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Opinions

Notre patrimoine souffre de méconnaissance, de maltraitance, voire de destruction

"En juin 2020, les fouilles sur le site de la future Maison des Parlementaires (Namur) ont laissé place à des travaux de terrassement"
04 mars 2022 à 13:069 min
Par 122 chercheurs

Plus d'une centaine de chercheurs issus de différentes universités ou instituts veulent alerter sur les menaces qui pèsent en Belgique sur l'Archéologie et le Patrimoine. L'émission #Investigation de la RTBF avait déjà attiré l'attention sur le danger qui pèse sur le patrimoine privé en Wallonie. Cette fois, les scientifiques eux-mêmes prennent la plume.

En nous adressant à nos concitoyen·nes comme aux responsables politiques, nous souhaitons partager notre inquiétude née du décalage entre, d’une part, la nécessité sociale et l’obligation légale de protéger, valoriser et transmettre le Patrimoine, et, d’autre part, les moyens octroyés pour y parvenir. Notre objectif est d’ouvrir la réflexion en vue de remédier aux contraintes structurelles qui pèsent actuellement sur l’Archéologie et le Patrimoine.

Nous souhaitons une politique scientifique ambitieuse qui renforcerait les capacités des organismes responsables de ces matières et permettrait à toutes les personnes qui y sont actives, et dont la compétence n’est plus à démontrer, de mener à bien les tâches qui leur sont confiées.

Le cadre légal

La protection du Patrimoine est encadrée par des législations régionales (entre autres le Code du Patrimoine [CoPat] en Wallonie, et le Code Bruxellois de l’Aménagement du Territoire [CoBAT], l’Ordonnance du 25 avril 2019 relative au Patrimoine culturel mobilier et immatériel en région Bruxelles-Capitale) et communautaires (Décret relatif aux biens culturels mobiliers et immatériels du 11 juillet 2002 de la Communauté française). Celles-ci coïncident avec des accords internationaux ratifiés par le législateur, comme la Charte de Venise (1964) ou la Convention de La Valette (1992).

Pourtant, et ce n’est malheureusement pas récent, on ne peut que constater la méconnaissance, la maltraitance, voire la destruction de biens patrimoniaux, même classés. Tout le monde a encore à l’esprit les cas les plus médiatiques et tristement célèbres. Mais ce n’est pas tout.

Nous ne citerons ici que les exemples du château d’Autelbas (Arlon), de la chapelle castrale d’Enghien, de la maison Rigo (Liège) ou encore du téléphérique greffé à la Citadelle de Namur. D’autres travaux se voient reportés depuis trop longtemps ou ne sont que tardivement mis en œuvre malgré les dégradations observables, comme dans le cas de l’église de la Madeleine à Tournai, des bâtiments abbatiaux de Saint-Hubert ou d’Aulne, du prieuré d’Oignies, de la cathédrale de Namur, du château de Poilvache, de la " vieille tour " des remparts de Chimay ou de celle sise à Namur, rue Basse Marcelle, pourtant restaurée dans les années 1980.

Le manque d’investissement a un coût !

Le manque de suivi scientifique et d’études préalables pénalise les projets de restauration qui sont alors fréquemment menés en toute méconnaissance des lieux. Or, les restaurations portent aussi atteinte aux monuments. De nombreuses interventions, même sur des biens classés, se font aujourd’hui sans qu’aucune réflexion scientifique ne soit intégrée. Songeons aux travaux menés sur les châteaux de Balâtre ou Jemeppe-sur-Sambre, sur les collégiales de Ciney, de Walcourt ou de Binche. La faiblesse des moyens accordés au suivi de ces travaux peut conduire à des malfaçons desquelles découlent des surcoûts évitables. À cela s’ajoute un personnel trop peu nombreux pour systématiquement assister les porteurs de projets dans les procédures administratives.

