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Economie

P.-O. Beckers sur D. Bellens: "Quand on est patron il faut de la réserve"

P.-O. Beckers sur D. Bellens: "Quand on est patron il faut de la réserve"
23 nov. 2013 à 11:29 - mise à jour 23 nov. 2013 à 12:305 min
Par Alain Lechien

"Scinder Delhaize en deux, n'est absolument pas à l'ordre du jour "

Votre départ est-ce un changement de cap, une porte ouverte à un démantèlement du groupe Delhaize ?

"Ce n'est pas la présence d'un seul membre issu des familles fondatrices qui peut donner l'ensemble de l'impulsion à un groupe. Il y a longtemps que le groupe n'est plus un groupe familial dans sa gestion, puisque le conseil d'administration est composé très largement d'administrateurs indépendants et que j'étais le seul représentant des familles fondatrices à la direction de l'entreprise. Donc, dans un groupe de 160 000 personnes, il y a évidemment beaucoup d'autres impulsions et personnes qui contribuent au développement. Aujourd'hui, le groupe a une stratégie qui est bien ancrée, qui est solide, qui permet d'envisager des croissances et des opportunités dans tous les marchés où nous sommes présents. Et ça c'est très, très bien. Ça crée la nécessité de faire des choix à l'avenir, mais le groupe est en bonne santé. Il est en bonne santé financière et il n'est pas à l'ordre du jour, ni hier, ni aujourd'hui de le démanteler."

D'après ce qu'on entend, peut-être qu'un jour on va décider que c'est dans l'intérêt du groupe de le scinder en deux ? "Pas plus, pas moins que dans tout autre entreprise. Et le groupe Delhaize tel qu'il est a une raison d'être aujourd'hui vis-à-vis de ses collaborateurs, vis-à-vis de ses clients, vis-à-vis de ses actionnaires et ce n'est donc absolument pas à l'ordre du jour".

"Je suis belgicain et on est plus efficace en tant que Belgique, que séparés"

Si certains patrons sortent les couleurs régionales (flamandes), vous vous sortez plutôt les couleurs du drapeau national. Etes-vous un belgicain ?

"Je suis un belgicain qui voit que la Belgique doit continuer à avancer, c'est sûr. J'ai vécu la plus grande partie de ma vie professionnelle à l'étranger, soit en me déplaçant plus de la moitié de chaque année au cours des trente dernières années, ou en vivant même à l'étranger. Et il est clair que la Belgique est extrêmement petite une fois qu'on sort de nos frontières. Et donc on doit rassembler toutes les forces vives pour lui donner des chances de compétitivité par rapport aux géants qui sont autour de nous en termes d'exportations et de biens et services."

On est plus efficace en tant que Belgique que si on va vers plus de "séparation" entre les deux communautés du pays ?

"Absolument. Absolument. C'est clair que quand on se présente à l'étranger, il faut mettre toutes les forces dans la balance. Et comme je le disais, on est déjà très petit. Qu'on soit dans des congrès ou à n'importe quelle réunion, c'est la Belgique qui a encore un peu de notoriété et de reconnaissance et qu'il faut remettre en avant, avant de mettre, au contraire, trop les régions en avant."

"Belgacom? Il ne faut jamais dire jamais ; et je le ferais pour beaucoup moins de salaire que chez Delhaize"

Si le gouvernement vous le demandait, seriez-vous candidat au poste d'administrateur délégué de Belgacom ?

"Il ne faut jamais dire 'jamais' dans la vie mais c'est clair que je ne connais rien en télécoms et puis voilà, je trouve ça flatteur qu'on ait éventuellement évoqué mon nom à gauche et à droite. Mais jusqu'à preuve du contraire, j'ai le sentiment d'être fort éloigné en esprit et dans mes compétences par rapport à ce poste."

Le feriez-pour 290 000 euros "et une chique"?

