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WebCréation

Patrick Séverin : "On travaille dans une ère de pionniers, d'expérimentateurs un peu fous, de création libérée."

Patrick Séverin : "On travaille dans une ère de pionniers, d'expérimentateurs un peu fous, de création libérée."
07 avr. 2015 à 08:395 min
Par frja

Pourquoi est-ce important de faire de la webcréation aujourd'hui ?

Je ne sais pas à quel point c’est important mais je sais que c'est grisant. On sait que les technologies de communication ont toujours eu une influence majeure sur la société. Entre les grottes de Lascaux et Snapchat, tous les moyens employés par les humains pour échanger entre eux ont toujours impacté les civilisations. Aujourd'hui, on pressent tout ce que le web a déjà changé pour nous mais je crois qu’on n’a pas encore la moindre idée de l'ampleur de ce qui s'annonce. Nous ne sommes qu'aux prémisses d'une révolution culturelle majeure qui va profondément modifier notre façon d'interagir, et donc de vivre en société. Cette évolution rapide perturbe les médias traditionnels qui traversent une crise d’identité et de stratégie. Mais plutôt que de s'inquiéter de ce qui disparaît, il est très excitant de réfléchir, d’expérimenter et de contribuer à créer ce à quoi ressemblera demain. Bien sûr, il ne s'agit que de raconter des histoires, mais le théâtre dans lequel elles prennent place est assez impressionnant. Au fond, ce sont les questions du récit, de la transmission, du débat public qui sont derrière tout ça…

Pourquoi avoir eu envie de développer ce type de projet par le passé (Salauds de Pauvre, Le Neuvième mois) ? Qu’est-ce que l’on peut créer/développer avec le web que l’on ne peut pas se permettre en TV ?

D'abord, je voudrais préciser qu'il ne faut pas en parler au passé. Nous sommes en train de produire une forme de suite à #SALAUDSDEPAUVRES sur une thématique connexe et l'épisode du Neuvième Mois que nous avions tourné dans le cadre du concours de websérie de la RTBF n’était qu’un pilote. Nous travaillons avec l’auteur pour en écrire la première saison. En fait, la webcréation belge francophone est vraiment dynamique pour le moment et c’est important de le souligner.

Pour en revenir à votre question, il y a plusieurs dimensions qui m’attirent sur le web. La première, c’est la démocratisation de la production et de la diffusion. Jusqu'à peu, vous pouviez écrire la meilleure histoire du monde, si vous n'aviez pas un éditeur, un rédacteur en chef ou un directeur des programmes qui décidait de miser sur vous, il était impossible de rendre ce contenu accessible à un large public. C'est un mode de fonctionnement qui convient globalement bien à notre modèle social où quelques-uns dominent et décident pour la masse. Mais aujourd'hui, la donne a changé. C'est presque l’inverse. La toile est inondée de récits sous toutes les formes, des pires aux meilleures, et ce sont les médias traditionnels qui peinent à faire émerger leur contenu propre dans cette masse d’information disponible. L'équilibre est bouleversé et ce qui pourrait en sortir est peut-être un nouveau modèle, plus horizontal, moins discriminant. L'autre aspect qui m'intéresse, c’est la rupture des formats. Jusqu'à peu l'art du documentaire devait entrer dans des cases très précises (durée, support, forme,…), surtout s'il voulait espérer être diffusé. Sur le web, je n’ai pas encore vu deux projets qui se ressemblent. C’est d'ailleurs sans doute assez perturbant pour le public. Mais ça donne le sentiment de travailler dans une ère de pionniers, d’expérimentateurs un peu fous, de création libérée. Il faut en profiter car on est toujours rattrapé par les formats…

Qu’est-ce qui vous plait dans l’univers du web et des réseaux sociaux ?

Depuis l’explosion du web et des smartphones, le monde des médias n’est plus le même. Aujourd'hui, on évolue dans un environnement où les médias traditionnels ne savent plus qui ils sont, où les marques et les institutions sont devenues des médias à part entière, parfois sans le savoir, et où chaque citoyen est un reporter, ou en tout cas un producteur de contenu potentiel. Tout ça s’est produit en un clin d’œil. C’est pour ça que je dis qu’on n’est qu’au tout début de la mutation des médias. L’évolution est tellement rapide que le changement sera profond et qu’il faudra du temps pour avoir le recul nécessaire pour l’analyser et le comprendre. J’aime ce sentiment de vivre à une époque marquante et j’aime travailler à la documenter, à l’analyser avec mon regard de journaliste ou d’auteur suivant les circonstances.

Par ailleurs, il y a aussi des choses que je n’aime pas. Je suis parfois épuisé par le besoin de connectivité permanente, par l'abondance affolante d’informations et cet impératif de vitesse et de réactivité imposé par le rythme de vie des réseaux sociaux. Peut-être que les cerveaux de la prochaine génération seront déjà adaptés à tout ça mais je sens régulièrement que le mien a besoin de souffler, de se mettre sur off, de couper le wifi et de se reconcentrer sur les choses essentielles, loin du réseau 4G.

Quels sont les projets que vous avez aimés et pourquoi ?

Je m’intéresse beaucoup aux projets web mais, si je dois être honnête, je n’en ai pas aimé beaucoup. Pour aimer un projet, il faut à la fois être touché par le fond et par la forme et c’est assez rarement le cas. Le premier qui m’a vraiment emballé, c’est Where is Gary ?, une enquête interactive en temps réel de Jean-Baptiste Dumont. Un projet belge, un défi un peu fou, relevé brillamment avec relativement peu de moyens. Plus récemment, j’ai trouvé que Alma, une enfant de la violence, était très réussi. Simple, efficace, instinctif. J'applaudis quand l’innovation formelle se met complètement au service de l’histoire. D'un point de vue plus journalistique, je suis assez fan de ce qu’on appelle les "formats longs", d’abord développés au New York Times mais aussi repris notamment par le journalisme sportif avec L'Equipe Explore. Ces projets ne sont pas simplement pensés d’un point de vue d’auteur, en exploitant toutes les possibilités du web, ils tiennent également compte du public et de comment celui-ci se comporte sur le web. Je pense que c’est une des clés de l'évolution de la webcréation.

Avec Instants Productions, Patrick Séverin participe depuis plusieurs années à faire évoluer le journalisme vers des formes plus adaptées aux nouveaux médias tout en conservant la qualité de l'information comme une priorité. Auteur de grands reportages et de documentaires dans les Territoires occupés palestiniens, au Rwanda ou sur la trace des Roms en Europe, il s'est récemment spécialisé dans le récit transmédia avec des expériences documentaires telles que BÉNÉVOLES ou #SALAUDSDEPAUVRES. Il expérimente également les canaux de diffusion. Par exemple, son dernier documentaire, Les Parasites, il a choisi de ne le diffuser que via le web.

L'Espace Liberté

Pour dynamiser la création et la production d'oeuvres de webcréation, Instants Productions vient d'ouvrir à Liège l'Espace Liberté. Un lieu dédié aux nouvelles formes de storytelling, un pôle de compétences créatives, un véritable laboratoire du récit, qu'il est encore possible de rejoindre puisque l'espace n'est ouvert à la location que depuis le 1er avril. Avis à ceux qui souhaiteraient collaborer avec Instants Productions sur de prochains projets.

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