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Opinions

Obama-Romney, miroirs de la société

Obama-Romney, miroirs de la société
05 nov. 2012 à 11:454 min
Par Katya Long

J-1… A quelques heures du résultat de l’élection présidentielle projetons-nous dans le futur. Quels seront les enseignements des résultats de ce scrutin ?

La part des blancs

Si Barack Obama l’emporte (comme semblent le suggérer les sondages dans les " swing states "), la première conclusion à tirer sera que les changements démographiques dont il est question depuis 2008 se traduisent effectivement en politique. La victoire des républicains aux élections législatives de 2010, loin de remettre en cause la théorie d’une nouvelle coalition démocrate majoritaire, sera simplement la preuve que les conservateurs ne peuvent gagner que lorsque le taux de participation chez les minorités est faible. Les commentateurs s’attardent sur le fait que la course à la Maison Blanche est serrée mais peu d’entre eux soulignent à quel point le fait qu’Obama soit le léger favori est surprenant au regard de la gravité persistante de la situation économique. De plus, il y a seulement 8 ans, en 2004, quel candidat aurait pu faire campagne en prônant une réforme de la politique d’immigration favorable aux 12 à 13 millions de clandestins présents sur le sol américain ? Ou en s’affirmant favorable au mariage homosexuel ? Ou bien encore en défendant le planning familial ? Certes les temps ont changé mais c’est surtout l’électorat qui a évolué. Avec l’importance toujours croissante des latinos jamais l’électorat américain n’a été aussi divers. De plus, sur le mariage homosexuel, les dix dernières années ont vu un retournement de l’opinion incroyablement rapide et ce sujet n’est plus politiquement cantonné aux marges. Même si Obama venait à perdre, la polarisation de l’électorat entre les blancs (et particulièrement les hommes blancs) d’un coté et les minorités de l’autre atteint des niveaux sans précédents. Dans les intentions de vote, l’électorat blanc soutient Mitt Romney par plus de 20 points d’écart par rapport à Barack Obama alors que les latinos et les noirs soutiennent le président sortant par plus de 50 points d’écart. Les progrès de Romney dans les sondages depuis le premier débat à Denver sont dus à une augmentation du soutien pour sa candidature de la part des électeurs blancs. Ses chiffres auprès des minorités restent invariablement faibles. Même s’il parvient à l’emporter mardi grâce à une démobilisation des minorités et un fort soutien de la population blanche, l’avenir du parti républicain est en question puisque les groupes qui votent majoritairement pour le parti démocrate sont en croissance. Ainsi, même si les électeurs latinos sont moins enthousiastes qu’en 2008, l’augmentation de leur nombre au cours des quatre dernières années devrait compenser toute baisse de participation. En vingt ans, la part des blancs dans l’électorat américain est passée de 87% à 74%. Malgré le fait que les minorités se déplacent moins aux urnes que leurs concitoyens blancs, la réalité démographique est telle que le déclin de l’électorat blanc est inéluctable.

Des républicains trop rigides

Les évolutions récentes du parti républicain représentent deux obstacles à leur viabilité électorale. La première est le refus de suivre l’exemple de George W. Bush qui avait voulu une approche plus modérée sur les questions d’immigration, conscient en tant qu’ancien gouverneur du Texas, de la réalité changeante de la population américaine. L’ancien président avait été abandonné par son parti dans sa tentative de faire passer une loi favorisant l’accès à la nationalité pour les clandestins vivants aux Etats-Unis. Et depuis lors, la rhétorique anti-immigration n’a fait que devenir plus brutale et discriminante, poussant les latinos encore plus vers les démocrates. Si au cours des années qui viennent, les républicains ne parviennent pas à formuler un message politique qui satisfait leurs électeurs blancs travaillés pour certains par la xénophobie sans repousser les latinos qui pourraient partager leur conservatisme social, des états comme la Floride ou même, à terme, le Texas risquent de leur échapper. La deuxième évolution est liée à l’influence du Tea Party. En 2010 et cette année encore, un certain nombre d’élus républicains à la Chambre ou au Sénat ont été battus par des candidats soutenus par le Tea Party lors des primaires. Il y a deux ans, la présence de candidats particulièrement radicaux avait couté trois sièges de sénateurs aux républicains puisque les électeurs s’étaient reportés sur les candidats démocrates plus modérés. Cette année encore, deux candidats républicains ont, semble-t-il, mis en péril leur campagne en tenant des propos particulièrement choquants sur les grossesses issues d’un viol. La majorité démocrate au Sénat n’est que de trois sièges. Il semble avéré que l’orthodoxie conservatrice du Tea Party qui est aujourd’hui de plus en plus impopulaire a poussé le parti républicain a adopté des positions qui vont à l’encontre des opinions d’un grande nombre d’électeurs. Et la stratégie du Tea Party qui a soutenu des puristes contre des candidats républicains plus " mainstream " porte en elle les fruits de l’échec électoral.

Ainsi, une victoire d’Obama sera la confirmation de la mutation de l’électorat américain alors que si Mitt Romney l’emporte, le répit ne sera que de courte durée pour les républicains. Mais les démocrates ne devront pas se reposer sur leurs lauriers. Une adaptation des républicains à la nouvelle réalité démographique pourrait être très rapide. On parle déjà d’une candidature de l’élu de Floride d’origine cubaine, Marco Rubio, en 2016.

Katya Long, chargée de recherche au FNRS

Spécialiste du système politique américain, Katya Long a consacré sa thèse au dilemme républicain dans les premières décennies de l'histoire des Etats-Unis. Elle est aujourd'hui attachée au Centre de recherche sur la vie politique de l'ULB (CEVIPOL) et s'intéresse particulièrement à la présidence américaine.

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