Faute de personnel permanent, les missions sont trop souvent externalisées. Or, cette externalisation a un coût. Son caractère intermittent – une succession de contrats courts – place les jeunes et moins jeunes scientifiques dans la précarité. Elle entrave la gestion continue et la transmission des compétences. Ainsi, en Wallonie, selon les chiffres fournis l’an dernier par la ministre en charge de ces questions, la grande majorité des archéologues du service public a plus de 50 ans, les départs à la retraite n’étant pas, ou pas assez, compensés par de nouveaux engagements pérennes

Nombre de sites archéologiques, avérés ou supposés, sont aujourd’hui détruits sans aucune observation. Combien d’évaluations ont lieu sur les 1600 ha nouvellement bâtis chaque année en Wallonie et dont le potentiel archéologique est souvent inconnu ? Il y a bien sûr quelques opérations spectaculaires, où les archéologues se retrouvent soumis au rythme des terrassements imposé par l’aménageur, quelle que soit l’importance des découvertes, comme durant la destruction du site du Grognon à Namur ou du Val des Écoliers à Mons.

On ne peut que déplorer le manque d’opérations archéologiques récentes dans nombre d’agglomérations et leur bourg historique – telles Beaumont, Bouillon, Fleurus, Florennes, Hannut, Limbourg, Lobbes, Wavre… Pourtant les transformations et la pression immobilière y font disparaître petit à petit, de manière discrète et irrémédiable, les témoignages de notre passé. En Wallonie, pourquoi la Carte archéologique nécessaire à la mise en œuvre de la législation entrée en vigueur depuis le 1er juin 2019 n’est-elle toujours pas officiellement publiée ? De ce fait, des dizaines de sites sont altérés, voire détruits, chaque mois, sans qu’aucune intervention archéologique n’ait lieu. Sur le plan financier aussi, pourquoi la destruction archéologique ne serait-elle pas à la charge des commanditaires, comme le permettrait une adaptation du système, pour le moment imparfait, d’aménageur-payeur adopté en France ou dans certains Länder allemands ?

Ne pas investir dans le Patrimoine a un prix. Le souci d’économie qui a présidé, en 2012, à l’installation du principal dépôt de matériel archéologique wallon à Saint-Servais (Namur), dans des entrepôts inadaptés et loués en zone inondable a eu des conséquences funestes. Après la double inondation de juillet 2021, il contraint aujourd’hui le gouvernement, les services publics mais aussi les bénévoles à investir, en espérant que cela suffise, des millions d’euros et des dizaines de milliers d’heures dans le sauvetage de ce qui peut encore l’être. Gageons que les lieux de stockage actuels répondent aux normes en vigueur (dont l’article R34.9 du CoPat).

La recherche scientifique, une incontestable plus-value

Nos régions regorgent de richesses patrimoniales qui méritent d’être considérées et étudiées. En laissant détruire ces sites, ces édifices, sans prendre en considération ce qu’ils sont et représentent, nous faisons fi des traces laissées par nos devancier·ères, parfois sans même avoir pris le temps de les découvrir.

Sans étude, sans publication, sans compréhension, sans (re)connaissance, l’indispensable valorisation du patrimoine est impossible, ainsi que l’illustrent les destructions aveugles dont sont victimes, par manque d’investissements financiers et politiques, nombre de sites et de monuments. Le Patrimoine est une matière vivante, génératrice d’attractivité et de bien-être collectif, et non une simple ligne budgétaire.

Il ne s’agit pas pour autant de tout conserver. Le cœur même de la démarche est d’identifier ce qui doit être transmis aux générations futures, en leur laissant, aussi, la place pour créer leur propre Patrimoine. Les actrices et acteurs de la recherche scientifique que sont les archéologues, les historien·nes, les historien·nes de l’Art, sont avant tout au service de la collectivité. Investir dans le Patrimoine et l’Archéologie a des retombées incalculables !

