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Non, l’ivermectine n’a pas permis de juguler l’épidémie de Covid-19 en Inde en trois semaines

Cette photo montre des comprimés de médicaments à base d’ivermectine à Tehatta, au Bengal occidental, en Inde, le 19 mai 2021. Photo de Soumyabrata Roy/NurPhoto via Getty Images.
13 août 2021 à 16:07 - mise à jour 13 août 2021 à 21:27Temps de lecture12 min
Par Grégoire Ryckmans

Un avocat belge a affirmé que l’Inde avait réussi à reprendre le contrôle de la flambée épidémique de Covid-19 en Inde en trois semaines grâce à l’ivermectine. Si le débat sur l’efficacité de l’ivermectine n’est pas neuf, l’inflexion des courbes épidémiologiques de l’Inde est apparue avant l’ajout de l’ivermectine dans les traitements recommandés contre le Covid-19 et alors que des mesures de confinements et de couvre-feu étaient appliqués. Le débat sur l’ivermectine continue d’ailleurs d’alimenter de nombreuses théories, tantôt anti-vaccins, parfois complotistes, alors que l’efficacité du traitement fait toujours l’objet d’études et qu’elle n’a pu être prouvée scientifiquement, à ce stade.


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La vidéo d’un avocat belge à la sortie d’un tribunal à Bruxelles et publiée sur VK (VKontakte), le "Facebook russe", circule sur les réseaux. Dans celle-ci, Maitre Philippe Vanlangendonck affirme que "tout ceci (la crise sanitaire en Belgique) ne devrait plus exister. L’Inde a mis fin à l’épidémie en trois semaines".

Selon lui, cela a été rendu possible grâce à des avocats indiens qui ont saisi la Cour suprême de Bombay qui ont introduit une requête afin qu’un juge suspende l’interdiction de l’ivermectine pour lutter contre le Covid-19. "Et en trois semaines, l’épidémie était terminée", indique l’avocat. "Cela veut dire que nous, en Belgique, depuis mars de l’année dernière, au mois d’avril 2020, cette épidémie aurait dû être terminée".

Cet avocat a tenu ces propos alors qu’il s’exprimait devant des sympathisants et des caméras à la sortie d’une audience du tribunal de Bruxelles, le 3 août dernier. Lors de cette audience il défendait les intérêts d’une infirmière, Muriel Hubin, et du Docteur Stéphane Résimont dans leur action en référé contre l’Etat belge, l’Ordre des médecins et l’Union européenne afin de demander qu’ils suspendent la vaccination contre le Covid-19.

Ces derniers estiment que l’autorisation conditionnelle des vaccins contre le coronavirus doit être levée, car "des traitements existent". Philippe Vanlangendonck a par ailleurs, devant les caméras, invité les personnes présentes à la sortie du tribunal à "demander des comptes à ceux qui nous gouvernent", indiquant également : "Ils ne font que mentir. Tout ce qu’ils disent est faux".

Que s’est-il réellement passé en Inde ?

Pour comprendre les déclarations de Maitre Vanlangendonck sur l’Inde, il faut se pencher sur la situation épidémiologique du deuxième pays le plus peuplé au monde (quelque 1,4 milliard d’habitants) après la Chine.

À la mi-mars, le rythme de l’épidémie de coronavirus s’accélère sérieusement. Comme l’indique Libération, le 9 avril, le million de cas actifs confirmés est dépassé. À la fin de ce même mois d’avril, la barre des 2,5 millions est atteinte. Des chiffres impressionnants mais vraisemblablement encore en dessous du niveau réel des contaminations au Covid-19.

Au plus fort de l’explosion du nombre de cas, le ministère de la Santé indien met à jour ses recommandations et intègre pour la première fois l’ivermectine à la liste des traitements officiels. Le 28 avril, l’ivermectine est donc ajoutée à la liste des traitements recommandés. Le médicament est préconisé pour traiter les formes légères et asymptomatiques de Covid-19.


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Sur la seule journée du 30 avril, le gouvernement indien fait état de plus de 400.000 nouveaux cas et de plus de 3500 décès. Le pic des contaminations est finalement atteint le 6 mai, avec 414.188 diagnostics et, dans la foulée, la baisse du nombre de cas se poursuit. Il faut noter qu’en raison des périodes d’incubation et des cas présymptomatiques, le pic des infections est situé entre 10 et 15 jours avant cette date (soit entre le 21 et le 26 avril). La décision d’autoriser l’administration d’ivermectine ainsi que son déploiement sur le terrain, est donc postérieure au pic des infections.

