Norvège: dix ans après la tuerie d’Utøya, la menace du terrorisme d’ultradroite n’a pas disparu

Anders Behring Breivik fait le salut nazi lors de son procès en appel en 2017.

© LISE AASERUD AFP

22 juil. 2021 à 10:17Temps de lecture5 min
Par Jean-François Herbecq avec G. Kounda et AFP

C’était il y a 10 ans, en Norvège. Le 22 juillet 2011, Anders Behring Breivik tuait de sang-froid 77 personnes. D’abord 8 victimes à Oslo dans un attentat à la bombe. Et ensuite 69 militants tués à bout portant, sur l’île d’Utøya où se tenait un rassemblement des jeunes travaillistes.

Dix ans après, nombre de rescapés d’Utøya estiment que la Norvège n’a toujours pas fait le procès de l’idéologie d’extrême droite qui l’animait. Condamné en 2012 à 21 ans de prison, peine susceptible d’être prolongée indéfiniment, l’extrémiste passera vraisemblablement le reste de ses jours derrière les barreaux.

Un terrorisme qui déborde le cadre américain

Anders Breivik a démontré qu’il existait un terrorisme d’ultra-droite en Europe et que finalement le terrorisme islamique n’était pas le seul ennemi. Pour Jean-Yves Camus, co-directeur de l’Observatoire des radicalités politiques à la Fondation Jean-Jaurès à Paris, après les attentats islamistes en Europe, "on avait tendance à focaliser sur l’islam radical : les services de renseignement de tous les pays d’Europe ont mis tous leurs moyens, humains, matériels, sur cette piste-là et se sont aperçus à un moment donné qu’il fallait aussi investir un petit peu dans le terrorisme de l’ultra-droite". Un terrorisme guidé par une idéologie anti-immigration, basée sur le fantasme du "Grand remplacement". Il s’agit de l’idée selon laquelle la civilisation européenne est en train de s’effondrer à cause du multiculturalisme. L’Islam reste leur principale cible, précise l’expert.


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Pour les services de renseignements et de sécurité européens, la menace d’ultra-droite est devenue aujourd’hui un véritable problème, estime Jean-Yves Camus. "A part un certain nombre d’attentats des années 1970-1980 du fait des groupes néofascistes en Italie et en Allemagne, dans des circonstances jamais complètement élucidées, on était, en Europe, à l’abri de ce genre de phénomènes qui n’existaient qu’aux Etats-Unis."

A l’époque, on avait l’idée que les suprémacistes blancs étaient surtout actifs aux Etats-Unis. On se souvient de l’attentat commis en 1995 dans un bâtiment fédéral d’Oklahoma City. On était persuadé que ce type d’action ne déborderait pas le cadre américain. Mais il a fait des émules : son ombre plane sur plusieurs attentats, parfois au bout du monde comme ceux ciblant des mosquées de Christchurch en Nouvelle-Zélande, ou encore sur ce Norvégien qui est rentré dans une mosquée d’Oslo en 2019 dans le but de commettre un massacre et clairement inspiré par l’idéologie et l’acte de Breivik.

Et Jean-Yves Camus poursuit : "Et après Breivik, il y a eu d’autres réseaux qui ont été démantelés un petit peu partout. En Grande-Bretagne aujourd’hui, les services annoncent une hausse des signalements et des arrestations pour préparation d’attentats ciblés contre le culte musulman, ses symboles, ses fidèles. Et en Belgique, tout récemment, l’affaire Jurgen Konings a montré que dans l’armée il pouvait y avoir des militaires radicalisés par l’ultra-droite. En France, cinq réseaux ont été démantelés depuis le début de la présidence d’Emmanuel Macron. L’Allemagne reste un pays qui démantèle régulièrement des cellules néonazies. On a eu le procès du groupe néonazi NSU qui a déjoué pendant 10 ans les pronostics de toutes les forces de police et a assassiné en 20 ans 10 personnes. En vivant sous les radars".

Une menace sous-estimée à l’époque

Le danger est connu et identifié, analyse Jean-Yves Camus, "mais le problème des services de sécurité est que simultanément il y avait une telle vague de départs en Syrie et en Irak et d’attentats islamistes, que la majorité des moyens en hommes et en surveillance a été affectée à ce qui était le danger prioritaire, l’islam radical. Mais il y a peut-être eu à un moment une sous-estimation du danger de l’ultra-droite".

