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Nils Frahm : le virtuose du piano dont l’humilité n’a d’égal que son grand sens de l’humour

Nils Frahm : le virtuose du piano dont l’humilité n’a d’égal que son grand sens de l’humour
21 déc. 2021 à 13:305 min
Par Maxime Vandenplas

Parfois, Noël arrive avant l’heure et c’est le cas cette année. Pas de barbe blanche pour Nils Frahm mais il revient avec Old Friends New Friends. Un double album contenant 23 titres exclusifs produit entre 2009 et 2021 qu’il dépose tranquillement au pied du sapin. L’occasion rêvée pour discuter avec l’artiste de son dernier bébé sorti le 3 décembre sur son label, LEITER. Au programme : de la philosophie, John Cage et on abordera même sa conception de la mort. Entretien avec un génie des claviers.

Hello Nils, comment ça va ?

Salut ! Je me sens super bien. Nous avons fait un bon repas avec ma famille hier soir. Peut-être un verre de vin de trop (rires). À vrai dire, je me sens un peu coupable parce que normalement à cette période de l’année, je travaille sur mon Christmas Mix. Je suis donc censé être super occupé. C’est la première année où je ne vais pas le faire. Je suis un peu plus relax. À la place du mix, on a sorti un chouette album qui selon moi convient bien à cette période. J’en suis content et j’adore la photo de la pochette réalisée par mon père. Old friends News friends a rencontré plus de succès que ce qu’on attendait. Donc oui, tout va bien !

 

Pourquoi cet album est spécial pour toi ?

Pour moi, il n’est pas si spécial que cela mais pour les fans, il l’est. Pour eux, c’est un peu comme si on avait emballé une grosse partie de ma carrière. Je connais les morceaux du disque et je peux aussi sentir que certains n’avaient pas été sortis pour de bonnes raisons. Je ne produis pas de la musique seulement pour moi. Je fais des albums pour partager ma musique avec les personnes qui l’apprécient. Honnêtement, je ne vais pas réécouter l’album comme je le ferais avec mon mix de Noël.

Du coup, pourquoi ne pas avoir décidé de sortir les deux d’un seul coup ? Comment s’est passée la sélection des 23 titres ?

Écoute, je viens d’apprendre qu’en fait, le père Noël n’existe pas (rires). Concernant, les morceaux sélectionnés, on va rester dans la métaphore. C’est comme faire des cookies de Nöel. Tu vas les préparer, les cuire mais à la fin, il te reste toujours un peu de pâte (rires). C’est en fait des titres que je n’ai pas pu placer sur mes anciennes sorties. Il fallait simplement que j’attende assez longtemps pour en avoir suffisamment et créer un album qualitatif.

Tu devais avoir une multitude de morceaux sur tes disques durs. C’était quoi ton procédé pour les sélectionner ? Tu t’es posé dans ton fauteuil avec un verre de vin et tu as tout écouté ?

Généralement, je ne me pose pas pour écouter les morceaux. Je laisse la musique jouer et je fais des trucs en même temps. Je l’écoute en arrière-plan. Faire une sélection, c’est quelque chose que tu as besoin de retravailler et tu dois laisser du temps entre les écoutes. C’est de cette façon que tu affines les choses et que tu repères les imperfections. Mon objectif lors du choix des titres était en fait de ne jamais m’embêter.

Les titres de Old friends New friends, sont des morceaux que tu as composé ou tu as laissé place à l’improvisation ?

Honnêtement, je ne m’en souviens plus trop (rires). Pour certains, je vais pouvoir m’en rappeler pour d’autres non. Ceci dit, d’habitude, je préfère ceux qui sont improvisés. Ils semblent plus naturels. C’est aussi pourquoi, certains morceaux que j’avais composés n’étaient pas sortis sur mes albums. Je peux sentir que parfois sur ces morceaux, il y a une certaine raideur. Ce que n’ont pas les morceaux improvisés.

Pourquoi avoir commencé ton nouveau disque avec un hommage à John Cage ?

