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Non, AstraZeneca ne signifie pas "tueur d’étoiles" en latin

Différentes captures d’écran partagées dans des articles et sur les réseaux sociaux. Non, AstraZeneca ne signifie pas "tueur d’étoiles" en latin

© RTBF

Le vaccin contre le Covid-19 d’AstraZeneca a-t-il une finalité cachée comme pourrait le laisser croire l’étymologie des mots "Astra Zeneca" ? C’est ce que prétendent plusieurs posts sur Instagram et Facebook, ainsi que certaines publications disponibles sur internet. Pas si vite : l’étymologie a été malmenée. Et si cette petite manipulation linguistique servait plutôt les thèses complotistes ?

Des informations publiées sur les réseaux sociaux varient quelque peu mais, globalement, elles vont toutes dans le même sens et réservent un funeste destin à ceux qui sont vaccinés, comme indiqué dans cette publication datée du 19 mars sur Instagram qui affirmait : "Astra Ze Neca en latin signifie tuer les étoiles, ils vous disent droit dans votre visage que le but du coup est d’empêcher votre connexion avec la source".

Google traduction à la rescousse

Certains vont même jusqu’à utiliser Google traduction pour "accréditer" leur thèse. Et, effectivement, si vous tapez "Astra Ze Neca" en trois mots, en indiquant comme langue le latin, vous obtiendrez la traduction française "tueur d’étoiles".


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Et pour cause : "astra" signifie bien étoile en latin (aster en grec) et la traduction du mot latin "necare" est tuer. Il reste la petite particule "ze" qui n’existe pas en latin, ce qui ne semble pas embarrasser les auteurs de ces publications.

Traduction du latin vers le français proposée par Google Traduction pour "Astra Ze Neca"
Traduction du latin vers le français proposée par Google Traduction pour "Astra Ze Neca" © RTBF

Pour la spécialiste en linguistique de l’UCLouvain, Anne-Catherine Simon, "Avec l’étymologie populaire, on a envie de trouver une causalité au sens des mots, une association entre ce que le mot désigne et sa sonorité mais cette association est arbitraire, sauf pour les onomatopées. On crée du sens ou du lien même si le mot n’a pas de sens au départ, on invente une étymologie ou un sens caché. C’est humain." Les écrivains le font, les humoristes s’en délectent.

Non, AstraZeneca ne signifie pas "tueur d'étoiles" en latin

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Pour revenir à AstraZeneca, la motivation est de dénoncer ce que certains prétendent être un "complot" autour du coronavirus et la vaccination à grande échelle et, dès lors, ce qui se trouve dans le mot doit être vrai : "Les complotistes cherchent une validation à leurs préjugés". D’une certaine manière, ils veulent chercher du sens dans le chaos et ça peut se faire à travers les mots", conclut Anne-Catherine Simon.

Trouver du sens sous la surface des mots

Les partisans des thèses complotistes affectionnent le sens caché des mots, le codage dans les messages. Et il en existe à la pelle dans la langue française, en commençant par les palindromes, ces mots ou groupes de mots se lisant de gauche à droite ou de droite à gauche comme "kayak", "La mariée ira mal", "Ce satrape repart à sec"… et en terminant par les acrostiches, ces poèmes où les initiales de chaque vers, lues dans le sens vertical, composent un nom ou un mot.

Bref, ils aiment trouver des messages cachés sous la surface des mots ou décrypter des chiffres pour en révéler un hypothétique sens caché. Pour Grégoire Lits, professeur à l’Institut du Langage et Communication de l’UCLouvain, il y a deux types d’explications à la croyance des conspirationnistes envers des posts comme celui sur AstraZeneca : "Il y a une explication psychologique car ces personnes ont du mal à gérer l’incertitude. Elles doivent trouver des causes à des phénomènes ; ça leur permet de simplifier la vision du monde, complexe, dans lequel on vit. Et il y a une deuxième explication, sociale et politique cette fois, liée à la perte de confiance générale envers la science et la politique". Face à un monde devenu complexe, les conspirationnistes veulent des réponses simples et, n’ayant plus confiance, ils les cherchent eux-mêmes.

Lettre codée de l’écrivaine Georges Sand à son amant Alfred de Musset.
Lettre codée de l’écrivaine Georges Sand à son amant Alfred de Musset. © Bertrand Massart – RTBF

Cette pratique du codage ne date pas d’aujourd’hui et a offert quelques perles à la littérature épistolaire (puisqu’on parle du latin, "epistola" signifie lettre). Ainsi la lettre cryptée que l’écrivaine Georges Sand avait envoyée à son amant Alfred de Musset au XIXe siècle… qu’il faut lire une ligne sur deux (en sautant les lignes paires) et qui se révèle alors crue et coquine. Et la réponse tout aussi codée d’Alfred de Musset (il faut lire le premier mot de chaque vers).

"C’est aussi notre rapport au texte qui est en jeu" (celui du lecteur, ndlr), ajoute le professeur émérite en linguistique de l’UCLouvain, Michel Francard, "car nous sommes responsables du sens que nous mettons dans un texte." Bref, le lecteur est tout aussi important que l’auteur dans le message médiatique, ce qui est d’ailleurs le credo des analyses de la réception.

AstraZeneca, le fruit du marketing

Le mot "AstraZeneca" a par ailleurs été créé bien avant la pandémie de Covid-19 puisqu’il marque la fusion entre Astra AB et Zeneca Groupe en 1999. A l’époque, AstraZeneca s’était même fendue d’un tweet expliquant les origines de son nom.

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L’entreprise expliquait alors qu’Astra venait de la société "Astra AB" fondée au début du XXe siècle en Suède et que son nom trouvait son origine dans le grec ("astron" dans le tweet ou "aster"). Dans un article publié en Suède en 2002 toutefois, il est plutôt question d’une origine latine.

Sur son fil Twitter, AstraZeneca explique encore que le nom de la société britannique Zeneca a été créé par une agence de communication. Cette agence avait été chargée de trouver un nouveau nom avec une lettre du début ou de la fin de l’alphabet et une phonétique mémorable.

En bref, s’il est exact qu’AstraZeneca signifie de façon assez détournée "tuer des étoiles", il reste une particule "ze" qui n’a rien à voir avec le latin et, en outre, le nom est apparu bien avant la pandémie de coronavirus.

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