Vu le nombre moindre de candidats terroristes à l’ultra-droite par rapport aux terroristes potentiel venus de l’islam radical, Jean-Yves Camus estime logique la répartition des moyens. Par contre, il souligne la demande des services de renseignement de disposer de davantage de moyens pour couvrir l’ensemble du spectre du risque terroriste. La surveillance est parfois électronique, mais elle est surtout gourmande en termes de personnel, rappelle-t-il.


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Ce qui distingue Breivik de nombre de ses émules, c’est que "c’est le seul à être un véritable 'loup solitaire', à n’avoir interagi avec personne. Le procès en a conclu ainsi", souligne encore Jean-Yves Camus : Breivik s’isole dans un cabanon pour élaborer son manifeste, il n’est guère sociable. C’est une exception : aux Etats-Unis, l’invasion du Capitole est le fait de groupes, les forums en ligne jouent partout ailleurs un rôle important, c’est là que se forment les groupes qui se réunissent ensuite dans la vraie vie, explique Jean-Yves Camus.

La fin de l’innocence en Norvège

En Norvège, c’est aussi l’heure de faire les bilans de ce qui a été fait depuis l’action meurtrière d’Anders Breivik.

Lorelou Desjardins, journaliste en Norvège, explique que beaucoup estiment que "le gouvernement n’en fait pas assez contre la montée de l’extrême droite" dans un pays où la liberté d’expression est largement interprétée et accorde la parole aux racistes et quelques fois aux néonazis. Selon elle, la haine anti-musulman a progressé en Norvège. Le parti d'extrême droite FrP (le parti du progrès) a participé au gouvernement norvégien de 2018 à 2020 et beaucoup de Norvégiens et d’immigrés hésitent dès lors à s’exprimer dans le débat public, note la journaliste.

Anders Behring Breivik lors de son procès en 2017

Le débat est d’autant plus vif que des élections sont programmées dans deux mois en Norvège.

Breivik symbolise la fin de l’innocence

L’émotion est d’autant plus douloureuse que les victimes de Breivik étaient des jeunes, des enfants, et que l’auteur était norvégien et déguisé en policier pour rentrer sur l’île et tuer des enfants : "Breivik symbolise la fin de l’innocence. Jamais on aurait imaginé en Norvège qu’il y ait un tel acte qui soit commis sur le sol norvégien. C’est celui qui a tué le plus de personnes depuis la Seconde guerre mondiale", explique Lorelou Desjardins.

Des victimes traumatisées

Selon une étude récemment publiée par le Centre national sur le stress et les violences traumatiques, un tiers des rescapés d’Utøya souffraient toujours l’an dernier de troubles graves : stress post-traumatique, angoisse, dépression, maux de tête…

Pour ne rien arranger, beaucoup de survivants reçoivent encore des menaces de mort et des messages haineux. Certains qui sont actifs en politique chez les travaillistes se voient accusés d’utiliser leur statut pour faire passer un message. Certains ont dû se cacher pendant 10 ans, mais à l’occasion de cet anniversaire, ils ressortent et prennent la parole.

"Les idées d’extrême droite qui ont inspiré l’attaque sont toujours une force motrice pour les extrémistes de droite aux niveaux national et international, et ont inspiré plusieurs attaques terroristes au cours des dix dernières années", ont mis en garde les services de renseignement norvégiens (PST) cette semaine.

Le mémorial aux victimes d'Utoya

Le débat sur le fait d’armer les policiers en patrouille est relancé. Critiquée pour son impréparation en 2011, la police norvégienne s’est exceptionnellement armée, le temps des commémorations.

Mardi, deux jours seulement avant l’anniversaire, un mémorial en hommage à une victime d’un acte raciste en Norvège, Benjamin Hermansen, tué par des néonazis en 2001 parce qu’il était noir, a été vandalisé avec l’inscription "Breivik avait raison". La Première ministre conservatrice, Erna Solberg, s’est dite "atterrée et furieuse".

Décevant les espoirs qu’il soit prêt pour le 10e anniversaire, le mémorial national pour les victimes de Breivik, sur la berge du lac Tyrifjorden où baigne Utøya, n’est, lui, toujours pas terminé. La faute au Covid mais aussi à des litiges répétés avec le voisinage.

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