John Cage nous a tous influencés même si tu ne le connais pas. Il y a des gens comme lui qui ont laissé une empreinte sur la musique même s’ils ne sont pas forcément connus du grand public. Je pense que personne n’a appris à l’école qui était John Cage. Bien sûr, les personnes dans la musique connaissent son travail ou en ont déjà entendu parler de lui. Je n’ai pas étudié son travail. Cependant, je pense que c’est important de lire ses idées. De comprendre l’ensemble de son œuvre. La musique n’est juste qu’un élément de cette dernière.

Évidemment, la chanson 4:33 est vraiment unique. Il n’y a pas d’autres chansons comme cette dernière. C’est un des morceaux les plus radicaux qui existe. Plus radical que le morceau de métal le plus lourd qui ait pu être enregistré. Je suis content de pouvoir ouvrir l’intérêt des gens à John Cage. Il a vraiment changé le paysage musical drastiquement et je suis honoré de pouvoir rendre hommage à son génie.

Il a vraiment changé le paysage musical drastiquement et je suis honoré de pouvoir rendre hommage à son génie.

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Pour Old friends, New friends, tu n’utilises aucun son électronique. C’était important pour toi de revenir exclusivement au piano ?

À vrai dire, je trouve que mes compétences au piano sur l’album ne sont pas terribles. Par contre, elles s’accordent bien entre elles. Ceci permet de bien lier les morceaux. Pour moi, il n’y a pas beaucoup de différence entre un piano et un synthé. Je les travaille chacun à leur manière et avec les éléments qu’ils peuvent apporter. Il faut se dire qu’à la fin, le son sort de deux enceintes et est électrique. Je n’estime pas plus le son du piano que le son d’un synthé. Selon moi, un son est un son. Je ne fais pas de différence.

J’ai beaucoup aimé le titre "Rain Take" sur l’album. On y entend la pluie tomber. C’est un son que tu as ajouté par la suite ou tu l’as capturé au moment de la prise ?

C’est une bonne question. Je n’ajoute jamais de son après un enregistrement. C’est selon moi, la chose la moins intéressante à faire. Il n’y a pas de connexion entre le titre que tu enregistres et les sons que tu ajoutes ensuite. Ce n’est pas naturel. Si vous faites quelque chose du genre, s’il vous plaît, enregistrez le son vous-même. N’utilisez pas de programmes ou de bases de données. Sinon le morceau n’aura aucune histoire, aucune signification. J’ai simplement dû ouvrir la fenêtre du studio et enregistrer la pluie en même temps que la piste de piano.

 

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Dans le communiqué de presse, on peut lire que tu aimerais qu’on brûle tous tes morceaux après ta mort. Pourquoi penser comme ça ?

Penser à la mort, ce n’est pas quelque chose qu’il faut attendre de faire une fois qu’on y arrive. Me concernant, c’est une source d’inspiration de penser à cette dernière et à la vie. C’est important d’avoir ses propres idées à propos de ces deux notions. Je pense qu’être un artiste à quelque chose à voir avec l’idée de la mort car tu la challenges. Peu importe l’album que je fais, secrètement j’aime penser qu’il sera encore là une fois que je serais parti. Ma chair n’est pas éternelle mais un disque l’est certainement plus.

Je ne sais pas pourquoi mais je n’ai vraiment pas peur de la mort. L’idée que je ne serais plus là à un moment donné ne me terrifie pas. Ce que je ne veux pas c’est de laisser un grand désordre derrière moi quand je serai mort. Je suis assez passionné par la philosophie et l’idée du zen. Il faut nettoyer son bol juste après avoir mangé et ne pas attendre le jour d’après.

Pensez à la mort, ce n’est pas quelque chose qu’il faut attendre de faire une fois qu’on y arrive.

Pour finir, est-ce qu’on peut dire que tu essayes de produire de la musique intemporelle ?

Je t’avoue que ce n’est pas ma priorité mais j’avoue apprécier lorsqu’il y a un flou. C’est ce que j’ai aussi appris de mon père. Il est photographe. Les photos qu’il a faites dans les années 80 ressemblent à celles qu’il fait aujourd’hui. Cela permet de penser que nous ne sommes pas tous influencés par la mode. C’est un moyen de contourner ce qui est "fashion". Cependant, je suis un peu inquiet car la façon de jouer du piano de mes collègues et moi-même devient en un sens branchée. Les gens se diront peut-être dans le futur que ce mouvement musical a démarré aux alentours de 2010.

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