Belgique

Patrick Muyaya, porte-parole du gouvernement congolais : « La Belgique a commencé son travail de mémoire mais ce n’est pas fini »

Patrick Muyaya, ministre Congolais de la Communication et des médias, porte-parole du gouvernement.

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22 juin 2022 à 14:11 - mise à jour 22 juin 2022 à 14:15Temps de lecture7 min
Par Ghislaine Kounda

Après la cérémonie de remise de la dépouille de Patrice Emery Lumumba, au Palais d’Egmont, Patrick Muyaya, le ministre Congolais de la Communication et des médias, porte-parole du gouvernement a commenté en exclusivité pour la RTBF, plusieurs sujets d’actualité.

Pour lui, "la date du 20 juin 2022 restera dans les annales de l’Histoire de la République démocratique du Congo, comme celle de la Belgique et de l’Histoire commune entre les deux pays".

Cette cérémonie solennelle, chargée d’émotions, s’est déroulée en comité restreint, en présence du Premier ministre Alexander De Croo et de son homologue congolais, Jean-Michel Sama Lukonde ainsi qu’une délégation restreinte, belge et congolaise. Le chef du gouvernement congolais a dû remplacer le président Félix Tshisekedi, retenu par les conflits à l’Est de la République démocratique du Congo.

Un discours courageux, car ce n’est pas évident de reconnaitre sa responsabilité

Comment le gouvernement congolais a-t-il reçu le discours d’Alexander De Croo ? "C’était un discours courageux, car ce n’est pas toujours évident de reconnaitre sa responsabilité. C’est la preuve qu’il y a une réelle volonté politique. Le Premier ministre Belge n’est pas lié à ces événements historiques. C’est le travail des nouvelles générations de regarder ce passé de manière froide, pour s’assurer que cela ne se reproduira jamais. Le plus important maintenant, c’est cet engagement de part et d’autre, pour construire une nouvelle relation entre nos deux pays. L’événement du 20 juin, nous le vivons comme la suite de la visite du Roi Philippe en RDC (du 7 au 13 juin, ndlr)".

Et d’ajouter : "La Belgique a commencé à effectuer son travail de mémoire mais ce n’est pas fini, on attend les conclusions de la Commission parlementaire".

Une Commission spéciale est "chargée d’examiner le passé colonial de la Belgique". La question d’éventuelles réparations, y compris liées à l’assassinat de Lumumba, est en débat à la Chambre. Un projet de loi proposé par le Secrétaire d'Etat Thomas Dermine (PS), pour la restitution des œuvres pillées pendant le Congo indépendant (1885-1908) et la période coloniale (1908-1960) a été adopté en commission de la Chambre. Il sera à l'ordre du jour d'une séance plénière.

Le parquet fédéral est chargé aussi d’enquêter sur d’éventuelles responsabilités belges dans l’assassinat de Patrice Lumumba au Katanga, le 17 janvier 1961. La famille Lumumba avait déposé plainte en 2011, contre X et contre dix personnalités belges, pour "crimes de guerre", "torture" et "traitement inhumain". L’Etat belge est visé.

Devoir de mémoire en RDC

Le travail de mémoire sera-t-il aussi effectué du côté congolais ? "Evidemment, le travail de mémoire doit être fait de part et d’autre, y compris chez nous", reconnait Patrick Muyaya. "L’Histoire doit être écrite et dite comme elle s’est passée, en établissant la responsabilité des uns et des autres".

Ce sont les autorités du Katanga sécessionniste, avec à sa tête Moïse Tshombe, qui ont ordonné l’assassinat de Lumumba le 17 janvier 1961. D’aucuns n’oublient aussi, qu’avant de devenir l’opposant historique à la tête de l’UDPS, Etienne Tshisekedi, le père de l'actuel Président Félix Tshisekedi, a joué un rôle dans l’anti-Lumumbisme. "Le travail des enquêteurs et des historiens doit évaluer la responsabilité des uns et des autres", affirme le porte-parole du gouvernement congolais. "Sans oublier que Lumumba évoluait dans un contexte politique où la Belgique et la CIA avaient mis des pressions".