Il faut également noter que quarante jours après avoir ajouté l’ivermectine à la liste des traitements recommandés, le ministère de la Santé indien a révisé son jugement. Depuis la seconde semaine de juin, ce traitement ne figure plus dans les recommandations, pas plus que l’hydroxychloroquine la doxycycline, le favipiravir ou l’azithromycine.

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Quels éléments ont permis à l’Inde de casser sa courbe ?

Par ailleurs, les affirmations faisant le lien entre l’amélioration de la situation sanitaire et l’administration d’ivermectine ignorent le fait que d’autres mesures ont été prises pour tenter de contenir la recrudescence des cas de Covid-19. Des confinements et des couvre-feux ont été adoptés en Inde tout comme l’encouragement à l’utilisation de masques.

En effet, comme l’indique Check News de Libération, l’inflexion de la courbe semble essentiellement liée aux mesures gouvernementales de confinement et de couvre-feu. Le 4 avril, l’Etat du Maharashtra (ouest du pays) a été le premier à imposer un confinement pendant le week-end, ainsi qu’un couvre-feu. Durant les six semaines qui ont suivi, la quasi-totalité des états du pays ont mis en place des restrictions de circulation. Celles-ci concernaient l’ensemble du territoire dans seize régions et s’appliquaient à un échelon plus local dans quatorze autres territoires.

Parallèlement, des mesures pour poursuivre et renforcer la campagne de vaccination ont été déployées. Des mesures de déconfinement progressif ont finalement été annoncées au fil du mois de juin dans les divers territoires concernés.

Les décès quotidiens dus à l’infection dans le pays se sont par ailleurs poursuivis à un niveau élevé même après l’ajout de l’ivermectine dans le protocole officiel. Le 10 juin, par exemple, le pays a signalé 7374 décès dus à la maladie. C’est ce qu’indiquent les données de "Our World in Data".

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C’est quoi l’ivermectine ?

Mais au fond, c’est quoi l’ivermectine ? L’ivermectine est un anti parasitaire connu depuis des décennies en médecine humaine et vétérinaire. Le médicament est utilisé depuis 40 ans pour traiter diverses maladies causées par des parasites, des acariens et des insectes comme : la gale, la rosacée et même les poux du pubis, ainsi que de graves maladies causées par des vers tropicaux, comme la cécité des rivières.

L’efficacité de l’ivermectine est largement reconnue pour lutter contre ces maladies. Le produit figure d’ailleurs sur la liste des médicaments essentiels de l’OMS, et ses découvreurs ont reçu le prix Nobel de médecine en 2015. Il est également largement utilisé en médecine vétérinaire comme antiparasitaire chez les animaux.

Comme le développement de vaccins n’est pas la seule voie empruntée par le monde médical depuis un an et demi pour tenter de contenir la pandémie de coronavirus, d’autres molécules sont donc testées. Certains adeptes de l’ivermectine pensent qu’elle peut être un médicament "miracle" pour lutter contre le coronavirus.

Nicolas Dauby, spécialiste des maladies infectieuses au CHU Saint-Pierre explique que l’ivermectine est arrivée dans le domaine du Covid-19 après les résultats d’une étude in vitro australienne. "C’est surtout une étude frauduleuse par la tristement célèbre équipe de Surgishpere (lire ici l’enquête du Guardian à ce sujet) qui a lancé son utilisation massive dans plusieurs pays, où elle était utilisée dans d’autres indications."

Que disent les études ?

Par la suite, plusieurs études cliniques ont tenté de vérifier si l’ivermectine pouvait avoir un effet positif dans le traitement des patients atteints par le Covid-19.

En mars 2020, il a été démontré qu’il avait un effet antiviral lorsqu’il était libéré à haute dose sur le virus du Covid-19 dans un contexte de laboratoire. Certaines études dites d’observation de l’administration aux patients ont également rapporté initialement un effet favorable.

Deux essais randomisés contrôlés par placebo, de petite taille mais indépendants, menés en Espagne et en Israël dans le premier trimestre de l’année 2021 suggèrent la capacité de l’ivermectine de diminuer rapidement la charge virale au niveau naso-pharnygé par rapport au placebo.

Nicolas Dauby estime que "même si les mécanismes antiviraux de l’ivermectine ne sont pas connus, ces deux essais sont de bonne qualité mais doivent maintenant être confirmés dans de larges essais avec une approche clinique, c’est-à-dire la prévention des hospitalisations et l’analyse des complications dans des populations à risques comme pour les anticorps monoclonaux".