"Je le ferais si jamais ça devait se faire, je le ferais évidemment pour beaucoup moins que ce que j'ai touché chez Delhaize parce que l'argent n'a jamais..." Vous avez touché 3 millions par exemple sur l'année 2012. Juste pour donner un ordre de grandeur, c'est-à-dire 10 fois plus que ce qu'on propose ici a priori pour le futur patron. "Effectivement, une rémunération qui est certainement en ligne par rapport à la charge que le métier représente. En ce qui concerne Belgacom, il est clair que je pense et j'espère que pour tout candidat, l'argent sera une considération. Mais une considération qui viendra bien après les décisions plus fondamentales, d'abord d'intérêt et même de passion éventuelle pour le métier ; ça doit commencer par-là."

"Cela ne doit pas être facile tous les jours d'avoir l'Etat comme actionnaire"

L'Etat est-il le pire actionnaire ?

"Je pense que ça ne doit pas être facile tous les jours d'avoir l'Etat comme actionnaire dans la mesure où nous avons tellement de partis par rapport à d'autres pays où l'Etat est représenté par beaucoup moins de partis ".

Il y a trop de partis en Belgique ?

"Je ne sais pas s'il y a trop de partis. Sans doute oui, je pense que oui. Allez, je vais être plus catégorique cette fois-ci : je pense qu'il y a trop de partis en Belgique !"

La Belgique est dirigée par une forme de "particratie" ? Vous diriez que les choses ne tournent pas rond à cause de cela ?

"L'excès du nombre de partis ralenti la prise de décision, c'est évident."

Le nombre de partis au gouvernement vous voulez dire, ou le nombre de partis en général ?

"Finalement, on retrouve un peu les deux bien sûr. Ça commence par un nombre de partis en général et puis bien souvent on a vu qu'on se retrouvait avec des gouvernements qui soient arc-en-ciel ou quelques soient les couleurs."

Vous préféreriez un système majoritaire plutôt ?

"Je ne vais pas aller plus loin, je pense que c'est clair que l'excès de démocratie peut nuire à la prise de décisions et surtout à un moment donné où l'action est fondamentale pour relancer notre économie."

Bellens: "il faut une réserve quand on est patron d'entreprise"

Un patron peut-il se comporter comme l'a fait Didier Bellens ? N'aurait-il pas dû "la fermer" ?

"Vous savez, quand on est patron d'entreprise, on a une capacité de pouvoir très importante et le moindre geste, le moindre mot peut être interprété et va être interprété par vos propres forces et puis à l'extérieur aussi comme étant un signal très fort. Donc il ne faut pas faire grand-chose ou il ne faut pas dire grand-chose pour influencer à l'autre bout de la chaîne les choses de manière énorme. Donc je crois qu'il faut avoir une réserve parce que quand on parle trop fort et qu'on dit des mots trop extrêmes, on peut carrément faire casser la machine. Je ne sais pas si c'est ce qu'il s'est passé ici mais en tout cas, moi, dans mon expérience, je me suis rendu compte qu'il fallait faire attention à ce qu'on dit et à la manière dont on le dit parce que cela peut créer des tsunamis importants."

290 000 euros: "C'est une erreur fondamentale"

Le gouvernement n'avait pas à prendre la décision de fixer un montant pour le salaire de top managers, à donner le chiffre de 290 000 euros ?

"Je trouve que c'était une erreur fondamentale. Ce n'est pas une erreur d'essayer d'amener le débat sur la place publique et d'y réfléchir, c'est ce qu'il fallait faire et qui a été fait depuis 2005, je pense maintenant. Et, qui a amené les codes de gouvernance. Et puis, au-delà des codes de gouvernance, des législations supplémentaires. Mais je crois que l'objectif devait être de créer un cadre dans lequel les personnes responsables peuvent travailler pour établir la bonne rémunération mais de ne pas donner un chiffre qui évidemment minimise le rayon d'action. Et on le voit aujourd'hui avec Belgacom, la difficulté que ça représente déjà 15 jours-3 semaines après avoir passé cette législation".

"Je suis sous le coup de l'émotion de quitter ce lion que j'ai dans le ventre"

Ce choix du titre "Survival" de Muse est-il à mettre en rapport avec le départ du groupe Delhaize ? Etes-vous soulagé ?

"Je pense qu'aujourd'hui je suis sous le coup de l'émotion certainement parce que ce n'est pas facile de quitter ce lion que j'ai dans le ventre et où j'ai passé ma vie. Mais demain je serai certainement bien puisque cela fait partie de mon choix."

Béatrice Delvaux

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