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Societe

Objectif bonheur : l’incroyable succès du développement personnel

Objectif bonheur : l’incroyable succès du développement personnel
11 oct. 2021 à 05:16 - mise à jour 11 oct. 2021 à 06:365 min
Par Charlotte Legrand

Il est partout : en librairie, sur YouTube, au centre de bien-être du coin, dans nos podcasts. Parfois même en entreprise ou à l’école. Partout, on nous parle de "développement personnel", du pouvoir que nous avons sur nos émotions, des ressources insoupçonnées qui se cachent en nous. Effet de mode ou symptôme d’une société en perte de repères ? Immersion dans des ateliers et tentative de réponse.

Le point de départ de notre enquête, c’est cette librairie du piétonnier montois. A l’entrée, le top 10 des meilleures ventes. Et parmi celles-ci, 5 livres qui traitent du développement personnel. "Hé oui, c’est la grande tendance", confirme Jessica, vendeuse dans ce magasin. "Ce qui est très demandé en ce moment ce sont "Les 5 blessures qui empêchent d’être soi-même" de Lise Bourbeau et "Les quatre accords toltèques" de Don Miguel Ruiz."

Jessica, vendeuse chez Club

Le rayon regorge de titres en rapport avec le développement personnel, du cahier d’exercices pour booster son estime de soi au livre qui apprend "à dire f***". "On a de tout : de la psychologie, de la philosophie… Des livres sur les addictions, le bonheur… Les émotions, c’est très à la mode aussi, l’hypersensibilité…" Qui achète cela ? "Des femmes, surtout ! Mais cela va des ados aux dames plus âgées, cela dépend". Certains clients disent vouloir "échapper au psy" en lisant un bouquin. "Mais d’autres viennent sur conseil de leur psy", précise encore Jessica.

5 best-sellers sur 10 !
5 best-sellers sur 10 ! © Tous droits réservés

Un peu plus tard, nous avons rendez-vous au Centre de l’Hêtre à Jurbise, pour un "voyage sonore". Odile, la sonothérapeute, nous accueille avec trois autres participantes. Son matériel est installé tout autour d’elle. "Il y a des bols tibétains, un gong solaire, le bol de Crystal, le tambour de l’océan… Le tambour chamanique, bien sûr, qui permet à certains d’entrer en transe…" Chaque instrument est censé produire des vibrations différentes, "qui traversent le corps et provoquent un massage", assure Odile.

Aux frontières du chamanisme

Gwenaelle assiste à son premier atelier du style. "Je viens avant tout profiter d’un moment pour moi, un moment de bien-être. Je veux aussi découvrir la sonothérapie et ses bienfaits sur le corps, l’esprit, via ces vibrations". Vanessa a déjà testé le voyage sonore, et elle y revient. "Moi je viens chercher la paix, une paix intérieure. J’en ai besoin, dans une vie trop stressante, oppressante…" Et c’est parti pour une heure, allongées par terre, les yeux fermés, à l’écoute des sons produits par les instruments d’Odile.

Un voyage sonore

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Au même moment, sous une yourte installée dans la forêt, un groupe pratique le yoga thérapeutique. Sur leur tapis, un homme et cinq femmes, s’étirent consciencieusement sous la direction de Mai, leur coach. "A la fin de la séance, je suis sur un petit nuage", nous confie Marie. Venue à la base pour des problèmes de dos, elle trouve dans ses séances un bien-être moral également. "En fait, notre mental il bosse constamment. On a un rapport au temps qui est très différent d’avant, avec un tas d’activités très prégnantes et des tensions constantes. Ça fait du bien de se poser, souffler, prendre du recul".