Une étude prometteuse mais dépubliée pour raisons éthiques

Plus récemment, une étude égyptienne présentant des résultats prometteurs sur l’efficacité de l’ivermectine s’est avérée, comme l’a découvert un étudiant en médecine britannique, être en partie plagiée et en partie basée sur des chiffres impossibles à vérifier.

Cette étude indiquait que les patients atteints de Covid-19 traités à l’hôpital qui "ont reçu de l’ivermectine de manière précoce ont rapporté un rétablissement substantiel" et qu’il y avait "une amélioration substantielle et une réduction du taux de mortalité dans les groupes traités à l’ivermectine" de 90%.

L’étude n’avait pas encore été publiée et n’avait été distribuée qu’en tant que "preprint" sur la plateforme en ligne Research Square, mais elle a maintenant été mise hors ligne pour des raisons éthiques, comme l’indiquait le Guardian le 16 juillet.

Résultats encourageants sur des hamsters dorés

Le 12 juillet 2021, l’Institut Pasteur a publié les résultats d’une étude sur l’efficacité de l’ivermectine sur des animauxLes chercheurs ont prouvé que l’ivermectine était efficace sur des hamsters dorés.

Pour ce faire, ils ont divisé les cobayes en deux groupes de 18 (12 mâles et 6 femelles), ont administré le traitement au premier et une solution saline au second. Résultat : 66,7% des hamsters qui n’ont pas bénéficié du remède ont vu leur odorat altéré, contre 22,2% des hamsters traités.

"Les résultats de l’étude suggèrent que l’ivermectine pourrait être considérée comme un agent thérapeutique contre le Covid-19", indique l’Institut Pasteur dans son communiqué. Le traitement agirait ainsi "sur la modulation de la réponse immunitaire sur les animaux infectés par le SARS-CoV-2 et permet ainsi de diminuer l’inflammation au niveau des voies respiratoires". Cela aurait pour conséquence de réduire l’apparition des symptômes, comme le risque de perte d’odorat. Cependant, l’ivermectine ne permettrait pas de réduire "la réplication virale" du coronavirus. Cela indique donc que le médicament ne protégerait pas contre l’infection en tant que telle.

Des résultats de deux grands essais cliniques très attendus

Toutefois, jusqu’à présent, l’efficacité n’a pas été confirmée par l’étalon-or de la recherche sur les médicaments : des essais cliniques randomisés en double aveugle, avec un groupe témoin recevant un placebo.

À ce sujet, un grand essai clinique appelé Together a été mené par l’Université canadienne McMaster et réalisé au Brésil. Des résultats intermédiaires de ce large essai clinique ont été publiés dans la presse et rendus publics sur Twitter. Ceux-ci indiquent que parmi les patients de l’étude, l’ivermectine n’a montré "aucun effet" sur les objectifs de l’essai, à savoir un impact sur les hospitalisations ou la durée ce celles-ci en cas de contamination au coronavirus. Les résultats de l’étude n’ont pas encore été officiellement publiés ou examinés par des pairs.

Reste une autre étude clinique de grande ampleur actuellement menée au Royaume-Uni avec PRINCIPLE, qui a ajouté l’ivermectine aux traitements qu’elle étudie. Selon Nicolas Dauby, les résultats de ces essais cliniques devraient permettre de répondre définitivement à la question de l’efficacité de l’ivermectine dans le traitement du Covid 19.

Le fabricant de l’ivermectine pas favorable actuellement à son usage contre le Covid-19

En attendant ces résultats, le fabricant de l’ivermectine, la société pharmaceutique internationale Merck, indique ne pas être favorable à l’utilisation de son médicament pour lutter contre l’épidémie de coronavirus. L’entreprise déclarait en février dernier qu’elle suivait de près les études en cours, mais qu’elle ne voyait pour l’instant aucune base scientifique à un effet thérapeutique avéré pour lutter contre le covd-19.

L’entreprise pharmaceutique  ne peut par ailleurs pas être accusée de ne pas promouvoir l’ivermectine pour lutter contre le Covid afin de privilégier son vaccin qu’elle a tenté de développer avec l’institut Pasteur. En effet, le développement du vaccin franco-américain a été stoppé faute d’une efficacité suffisante quelques jours avant la déclaration sur son médicament.

La position de l’OMS sur l’ivermectine

Qu’en est-il de la position de l’Organisation Mondial de la Santé (OMS) ?

L’OMS a, elle aussi, tenté de faire la lumière sur les bénéfices potentiels de l’ivermectine dans le cadre de la lutte contre la pandémie de coronavirus. Elle a chargé un groupe d’experts international indépendant de tester le traitement lors de 16 essais contrôlés randomisés, portant sur 2407 patients ambulatoires ou hospitalisés atteints du Covid-19.