Le Patrimoine n’est pas un moyen d’exclusion, il associe à un cadre de vie toutes celles et ceux qui ont fait le choix de s’y établir. Ce faisant, il resserre les liens sociaux et amène à s’ouvrir à d’autres réalités, chronologiques, géographiques ou sociales. Enfin, il n’est un frein ni au progrès ni au futur. Il crée des emplois, génère une attractivité culturelle et économique non négligeable et développe un savoir-faire recherché, dans nos régions, mais aussi ailleurs. L’investissement dans ces matières n’a donc rien de superflu.

Perspectives

Nous en appelons à l’action à plusieurs niveaux. Il nous semble indispensable de faire appliquer la législation en vigueur qui permettra une meilleure connaissance, donc une meilleure valorisation, du Patrimoine dans nos régions. Pour ce faire, il est nécessaire que la gestion de l’Archéologie et du Patrimoine repose sur une politique scientifique conduite par des personnes dont la qualification pour ces matières doit être exigée dès leur recrutement.

Enfin, les institutions en charge de ces missions doivent être dotées de moyens scientifiques, administratifs, humains, matériels et financiers à la hauteur de ces ambitions.

Signataires de la carte blanche :

  • Dominique Allart (ULiège)
  • Pierre Assenmaker (UNamur)
  • Sophie Balace (KMKG-MRAH)
  • Benoît Beyer de Ryke (ULB)
  • Claire Billen (ULB)
  • Sergio Boffa (Musée communal de Nivelles)
  • Marc Boone (UGent – KVAB)
  • Luc Bourgeois (Université de Caen-Normandie)
  • Éric Bousmar (Université Saint-Louis – Bruxelles)
  • Philippe Bragard (UCLouvain)
  • Pierre Brimbert (Athénée royal de Saint-Ghislain)
  • Hélène Cambier
  • Gregorio Carboni Maestri (UCLouvain – ULB)
  • Nathan Carlig (F.R.S.-FNRS – ULiège)
  • Laureline Cattelain (Société de recherche préhistorique en Hainaut)
  • Pierre Cattelain
  • Marie-Thérèse Charlier (ULB)
  • Paulo Charruadas (ULB)
  • Britt Claes (MRAH, membre du Blue Shield Belgium)
  • Grégory Clesse (UCLouvain)
  • Florence Close (ULiège)
  • Jean-Philippe Collin (Université Paris 1)
  • Thérèse Cortembos
  • Gauthier Coton
  • Didier Culot (asbl ASBL " A Montquinquin " – Musée gaumais)
  • Brigitte D’Hainaut-Zveny (ULB – Académie royale d’Archéologie de Belgique)
  • Marc De Bie (UGent)
  • Marie-Sophie de Clippele (F.R.S.-FNRS – Université Saint-Louis)
  • Pierre de Maret (ULB)
  • Nele De Raedt (UCLouvain)
  • François De Vriendt (Société des Bollandistes)
  • Michel de Waha (CRMS – Académie Royale d'Archéologie de Belgique)
  • Emmanuel Debruyne (UCLouvain)
  • Pieterjan Deckers (VUB)
  • Gérald Decoster
  • Marie Demelenne
  • Solène Denis (UMR 8068 TEMPS)
  • Rolande Depoortere (Archives de l’État)
  • Michael Depreter (University of Oxford)
  • Céline Devillers (Maison Cauchie asbl)
  • Jean-Pierre Devroey (Académie royale de Belgique)
  • Harmony Dewez (Université de Poitiers)
  • Isabelle Draelants (CNRS)
  • Roxane Dubois (F.R.S.-FNRS – UCLouvain)
  • Bastien Dubuisson (UNamur/Université du Luxembourg).
