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Chronique littérature

"Paradis" d’Abdulrazak Gurnah, Prix Nobel de littérature 2021 : l’Afrique oubliée du début du XXe siècle

"Paradis" d’Abdulrazak Gurnah, Prix Nobel de littérature 2021 : l’Afrique oubliée du début du XXe siècle

Sophie Creuz nous parle d’un illustre inconnu, comme le sont souvent les Prix Nobel. Elle nous présente Paradis d’Abdulrazak Gurnah qui a reçu le Prix Nobel de Littérature 2021.

Pour beaucoup de lecteurs francophones, l’œuvre d’Abdulrazak Gurnah est à découvrir. Et pourtant, nous aurions pu lire Abdulrazak Gurnah il y a quelques années. En effet, deux de ses dix romans étaient parus, dans l’indifférence générale, chez deux courageux éditeurs, Le Serpent à plumes et Galaade qui prenaient tous les risquent en publiant de très bons auteurs africains ou asiatiques. Pas très relayés par la presse, ils ont fait faillite avant que leur poulain ne reçoive ce prix Nobel. Ses romans n’étaient plus disponibles en français, jusqu’à ce que les éditions Denoël les republient suite au Prix Nobel, dans l’excellente traduction déjà existante d’Anne-Cécile Padoux.

Un roman enchanteur

L’Académie suédoise des Nobel a salué l’œuvre de Gurnah pour "sa pénétration intransigeante et compatissante des effets du colonialisme et du sort des réfugiés, pris dans le fossé entre les cultures et les continents".

Et effectivement, c’est bien de cela que traite cet écrivain de langue anglaise, d’origine tanzanienne, musulman né à Zanzibar en 1948 mais exilé en Grande-Bretagne depuis 1968 et professeur, aujourd’hui à la retraite, de littérature postcoloniale à l’Université du Kent.

Dans son roman Paradis, nous suivons Yusuf, un jeune garçon au début du XXe siècle en Tanzanie. Son père l’a cédé à un "oncle", qui est en réalité un riche marchand auprès de qui il s’est endetté. Ne pouvant régler sa dette, ce père donne son fils en compensation. Le marchand n’est pas un mauvais homme, il est doux, cela n’empêche que Yusuf lui appartient et va grandir loin de chez lui, "les pieds nus sur l’asphalte brûlant", dans un esclavage qui ne dit pas son nom. Et dans une langue, l’arabe, et une religion, qui ne sont pas les siennes. Au fil du temps, il accompagnera cet oncle dans un pays somptueux, aux richesses convoitées par tous, y compris par les grandes puissances européennes, qui louchent sur la région des Grands Lacs.

C’est d’abord un roman enchanteur, raconté d’une voix calme, ample, belle, autour d’un enfant beau, pur et sage, que tous voudraient avoir à leurs côtés, les hommes comme les femmes. Yusuf va croiser tous ceux qui ont mis le pied en Afrique, les Arabes, les Grecs, les Indiens, les Sikhs venus y faire des fortunes diverses, bien modestes la plupart du temps. Et nous allons voir avec lui ces communautés se chamailler, s’entraider, se mépriser, sur ce continent qui les a accueillis parfois pour son malheur.

Un "Paradis" corrompu par l’avidité des hommes

Le titre "Paradis" renvoie à cette terre africaine qui était le jardin d’Eden, avec des peuples qui vivaient en harmonie avec la nature et les animaux, dans une économie domestique que les razzias arabes, et la cupidité des contrebandiers d’or, d’ivoire, de bois précieux vont saccager, en pervertissant les rapports et les dominations.

Mais Yusuf traverse tout cela en Candide, il ne voit pas que lui-même est une monnaie d’échange et de convoitise. Ce qu’il voit, c’est le jardinier de son maître, silencieux dans ce beau domaine qu’il cultive avec raison, en rendant grâce à Dieu pour sa beauté et son harmonie. Yusuf se verrait bien y finir ses jours, vivre dans un monde à l’écart et préservé, dans la paix et le silence, avec juste le bruit des fontaines. Mais l’Europe a besoin de bras et bientôt les Allemands, les Anglais, les Français, les Belges viendront chercher sur cette terre de la chair à canon.

Le roman se termine là, et les tranchées de 14-18 nous serons épargnées mais elles ne le seront peut-être pas pour Yusuf. En attendant, nous nous serons promenés avec lui, en bord de mer et dans la jungle, entre les histoires de djinns, de bons et de mauvais génies, et les blagues salaces des porteurs, des trafiquants, des commerçants, dans toutes les langues et dans ce récit, à la fois épique et truculent, enchanteur et lucide, qui laisse entendre que le Paradis existait bien sur terre, et qu’il a été corrompu par l’avidité, et pillé par toutes les Nations.

" Paradis " du prix Nobel de littérature Abdulrazak Gurnah parait aux éditions Denoël.

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"Paradis" d’Abdulrazak Gurnah, Prix Nobel de littérature 2021

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