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Pas de vinyle de labels indés sous le sapin ? L’arbre qui cache la forêt…

Pas de vinyle de labels indés sous le sapin ? L’arbre qui cache la forêt…
15 déc. 2021 à 09:045 min
Par Aline Glaudot

En novembre dernier en France, les 1500 labels indépendants français regroupés autour du FELIN (Fédération Nationale des Labels et Distributeurs Indépendants) et du SMA (Syndicat des Musiques Actuelles) tiraient la sonnette d’alarme :

"Cette année les labels indépendants ne pourront vous proposer leurs nouveautés à Noël puisqu’ils seront dans l’impossibilité de les fabriquer."

Coup dur une nouvelle fois pour ce secteur qui commençait à peine à se relever des effets dévastateurs du Covid 19. En Belgique, sans grande surprise, même constat du côté du FLIF (Fédération des Labels Indépendants Francophones).

A la veille des fêtes de fin d’année, on a discuté des conséquences, des alternatives et des limites de cette industrie avec Christophe Hars, membre du FLIF et du label bruxellois Humpty Dumpty Records, avec Sébastien Landauer cogérant du label liégeois JauneOrange et membre du groupe Cocaine Piss et enfin avec le disquaire marolliens, Balades Sonores.

Explosion de la demande

2020 avait pourtant bien commencé pour le monde du vinyle. En pleine pandémie mondiale, le secteur voit ses ventes exploser. Aux Etats-Unis, début 2020, on comptabilise la vente de près de 8.8 millions de galettes noires sur les six premiers mois de l’année, soit une hausse de 3,6% par rapport à la même période un an plus tôt.

Oui mais voilà : "Un premier problème avec cette demande exponentielle sur le vinyle, c’est que, même si l’on a vu apparaître quelques nouvelles usines de pressage, leur nombre est resté plus ou moins stable. Second souci, c'est qu'avec la pandémie, nombreuses d’entre elles ont été à l’arrêt, n’ont pas produit assez et se sont faites rattraper lors de la reprise économique… " explique Christophe (Humpty Dumpty Records).

from Unsplash by Mick Haupt- @rocinante_11

Pandémie & pénurie

Autre (et non des moindres) effet connexe de la pandémie: la pénurie de matière première comme le polymère, principal composant de la fabrication du vinyle, qui découle d’une baisse de production du pétrole. Depuis cet automne, suite à des tensions sur le bois "vient s’ajouter la pénurie sur les cartons qui affecte tout le secteur de l’édition et par conséquent les pochettes de disques. Entre le Bon à Tirer pour une pochette et le moment où on la reçoit, il y a presque deux mois."

Une crise du polymère et du carton qui entraîne non seulement un ralentissement significatif de la production, mais inévitablement aussi, une hausse du prix du disque.

Pressions sur pressage

S’ajoute à l’équation, la prise d’otage par les majors (Universal, Warner, Sony) des usines de production au profit d’énormes têtes d’affiche et/ou de la réédition de classiques de leur catalogue.

Dernier gros exemple en date, le monopole du label Sony sur les usines en vue de la sortie du dernier album d’Adèle en novembre dernier. 500 000 albums de l’artiste auraient été pressés six mois avant la sortie officielle, accélérant ainsi la pénurie et rallongeant un peu plus la liste d’attente.

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"Afin de répondre à une demande croissante, les “acteurs majeurs” de la scène phonographique n’hésitent pas à réserver les chaînes de productions, dotés d’une force de négociation que les indépendants n’ont pas", pouvait-on lire dans ce communiqué.

Relayés au second plan, les petits labels n’ont que peu de marge de manœuvre et aucun autre choix que d’attendre "Sur les délais globaux, on est dans le meilleur des cas autour d’une attente de minimum 20 semaines, ce qui est vraiment énorme pour planifier des sorties sereinement. Ça empêche toute spontanéité !" Christophe (Humpty Dumpty Records)

"Ce qui est dingue à remarquer, c’est qu’on a vu récemment que les majors avaient augmenté le prix de leurs vinyles du simple au double alors qu’ils produisent des vinyles à hauteur de milliers d’exemplaires […] Si nous à 300 pièces, on les a à 8- 9 euros, j’imagine qu’autour de 70 000 pièces, le prix doit être aux alentours de 3-4 euros. Tu vois que ce sont ces mêmes majors qui fixent le prix à une cinquantaine d’euros."