  • Christian Dury (Archives de l’Évêché de Liège)
  • Julie Dury
  • Jean-Marie Duvosquel (ULB)
  • Peter Eeckhout (ULB)
  • Laure Fagnart (F.R.S.-FNRS – ULiège)
  • Ingrid Falque (F.R.S.-FNRS – UCLouvain)
  • Valérie Ghesquière (Musée Art & Histoire – Urban.brussels)
  • Jelle Haemers (KULeuven)
  • Anne-Sophie Hanse (Blue Shield Belgium)
  • Christian Heck (Institut Universitaire de France – Université de Lille)
  • Marie-Elisabeth Henneau (ULiège)
  • Alain Henton (Inrap Haut-de-France)
  • Camille Holvoet (Musée de l’Hôpital Notre-Dame à la Rose)
  • Claudine Houbart (ULiège)
  • Aurélien Huysentruyt (Cercle d'histoire de Fosses-la-Ville)
  • Dario Internullo (Università degli Studi Roma Tre)
  • Ivan Jadin
  • Valentine Jedwab (ULB)
  • Emmanuel Joly (ULiège)
  • Arnaud Knaepen (ULB)
  • Aurélien Lacroix (ULB)
  • Maria Lakakis
  • Marie-Christine Laleman (Archéologie Urbaine, Gand)
  • Charlotte Langohr (F.R.S.-FNRS – UCLouvain)
  • Fiona Lebecque (Société archéologique de Namur)
  • Eric Leblois (Fédération des archéologues de Wallonie & Bruxelles)
  • Jacqueline Leclercq-Marx (ULB)
  • Michel Lefftz (UNamur)
  • Sophie Loicq
  • Dominique Longrée (ULiège)
  • Mathilde Macaux (UNamur)
  • Sadi Maréchal (UGent)
  • Fanny Martin (UNamur)
  • Corentin Massart
  • Christophe Masson (F.R.S.-FNRS – ULiège)
  • Marc Meganck (Urban.brussels – Département du Patrimoine archéologique)
  • Nicolas Meunier (UCLouvain)
  • Nicolas Meunier
  • Nicolas Michel (F.R.S.-FNRS – UNamur)
  • Robin Moens (RWTH Aachen University – UNamur)
  • Ophélie Mouthuy (UCLouvain)
  • Jean-François Nieus (UNamur)
  • Carmélia Opsomer (Académie royale de Belgique)
  • Marcel Otte (ULiège)
  • Hérold Pettiau (Institut d’Histoire de l’Université du Luxembourg)
  • Jean-Michel Poisson (EHESS)
  • Maxime Poulain (UGent)
  • Etienne Renard (UNamur)
  • Christine Renardy (Docteure en Histoire ULiège)
  • Jean-Noël Rolland (ULiège)
  • Nicolas Ruffini-Ronzani (UNamur)
  • Chiara Ruzzier (UNamur)
  • Pierfrancesco Sacerdoti (Politecnico di Milano)
  • Emmanuelle Santinelli-Foltz (Université Polytechnique Hauts-de-France)
  • Nissaf Sghaïer (Université Saint-Louis)
  • Aline Smeesters (F.R.S.-FNRS – UCLouvain)
  • Stefan L. Smith (Université d'Helsinki)
  • Julien Sohier (ULB)
  • Marie Tielemans (ULB)
  • Julie Timmermans (Urban.brussels)
  • Benoît-Michel Tock (Université de Strasbourg)
  • Benoît Tonglet (chercheur indépendant)
  • Michel Trigalet (Archives de l’Etat, Liège)
  • Trigalet Tsingarida (ULB)
  • Annelies Van de Ven (F.R.S.-FNRS – UCLouvain)
  • Benoît Van den Bossche (ULiège)
  • Françoise Van Haeperen (UCLouvain)
  • Line Van Wersch (CNRS – ULiège)
  • Catherine Vanderheyde (ULB)
  • Jacques Verstraeten (Patrimoine du pays mosan)
  • Gwenola Vilet (UCLouvain)
  • Viktoria von Hoffmann (F.R.S.-FNRS – ULiège)
  • Anne Wagner (Centre Lucien Febvre)
  • Geneviève Warland (UCLouvain)
  • Alexis Wilkin (ULB)
  • Aline Wilmet (UNamur)
  • Sacha Zdanov (ULB)

 

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