Les résultats se sont avérés peu concluants, puisque les chercheurs ont établi que "les données selon lesquelles l’ivermectine permettrait de réduire la mortalité, la nécessité d’un recours à la ventilation mécanique, la nécessité d’une hospitalisation et la durée avant une amélioration clinique chez les patients Covid-19 étaient 'très peu fiables', en raison de la petite taille des essais et des limites méthodologiques des données d’essai disponibles, notamment du faible nombre d’effets indésirables".

Le 31 mars dernier, l’Organisation Mondiale de la Santé a donc estimé que "les données actuelles sur l’utilisation de l’ivermectine pour traiter les patients atteints de Covid-19 ne sont pas probantes", et déconseillé son usage en dehors des essais cliniques, "en attendant que davantage de données soient disponibles".

L’utilisation de l’ivermectine pour lutter contre le Covid dans le monde

Cela n’a pas empêché plusieurs pays de tenter l’expérience. Plusieurs gouvernements ont autorisé la prescription de l’ivermectine comme traitement contre le coronavirus, notamment en Amérique latine où il est administré à grande échelle dans plusieurs pays comme : le Guatemala, le Honduras, le Brésil, l’Argentine. C’est également le cas de la Bolivie, où les agents de santé ont distribué quelque 350.000 doses aux habitants du nord du pays, comme indiquait la revue Nature en octobre 2020. Le Pérou l’a de son côté finalement retiré de la liste des traitements recommandés le 26 mars 2021.

L’ivermectine est aussi administrée dans certains pays d’Europe comme en Slovaquie et en République tchèque. En Asie, les Indonésiens s’arrachent également le médicament qui est plébiscité par des influenceurs et des hommes politiques. Comme nous vous l’indiquions l’Inde a également fait marche arrière et ne recommande plus l’usage de l’ivermectine dans le cadre le la lutte contre le Covid-19.

La dexaméthasone, preuve qu’il n’y a pas un complot pour éviter les médicaments "bon marché"

Certains défenseurs de l’ivermectine affirment que le médicament n’est pas recommandé par les organisations de santé internationales car il est bon marché et accessible. Selon cette théorie, cela nuirait à la production des vaccins qui bénéficie à des géants de l’industrie pharmaceutique. Un médicament peu coûteux et très répandu mis en concurrence face aux vaccins nuirait aux "intérêts des Big Pharmas". L’exemple de la dexaméthasone tend à prouver le contraire.

La dexaméthasone est un corticostéroïde développé il y a plus de soixante ans et utilisé pour traiter un large éventail d’affections en raison de ses effets anti-inflammatoires et immunosuppresseurs. Il est largement utilisé depuis plusieurs mois dans de nombreux pays dont la Belgique pour soigner les patients atteints par un Covid sévère. En effet, ce médicament, de la famille des stéroïdes, réduit significativement la mortalité chez les malades gravement atteints par le Covid-19.

Sur son site Internet, l’OMS indique que le test qui avait été mené dans le cadre de l’essai clinique national britannique RECOVERY a montré que la dexaméthasone apportait un bénéfice aux patients gravement atteints.

"Selon les résultats préliminaires communiqués à l’OMS (et maintenant disponibles sous forme de prépublication), ce traitement réduit d’environ un tiers la mortalité des patients placés sous respirateur et d’environ un cinquième la mortalité des patients placés uniquement sous oxygène".

Le traitement, disponible en Belgique uniquement sous prescription médicale, fait donc à présent partie de l’arsenal pour lutter contre les formes graves de la maladie dans les hôpitaux belges. Il est peu cher et disponible dans le monde entier.

Conclusion

S’il est possible que l’ivermectine soit efficace pour lutter contre une infection par le coronavirus, ce n’est tout simplement actuellement pas encore prouvé. L’OMS affirme que les preuves de l’efficacité du médicament ne sont pas concluantes et que le médicament ne peut être utilisé que dans des essais cliniques. Au moins 47 études enregistrées sont actuellement toujours en cours.


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Dans l’attente d’études plus fiables, l’Organisation mondiale de la santé, l’Agence européenne des médicaments et Sciensano déconseillent donc l’utilisation de l’ivermectine en dehors du contexte des études cliniques. Pour l’instant, personne n’exclut que l’ivermectine, associée ou non à un autre traitement, puisse être bénéfique pour la prévention, le traitement à domicile des cas bénins, ou le traitement des cas sévères de Covid-19. Plusieurs études qualitatives, dont la prestigieuse étude britannique PRINCIPLE menée par l’Université d’Oxford sont en cours pour le déterminer de manière définitive.

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