"Attention que ce ne sont pas les artistes qui sont ici à blâmer !" Sébastien (JauneOrange)

Côté disquaire, à Bruxelles chez Balades Sonores, on confirme "oui, il a effectivement un gros embouteillage en termes de production au profit de plus gros labels et de majors pour de tristes raisons et bien souvent la réédition de gros albums […] Moi je suis plus pour les éditions limitées de plus petits artistes… mais pas pour une réédition de Nevermind de Nirvana !"

Surnumérisation et culte de l’objet

from Unsplash by Jonas Leupe – @jonasleupe

Un engouement et regain d’intérêt spectaculaire pour ce support, qui, bien qu’il ne date pas tout à fait d’hier, pourrait s’expliquer comme une réaction à une surnumérisation mais pas que: "j’ai l’impression que tout fonctionne toujours par réaction : quand on va dans le trop numérique, il y a toujours en effet dans l’autre sens" nous confie Christophe (Humpty Dumpty Records) "Mais c’est aussi une envie d’écouter de la musique autrement, qui passe par l’envie d’aller dénicher un vinyle, d’avoir un bel objet. Le vinyle tu prends le temps de le mettre sur ta platine, de retourner la face après 15-20 minutes, ce n’est pas du tout la même démarche et beaucoup sont demandeurs de ça. De prendre le temps de réécouter les choses, de prendre un plaisir plus complet avec des visuels, des infos, d’apprécier un aspect de l’esthétique de l’artiste lié à sa musique."

"Je pense que les meilleures ventes de vinyles ce ne sont pas des artistes actuels, ce sont les best of des Stones ou des Doors", ajoute Sébastien (JauneOrange) et d’ajouter :

C’est un objet racheté majoritairement par des papas qui ont bazardé leur collection de vinyles dans les années 90 au profit du CD et qui aujourd’hui par nostalgie les rachètent. A côté de ça, il y a également tout un public de music lovers qui ont entre 25 et 35 ans"

Le retour du bon vieux CD ?

Question légitime. Loin d’avoir déserté totalement les rayons des grandes enseignes, il quitte cependant petit à petit ceux des disquaires, labels et autres petits distributeurs indépendants. "Le CD, c’est l’industrie qui l’a un peu tué dans le sens où il n’y a plus de lecteur CD, on n’en vend plus en magasin. Niveau son c’est pourtant plus intéressant et c’est moins cher. A la production, c’est plus rentable de vendre des CD que des vinyles, d’ailleurs les distributeurs encouragent toujours à faire du CD. Dans les grandes enseignes ils prendront toujours plus de CD que de vinyles, c’est plus facile à mettre en magasin. C’est un peu l’inverse dans les disquaires indés", Christophe (Humpty Dumpty Records).

"Les projets émergents qui arrivent avec un EP, plutôt que de les sortir juste en digital on va leur proposer de sortir quand même un objet. Peut-être pas un vinyle parce qu’il faut d’abord que les musiciens puissent confirmer derrière. On a sorti cette année deux CD : Eosine et Naked Passion, en attendant qu’ils viennent avec un album neuf." Sébastien (JauneOrange)

Aujourd’hui, l’objet le moins cher à produire, c’est le CD.

Les limites d’un système qui ne tourne plus si rond ?

Si cet embouteillage dans le domaine de la production met en évidence le désarroi et la colère des petits David contre les Goliath de l’industrie musicale, il met également en exergue les limites d’un système. Cette situation ne devrait-elle pas nous interroger sur notre rapport à cet objet et à sa consommation au risque de mener à son désamour ?

"C’est possible qu’à terme, à cause de cette course à l’exclusivité, à la rareté, le vinyle risque de perdre de sa valeur sentimentale. Cette hype pourrait se retourner contre lui", Balades Sonores.

A défaut de trouver les galettes de nos artistes locaux et émergents sous le sapin cette année, reste que le soutien à ces derniers passe également par Bandcamp, l’achat de CD, de cassettes (clin d’œil à JauneOrange et la k7 anniversaire des 20 ans du label) et l’écoute indéfectible de votre radio DAB + préférée !

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