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"Non" à la nouvelle constitution au Chili : un texte progressiste "trop radical", rejeté pour défier le président

C’est un rejet "franc et massif", l’expression consacrée est parfaitement adéquate. 62% des Chiliens ont voté contre le projet de nouvelle Constitution qui leur était présenté. Le "rechazo" (rejet) était donné gagnant mais pas dans cette proportion.La nouvelle Constitution devait remplacer celle héritée de la dictature d’Augusto Pinochet (1973-1990). Le pays serait-il encore attaché à ce trouble héritage ? "Revivió Pinochet", a twitté le président colombien Gustavo Petro.

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Pas du tout. Il y a un consensus large sur la nécessité de changer la constitution, y compris à droite, mais le texte proposé ne fait pas l’unanimité, loin de là. Les explications du rejet sont multiples.

Une Convention constituante très à gauche

La nouvelle Constitution est le fruit du travail de la Convention constituante, dont les membres ont été élus en mai 2021. Pour rappel, en 2019, le pays est confronté à d’importantes manifestations contre les inégalités. Elles seront violemment réprimées et feront une trentaine de morts, mais de ce conflit social naît aussi un nouveau processus démocratique : les partis politiques se mettent d’accord pour organiser un référendum pour changer de Constitution. Le 25 octobre 2020, les Chiliens disent massivement oui (à 79%) à une nouvelle Constitution, et en mai 2021, ils élisent donc la Convention constituante.

"Elle a une coloration très à gauche", commente Christophe Ventura, directeur de recherche et animateur de l’observatoire électoral 2022 de l’Amérique latine à l’Iris (Paris), "avec beaucoup d’élus indépendants, beaucoup de personnalités issues des mouvements sociaux. Cela s’est confronté à une réalité sociologique différente, un Chili conservateur, traditionnel."

Une participation très importante

13 millions de Chiliens ont participé au référendum de ce dimanche. C’est beaucoup plus que pour l’élection de l’Assemblée constituante, marquée par une forte abstention (56,6% des 14,9 millions d’électeurs). "Au moment du vote de 2021, rappelle Christophe Ventura, la droite avait fait campagne pour boycotter les élections constituantes. Elle a donc perdu la possibilité d’être majoritaire dans cette Convention, mais ça ne voulait pas dire que le réservoir de votes de la droite avait disparu. Ce dimanche, toute cette droite s’est remobilisée et a voté. Cela explique pourquoi la participation est si importante et pourquoi le 'non' a atteint un tel niveau, dépassant tous les pronostics.

Le contenu du texte

"Sur le fond, c’est un texte très progressiste", dit Geoffrey Pleyers, chercheur au FNRS à l’UCLouvain, où il coordonne le groupe de recherche sur l’Amérique latine. "Elle contient un volet important sur la justice sociale, comme le droit à la retraite par exemple, qui faisait partie des revendications des mouvements sociaux”, ajoute-t-il.

On y retrouve aussi le droit à l’éducation, à la santé publique, ou à un logement décent. Et le droit à l’avortement (autorisé au Chili depuis 2017, seulement en cas de viol ou de danger pour la mère ou l’enfant). Le Chili y est également défini comme un Etat "plurinational", au sein duquel les peuples indigènes peuvent former des nations autonomes, avec leur propre gouvernement, et leur propre système judiciaire.

"Pour la droite, le texte est trop radical", explique Christophe Ventura, qui est aussi l’auteur de 'Géopolitique de l’Amérique latine' (à paraître en octobre aux éditions Eyrolles). "Que ce soit sur le fait de proclamer un Chili plurinational, sur les droits des Indiens, ou sur les minorités sexuelles. Le poids de la culture catholique est énorme au Chili, et pèse sur ces questions, et sur celle de l’IVG."

"Le secteur conservateur, traditionnel a massivement voté non", ajoute François Reman, journaliste à la Revue Nouvelle. "Ce sont ceux qui ont voté pour le candidat de l’extrême droite lors de la dernière élection présidentielle (José Antonio Kast, qui avait obtenu 45% des voix). Ils vivent bien de ce modèle néolibéral chilien. Ils ne voient pas la nécessité de changer les choses."

Le non a dépassé les frontières de la droite chilienne pour embarquer une partie du centre gauche plus modéré chilien.

Pour autant, la droite n’est pas la seule à avoir voté contre la nouvelle loi fondamentale. "Le non a dépassé les frontières de la droite chilienne, analyse Christophe Ventura, pour embarquer une partie du centre gauche plus modéré chilien, attaché à certaines valeurs traditionnelles, comme celle de la famille, qui trouvait aussi que cette Constitution allait trop loin. Tous ces 'Chili-là', à la fois des catégories plus aisées, de droite et les classes moyennes urbaines de centre gauche se sont rencontrés dans le non."

Désinformation

Le projet de Constitution compte 388 articles, répartis sur 178 pages. "La plupart des gens n’ont pas lu le texte, donc ce qui compte, c’est ce qu’en disent les médias, or les médias sont encore principalement aux mains des élites économiques et politiques qui se sont mobilisées contre le texte", précise Geoffrey Pleyers (UCLouvain).

La désinformation a insufflé des peurs infondées, celle de perdre le droit à la propriété, celle d’une justice autochtone qui s’appliquerait à tout le monde, ou encore celle d’une IVG possible jusqu’au neuvième mois de grossesse.

Rejet du président

Le non à la proposition de Constitution est aussi un vote de rejet du gouvernement, et de son président de gauche, Gabriel Boric, élu en décembre 2021. "Boric doit faire face à une crise économique, une crise migratoire, l’augmentation du sentiment d’insécurité dans les grandes villes et des problèmes de violence entre communauté mapuche et grands propriétaires terriens dans le sud du pays, c’est aussi un vote de contestation", constate François Reman.

Le "rechazo" est un échec personnel pour Gabriel Boric, jeune président qui a émergé lors des mouvements sociaux et a joué un rôle important pour la mise en place d’une nouvelle Constitution. "Il a besoin de cette nouvelle Constitution pour mettre en place le programme qu’il a promis aux Chiliens", analyse Christophe Ventura. "Sans Constitution, pas de réformes économiques et sociales structurelles, donc c’est un échec politique."

Et maintenant ?

"Je m’engage à faire tout ce qui est en mon pouvoir pour construire un nouveau processus constitutionnel", a déclaré le président Boric.

Depuis le palais présidentiel de la Moneda, il a lancé "un appel à toutes les forces politiques pour qu’elles fassent passer le Chili avant toute divergence légitime, et qu’elles se mettent d’accord le plus rapidement possible sur les délais et les contours" de ce nouveau processus "dans lequel, bien sûr, le Parlement devra être le principal protagoniste".

Partant du principe que la nécessité d’une nouvelle Constitution fait l’unanimité, le président devrait chercher à bâtir un nouveau projet, plus équilibré cette fois. "C’est pour ça qu’il convoque une réunion de tous les partis politiques au palais présidentiel. Mais la droite annonce déjà qu’elle ne participera pas à ce processus, donc on entre dans une crise politique."

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