Cinéma

Paul Feig : “J’ai l’impression d’être plus intéressé actuellement par des comédies qui n’en ont pas l’apparence”

© Photo by Santiago Felipe/Getty Images

16 oct. 2022 à 08:00Temps de lecture6 min
Par Liam Debruel

Le réalisateur américain était invité au BIFFF, l’occasion de revenir un peu sur la carrière d’un des metteurs en scène les plus drôles du monde.

Paul Feig fait partie de ces réalisateurs comiques actuels dont le style est directement reconnaissable tout en faisant mouche. Il suffit de mentionner “Mes meilleures amies”, “Spy” ou “Last Christmas” pour comprendre la portée culte de ses longs métrages. À la tête de "L'école du bien et du mal" qui sort le mercredi 19 octobre sur Netflix, l’une des personnes les plus hilarantes du cinéma américain nous a parlé de sa carrière, entre succès surprises et titres plus polémiques.

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"C’est amusant de travailler avec les genres car on peut jouer avec ces codes et les subvertir"

Qu’est-ce que vous aimez le plus dans les films de genre ?

J’aime qu’ils savent ce qu’ils font, ce que le public veut, comment subvertir cela tout en donnant ce qui est attendu. J’aime qu’il y ait des codes. Pour moi, c’est amusant de travailler avec les genres car on peut jouer avec ces codes et les subvertir, spécialement pour la comédie. Mais en même temps, je veux rester honnête avec les genres car je les respecte. Je ne fais pas de parodie ou de films se moquant des genres mais plutôt d’à l’intérieur de ceux-ci tout en les prenant au sérieux. Je pense donc que les films de genre sont des titres très populaires. Ils ont aussi un public bien défini, ce qui est bien car à chaque fois qu’on fait un film, on essaie d’étendre plus loin que le public attendu afin d’attirer tout le monde mais avec les films de genre, on sait qu’il y a une partie de l’audience qui aime le genre. Tout ce qu’on peut faire, c’est essayer de leur donner quelque chose qu’ils puissent aimer et ne pas être déçu du résultat.

Vous parlez de codes de films et plus particulièrement la manière dont vous jouez avec, notamment avec “Spy” ou “Les flingueuses”. Comment travaillez-vous justement ce jeu avec les codes tout en les célébrant ?

Je fais mes films avec des femmes comme personnages principaux car j’aime travailler avec des femmes drôles alors même que les codes de beaucoup de films de genre sont beaucoup plus centrés sur du masculin. Dès le moment où on met une femme en héroïne, vous prenez déjà ces codes et les retournez un peu. J'aime pouvoir laisser mon casting, ces femmes de talent, jouer et s’amuser de ces codes, comme dans “Les flingueuses”. La scénariste Katie Dippold était venue me voir car elle me disait qu’elle était fatiguée de voir tous ces films, notamment un avec Billy Cristal et Gregory Hines dont j’ai oublié le nom (Note du rédacteur : “Deux flics à Chicago”), où il y avait un montage avec des filles en bikini à l’arrière de leur scooter. Elle m’a dit “Pourquoi on ne pourrait pas avoir des femmes à leur place et derrière des mecs en maillot ?”. On n’a pas eu ça dans le film mais on a joué avec l’idée de prendre ce mec qui est trop cool et le retourner. Après, on multiplie ça par mille avec des films comme “Spy”, juste jouer avec des genres dont on peut retourner les codes afin de les rendre inattendus et avec des choses que les personnes savent qu’elles vont arriver mais se déroulant de manière différente. Donc je pense qu’ils sont à la fois divertissants mais aussi amusant de manière à se dire “Oh, normalement ça aurait dû être ceci mais à la place, ils ont fait ça !”.  

© COLUMBIA PICTURES

"Tout le monde comprend les outsiders"

Quelle opinion avez-vous sur les comédies actuelles en tant que représentant culte du genre ?

Je dirais que la comédie se situe dans un endroit étrange en ce moment. Des films comme “Mes meilleures amies” ou “Les flingueuses” avaient plus une audience définie il y a dix ans avec des personnes voulant directement voir de la comédie, même si je fais tout pour qu’il y ait du cœur et de l’émotion dans mes titres. Ce sont de pures comédies. Je trouve que, ces dernières années, les gens ne sont plus aussi réceptifs à des films étant uniquement des comédies plutôt qu’à des “mélanges de genre”. Un de mes films préférés dans ma carrière est “Dans l’ombre d’Emily”, que je considère comme étant une comédie mais avec des aspects plus sombres. C’est un vrai thriller mais c’est drôle de l’intérieur avec encore cette envie de tordre les codes du genre, avec normalement un casting très sérieux et y placer une fille très intello, jouée par Anna Kendrick, dans ce monde où elle est écrasée par tout. Cela rend le tout plus drôle pour moi et c’est de là que vient la comédie. J’ai l’impression d’être plus intéressé actuellement par des comédies qui n’en ont pas l’apparence. Vous n’y allez pas en vous disant que vous allez éclater de rire et vous profitez de la surprise en riant tout en étant investi dans l’histoire. Je pense que c’est la tournure prise par les comédies actuellement. Cela ne veut pas dire que quelqu’un ne peut plus sortir la semaine prochaine un film avec Jerry Lewis ou un de Jacques Tati avec uniquement des gags. C’est juste que pour moi, je trouve cela plus intéressant actuellement de faire des comédies qui sortent des chemins attendus.