Selon plusieurs sources, Etienne Tshisekedi alors Commissaire adjoint à la justice, était présent à la réunion du 14 et 15 janvier 1961, lorsque le Collège des commissaires (le gouvernement transitoire mis en place par Mobutu après son premier coup d'Etat), a décidé de transférer Patrice Lumumba à Bakwanga, là où personne ne doutait qu’il allait se faire tuer. Sous la pression de la Belgique, Lumumba sera finalement transféré le 17 janvier au Katanga sécessionniste de Moïse Tshombe, où il fut assassiné le soir même.

Lors de la Conférence nationale souveraine (CNS) qui s’est tenue à Kinshasa, entre 1990 et 1991 sous Mobutu, une Commission s’est penchée sur les crimes qui ont été commis depuis l’indépendance du Congo, y compris l’assassinat de Patrice Lumumba. "C’est un travail qu’il faut terminer aujourd’hui. Dès mon retour en RDC, je poserai la question aux historiens afin qu’ils déroulent le fil des événements liés à cet assassinat", promet Patrick Muyaya.

A quand le retour de la dépouille de Mobutu, dont la sépulture est à Rabat, au Maroc ? "Cela dépend de sa famille, les blocages se situent là. Le président Félix Tshisekedi a la volonté politique de réconcilier les congolais vis-à-vis de l’Histoire, que ce soit avec Lumumba ou Mobutu".

Le Premier ministre Alexander De Croo a prononcé un discours lors de la cérémonie de remise de la dépouille de Patrice Emery Lumumba, le 20 juin 2022, au Palais d'Egmont, Bruxelles.
Le Premier ministre Alexander De Croo a prononcé un discours lors de la cérémonie de remise de la dépouille de Patrice Emery Lumumba, le 20 juin 2022, au Palais d'Egmont, Bruxelles. © Tous droits réservés

Une force régionale pour tenter de mettre fin aux conflits dans l'Est du Congo

Alors que les relations se sont considérablement dégradées entre la RDC et le Rwanda, les sept dirigeants de la Communauté d'Afrique de l'Est (Burundi, Soudan du sud, Ouganda, Tanzanie, Kenya, RDC, Rwanda), se sont accordés lors d'un sommet lundi, sur la mise en place d'une force régionale pour tenter de mettre fin aux conflits dans l'Est de la RDC.

Cette région est en proie à des violences depuis près de 30 ans. Elles ont redoublé ces derniers mois, avec le retour de la rébellion du M23, provoquant la mort de dizaines de personnes et le déplacement de plus de 70 000 autres.

Kinshasa accuse le Rwanda de Paul Kagame de soutenir ce groupe armé et d’avoir déployé au Nord Kivu, 500 militaires des Forces spéciales, ce que réfute Kigali. A part l’arrestation de deux soldats rwandais, il n’y a pas de preuves à ces accusations. Pourtant, Patrick Muyaya n’en démord pas : "Il n’y a pas de doute, les faits l’attestent".

Le Rwanda ne fera pas partie de cette force commune

Par le passé, le Rwanda a été accusé de soutenir la rébellion du M23. "Le M23 a été destitué en 2013, à la suite d’un accord de paix avec la RDC. Comment depuis, ce groupe a-t-il réussi à s’équiper d’autant d’armes lourdes et affronter les Forces armées congolaises (FARDC) ainsi que la Monusco ?", s’étonne le porte-parole congolais.

Pour la RDC, l'armée rwandaise n'est donc pas la bienvenue au sein de la nouvelle force Est-Africaine. "Le Rwanda ne fera pas partie de cette force commune", affirme Patrick Muyaya. "Il est hors de question d’avoir des militaires Rwandais sur notre territoire".

La force régionale sera placée sous commandement militaire du Kenya. Elle devrait être opérationnelle dans les prochaines semaines. Elle s'ajoutera aux 18.000 casques bleus de la Monusco déployés sur place depuis plus de 20 ans.

La RDC a rejoint en mars seulement, la Communauté de l'Afrique de l'Est

Pourquoi ce regain de tensions entre Kinshasa et Kigali, aujourd’hui ? Le M23 accuse le gouvernement congolais de ne pas avoir respecté les accords qui prévoyaient notamment, la réintégration des rebelles dans l’armée régulière. Pour le gouvernement congolais, il n’est pas question de dialoguer avec le M23.