Abandonner une heure son téléphone

Une autre des participantes nous dira être plus partagée sur le terme "développement personnel". "Chez certains je trouve que ça devient un peu nombriliste, égoïste. Je ne me retrouve pas dans ce courant, personnellement. Je viens ici parce que ça me fait du bien, mais ça s’arrête là". "Le bien-être, c’est d’abord se reconnecter avec soi, avec son corps", estime Mai, leur prof de yoga. "Aujourd’hui tout est fait pour nous détourner de nous : téléphone, télévision… Cette petite heure qu’on prend ici, elle sert à nous reconnecter avec nos sensations. Et c’est difficile car on n’y est plus habitué"

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"Tous les ateliers, tous les cours, les consultations qui ont lieu ici mettent en avant un ou plusieurs sens", explique Virginie Roobaert, la fondatrice du Centre de l’Hêtre. Son équipe compte une trentaine d’indépendants, qui mettent le développement personnel au cœur de la démarche. "L’idée, c’est qu’on peut aller chercher les ressources en soi. On a tout en soi, pas besoin de magie. Il y a un tas de techniques qui permettent d’y parvenir, à chacun de trouver la sienne". Le développement personnel suffirait-il, à tout un chacun, pour aller mieux ? Peut-on grâce à des cours de yoga, de reiki, ou de bonnes lectures, se passer de psy ? "Non, mais c’est pour moi totalement complémentaire", insiste Virginie Roobaert, elle-même psychiatre. "Certaines personnes ont besoin de psychologue, de psychiatre, évidemment ! Mais d’autres souffrent de mal-être, comme des problèmes d’angoisses, d’endormissement, de perte de repères, changement de vie… pour lesquels le développement personnel peut aider !"

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Nicolas Marquis, sociologue à l’université Saint-Louis à Bruxelles, a longuement étudié le développement personnel et ses mécanismes. Il y a même consacré une thèse. Pour lui, tous les podcasts, les chaînes Youtube, les livres, les ateliers, ont en commun un même message : "Il n’y a aucune situation dans laquelle vous ne pouvez rien faire sur lequel vous ne savez pas agir. Pourquoi ? Parce que nous aurions tous un capital caché, à exploiter, à faire fructifier".

Nicolas Marquis
Nicolas Marquis Université Saint-Louis

Le développement personnel ne date pas d’hier, rappelle notre interlocuteur. "Cela fait plusieurs dizaines d’années que cela a émergé". Néanmoins, lui aussi constate un engouement, récent. "Est-ce parce que les gens vont moins bien qu’avant ? C’est possible ! Mais si le développement personnel prend une telle place, c’est probablement parce que les messages qu’il comporte sont de plus en plus en phase avec nos représentations sociétales collectives : ce que l’on va trouver 'juste, bon, bien' dans nos sociétés individualistes". Et ce qu’on trouve "juste, bon, bien" actuellement, la figure "star", c’est le "self-made man" ou la "self-made woman", qui s’est "bougée" pour obtenir ce qu’elle a. "Exploiter au maximum ses propres possibilités, c’est ce qui tend à devenir la définition d’une vie qui vaut la peine d’être vécue ! Aujourd’hui, réussir sa vie ce n’est plus forcément avoir un chien, une maison, etc. C’est plutôt n’avoir pas dû renoncer à des pistes, des possibilités, quelles que soient les difficultés que vous rencontrez dans votre existence".

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Compter d’abord et avant tout sur soi, mettre à profit ses propres ressources, qu’il s’agisse de son cerveau ou… son potager : voilà ce à quoi invite le développement personnel, "plutôt que de faire la victime ou d’aller chercher de l’aide extérieure". Et notre expert retrouve cette "injonction" dans d’autres contextes de la société. "Pensez par exemple à ce que vous devez faire pour toucher des allocations de chômage : vous devez montrer que vous vous êtes activé, que vous avez compté sur vous-même pour aller chercher des possibilités de boulot". Rien d’étonnant selon Nicolas Marquis, si le "DP" comme il dit "cartonne" en ce moment, dans un contexte "post-confinement", marqué par des crises climatique, migratoire ou autre. "Ce que nous dit le DP par rapport à un contexte particulièrement compliqué, c’est qu’il s’agit de ne jamais abandonner l’idée qu’on pourrait faire la différence, en toutes circonstances. Il s’agit de se concentrer sur ce sur quoi on sait agir : d’abord nous-même. Notre potentiel, notre environnement proche : enfants, jardin, tri des déchets, … Mais surtout : ne jamais abandonner".

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