En parlant d’émotions, vos personnages sont des losers mais avec du cœur. Comment écrire des personnages avec des failles et dont on pourrait se moquer tout en ne le faisant pas vraiment ?

Je dirais plutôt des outsiders pour le coup. Tout le monde comprend les outsiders, même la personne avec le plus de réussite au monde s’y retrouve et se considère comme tel car nous connaissons les épreuves auxquelles on est confronté. Donc, j’aime écrire ces personnages car les spectateurs s’investissent directement en eux car on veut les protéger et on ne rit pas d’eux mais avec eux car on se dit “j’aurais fait la même chose”. Dans “Spy”, quand l’héroïne tue pour la première fois, elle vomit. Qui ne ferait pas ça en vrai ? (rires) Pour moi, la partie la plus intéressante de ces outsiders est de les rendre proches de l’audience, ils sont le public. Votre personnage principal a besoin d’être de plusieurs manières votre audience, comme Anna Kendrick avec “Dans l’ombre d’Emily”. Elle représente le public car on se dit qu’on ne sait pas ce qu’on ferait dans ce genre de situations. Je serais sans doute en train de faire comme elle, paniquer en courant dans tous les sens tout en essayant de résoudre tout ça. Je pense donc que c’est une façon d’être vraiment investi dans le personnage principal.

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"Mes meilleures amies” n'était pas prévu pour fonctionner"

Vous parliez plus tôt de “Mes meilleures amies”. Le film donne l’impression d’être un de ces titres sortant de nulle part mais connaissant un succès gigantesque. Pensiez-vous que le film avait autant de potentiel culte et comment avez-vous géré cette réussite fulgurante ?

Pendant qu’on le tournait, je savais qu’il serait drôle. Quand vous faites un film, vous vous dites souvent que tout se passe bien et que ce sera votre plus gros succès car sinon, pourquoi faire ce film ? Mais quand vous commencez à monter tout cela, vous vous demandez “Est-ce que c’est vraiment drôle ?”. On savait qu’il fonctionnait car on a fait beaucoup de projection test durant sa création. Durant les mois où on le montait, on le montrait à plusieurs publics en enregistrant leurs rires pour se dire “Ok, cette blague ne passe pas, essayons-en une autre”. Donc on savait à la fin que le film fonctionnait quand il était projeté mais on ne savait pas si le public allait se montrer. “Mes meilleures amies” n'était pas prévu pour fonctionner et d’un coup, le week-end d’ouverture a explosé et ce fut le plus beau jour de ma vie. Avant cela, les films que j’avais tournés n’avaient pas fonctionné du tout. Il semblait que je ne pourrais plus jamais faire de films. Donc, quand j’ai eu ce succès, c’était super et j’ai passé mon temps depuis à faire ce qui était possible pour que mes films fonctionnent afin de continuer à en tourner.

© COLUMBIA PICTURES

"Je n’ai pas réalisé qu’il y aurait autant de politique entourant le titre"

Ghostbusters” a connu des réactions très violentes, dépassant même le cadre de la fiction. Comment avez-vous géré cela et quel regard portez-vous sur cette expérience ?

C’était une expérience très douloureuse à l’époque. On a fait un film qu’on aimait beaucoup et qu’on trouvait très drôle. Lors des projections tests, les personnes trouvaient le film hilarant donc on a fait tout ce qu’on fait habituellement sur un film. C’est juste que je n’ai pas réalisé qu’il y aurait autant de politique entourant le titre, qu’importe la raison. Les personnes avaient des raisons multiples pour être en colère contre le film. C’était dur à subir car il y avait tellement de vitriol dans notre direction, notamment suite à la bande-annonce. Je ne l’aimais pas d’ailleurs. (Rires) Nous nous sommes battus très dur pour faire une autre bande-annonce mais on a perdu face au studio. Je n’étais pas spécialement content mais je ne pense pas non plus qu’il méritait le mépris qu’on a reçu. Il y avait différentes organisations sur internet qui se sont jetées sur nous. Qu’importe, ce n’est rien mais je suis vraiment fier de ce film et je le referais sans soucis. J’aime ces personnages et le casting, on s’est beaucoup amusés avec les effets spéciaux, Donc oui, cela reste un de mes films préférés dans ma carrière.

Merci à l'équipe du BIFFF pour cet entretien.

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