre pour occuper le pouvoir), on trouve des convictions, et de la sincérité.

Si Paul Magnette est sincère, et souhaite par cette provocation que le PS se positionne comme le protecteur des citoyens contre les excès du capitalisme numérique, il faut que sa déclaration soit suivie de décisions concrètes en ce sens. Sur la flexibilité du travail, le statut de l’économie de plateforme, sur l’extension de l’aéroport de Liège, la protection de la vie privée. Si ça n’arrive pas, alors même l’hypothèse de la sincérité s’effondrera. Paul Magnette apparaîtra peut-être comme un homme de conviction, mais impuissant. Et il aura tout perdu.

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