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Opéra de Paris. 'Don Carlos' (Verdi): une version française, d'origine. Des interprètes fabuleux. Warlikowski tout en intériorité : une belle surprise ****

Opéra de Paris. 'Don Carlos' (Verdi): une version française, d'origine. Des interprètes fabuleux. Warlikowski tout en intériorité : une belle surprise ****

Le public parisien a un rapport schizophrénique au metteur en scène polonais Krzysztof Warlikowski. Quand il encombre certains opéras de digressions baroques et d’images gays, c’est la bronca. Et quand il creuse un sillon qui vise l’intériorité de l’œuvre il est hué ou critiqué pareil! Ce fut le cas à la première de ‘Don Carlos’ paraît-il. Le moins qu’on puisse dire c’est que 4 représentations plus tard, le 25 octobre, le public a réservé une standing ovation de 15 minutes à une distribution d’une exceptionnelle qualité. Pas seulement pour leur "bel canto" mais pour leur prestation dramatique juste, sertie dans une scénographie aussi intelligente qu’efficace de Warlikowski.

‘Don Carlos’ est une commande de l’Opéra de Paris, qui au XIXè siècle vivait sous l’influence du "grand opéra" à la française initié par Meyerbeer. Cet artiste allemand, admirateur de Rossini, impose le ‘drame historique’ avec ballet (Les Huguenots) comme cadre somptueux d’une éloquence à la française. Verdi se plie à cette règle puis l’adapte pour un ‘Don Carlo’ italien qui a fait le bonheur de générations de mélomanes. Cette version française est donc une " curiosité ", furieusement à la mode puisque l’Opéra de Lyon la propose en mars 2018, dans une mise en scène du cinéaste Christophe Honoré. Avec le ballet d’époque, supprimé à l’Opéra de Paris.!

Le cauchemar de don Carlos.

Elina Garanca et Jonas Kaufmann dans "Don Carlos" de Verdi m e s de Kzryszof Warlikowski

La difficulté, et la beauté, de ce Don Carlos  est de rendre à la fois le drame politique et historique -le rapport au pouvoir et à la religion- et les conflits intimes entre un père et un fils, Don Carlos et Philipe II, un homme coincé entre 2 femmes, Don Carlos entre Elisabeth et la princesse Eboli, et deux hommes pris dans une amitié mystique, don Carlos et Rodrigue. Comment donner corps et logique à cette mosaïque de conflits ? Warlikowski propose un angle : l’action est vécue comme un immense flash-back, un cauchemar, vécu par don Carlos qui s’évanouit quand il apprend que son père Philippe II épouse Elisabeth de Valois, sa fiancée, pour faire la paix avec la France. Elisabeth devient donc sa ‘mère’, ce qui rend leur amour incestueux. Le cauchemar prend la forme d’un vieux film à la pellicule striée qui tourne en boucle au cours des  5 actes, avec un gros plan prémonitoire de don Carlos, un pistolet sur la tempe. Autre parti-pris : l’unité de lieu, le monastère de Yuste, où repose l’âme de Charles-Quint, qui hante tous les esprits est  un tombeau récurrent, transformable en prison, en salle d’armes ou en bureau royal sinistre, selon les situations. L’image du conflit est permanente et amplifiée : l’attaque au fleuret de Don Carlos contre son père pour défendre le peuple opprimé des Flandres est déjà présente dans le couvent de nonnes du 2è acte, transformée en salle d’armes où surgit une guerrière ‘sentimentale’ : la Princesse Eboli. Les images élégiaques de la nature sont gommées mais les cérémonies officielles, somptueuses, le pouvoir qui se pavane, sont traitées avec un mélange de beauté formelle et de distance ironique. Certains ont trouvé à cette austérité de la mise en scène un goût de ‘trop peu’ par rapport au Warlikowski baroque habituel. Un seul exemple de ‘retenue’ : la relation amicale entre don Carlos et Rodrigue, le comte de Posa, partisan de la Flandre " hérétique " .Leur amitié amoureuse atteint son comble lors de la mort de Rodrigue qui se sacrifie à son prince qu’il vient voir dans sa prison. L’équivoque reste dans le chant, pas dans les gestes. Car la concentration de l’intrigue sur le cauchemar de don Carlos et l’austérité subtile de la scénographie rend la musique maîtresse de la scène en permanence avec une distribution d’une incroyable qualité. Jonas Kaufmann dans le rôle titre et Sonia Yoncheva en Elisabeth de Valois sont éblouissants de justesse sonore et de présence élégante. Chaque apparition d’Elina Garanca, princesse Eboli, dont les " airs " sont des "tubes" d’une redoutable difficulté, suscite la passion d’un public médusé par tant d’aisance dans l’énoncé. Ces vedettes seront remplacées à partir du 31 octobre par d’autres grandes pointures de la scène internationale,  le ténor Pavel Cernoch, la soprano Hibla Gerzmava et la mezzo Ekaterina Gubanova. Mais le baryton Ludovic Tézier continuera à séduire en Rodrigue à l’élocution et l’intonation plus que parfaites, émouvant, sans pathos.Et deux basses remarquables, Ildar Abdrazakov (Philippe II, déchirant dans l’air fameux " Elle ne m’aime pas ") et Dimitri Bellosselskiy (une puissance impressionnante en Grand Inquisiteur au look calqué sur le général polonais Jaruselski ).

Dernière remarque : on reproche souvent à Warlikowski d’escamoter le chœur dans les coulisses. Ici il règne en majesté dans les scènes du trône ou du peuple révolté ou en ironie amusée lorsque le chœur de nonnes devient une salle d’escrime).Et la direction musicale de Philippe Jordan unifie cet extraordinaire exercice de rigueur scénique et de charme captivant des voix.

‘Don Carlos’ de Verdi, mise en scène de Krzysztof Warlikowski, à l’Opéra de Paris jusqu’au 11 novembre.

Christian Jade (RTBF.be)

 

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