Autre explication, le Rwanda sèmerait le trouble dans la région, parce qu’il voit d’un mauvais œil le rapprochement entre la RDC et l’Ouganda. Ces deux pays ont conclu des accords de coopération pour lutter contre les ADF, des rebelles ougandais qui sévissent sur le sol congolais, et pour construire un réseau routier de 1182 km entre les deux pays. Paul Kagame l’a clairement signifié en février, il n’aime pas être mis à l’écart lorsque cela touche les intérêts Rwandais.

Ces accords interviennent alors que la RDC a rejoint la Communauté de l'Afrique de l'Est (EAC) en mars dernier seulement. Fondée en 2000, cette organisation a notamment pour but de faciliter le commerce transfrontalier en supprimant les droits de douane entre ses États membres.

L’intervention d’une force conjointe dans l’Est de la RDC est amenée à compléter le processus de Nairobi dans l'espoir de mettre fin aux conflits. Ce processus commencé il y a deux mois, vise à établir la paix entre le gouvernement congolais et les groupes armés, à partir de discussions. Des réunions se sont tenues à Nairobi, puis à Goma, Bukavu, Béni et Bunia. Le M23 a été exclu des tables rondes.

La nouvelle adhésion de la RDC dans l’AEC semble donc rebattre les cartes dans la région.

Les FDLR ne représentent nullement une menace à la sécurité de Kigali

Pour Paul Kagame, la présence des FDLR, d’anciens génocidaires hutus exilés au nord Kivu depuis 1994, est une présence à la frontière qui reste aussi très sensible. Kigali menace régulièrement d'intervenir en RDC pour en découdre avec ce groupe armé.

"La rhétorique Rwandaise ne tient pas", répond Patrick Muyaya. "Les FDLR nuisent plus en RDC qu’au Rwanda. Comparé aux forces Rwandaises, que représente leur force ? Quel âge ont-ils ? Cela fait plus de 28 ans qu’ils ont fui le Rwanda. Les FDLR ne représentent nullement une menace à la sécurité de Kigali. C’est un prétexte pour maintenir le Congo dans un climat d’instabilité".

"Le problème est ailleurs", estime encore Patrick Muyaya. "Il est économique. Des rapports des Nations-Unies attestent qu’il y a des pillages systématiques de ressources minières dans cette partie du pays. Tout le monde sait que le Rwanda n'en possède pas".

Le régime rwandais n’est pas sincère dans ses engagements vis-à-vis de la RDC

Le Président Félix Tshisekedi avait opéré un rapprochement diplomatique avec Paul Kagame, contre l’opinion publique congolaise. Cela avait abouti à la signature en 2021, d'accords de coopération économiques. "Et maintenant, le Rwanda nous plante un poignard dans le dos", déplore Patrick Muyaya. "Le régime rwandais n’est pas sincère dans ses engagements vis-à-vis de la RDC".

Selon plusieurs sources, l’Ouganda aurait suspendu les accords avec la RDC. Sous la pression de Kigali ? "Ces accords ne sont pas remis en question. Et même si nous devions construire ces routes seuls, nous le ferons", affirme le porte-parole du gouvernement congolais. "Quoi qu’il en soit, nous devons dialoguer avec nos voisins. Des groupes armés provenant de ces pays sévissent chez nous. Les ADF sont Ougandais, les FDLR sont Rwandais. D’autres groupes proviennent du Burundi. Pourquoi Kigali ne discute pas de son côté avec les FDLR ? Pourquoi les Congolais doivent-ils être victimes d’un conflit intra-Rwandais ?", termine Patrick Muyaya.

Les membres du Conseil de sécurité à l’ONU ont plaidé début juin pour une solution diplomatique entre le Rwanda et la RDC. Lors de sa visite en RDC (du 7 au 10 juin), le Premier ministre Alexander De Croo avait affirmé que la Belgique voulait bien aider à jouer un rôle. 

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JT du 08/06/2022

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