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Night Signals, À nous la nuit… Ces initiatives œuvrant pour des milieux festifs plus sûrs

29 mai 2022 à 15:55Temps de lecture8 min
Par Laurenne Makubikua

Que cela se passe dans des bars, en soirée ou encore en festival, les témoignages qui rendaient compte d’agressions sexuelles, de harcèlement ou de soumissions chimiques affluaient dans le courant du mois de novembre 2021. Le constat faisait froid dans le dos. Avec la réouverture des milieux festifs, il fallait réfléchir à un futur nocturne plus sûr pour tou·te·s mais surtout mettre en place des actions concrètes. Plusieurs personnes s’activent dans l’ombre pour offrir à tout un chacun des nuits plus sûres. Un point commun rassemble ces personnes : l’urgence et la nécessité d’agir après la réception de nombreux témoignages.

Le déconfinement post-covid du secteur de la nuit a été marqué par la libération de la parole des minorités de genres qui dénonçaient des violences de genres et sexuelles en milieu festif. Comme le précise Eleonore Goffin, responsable de la communication d’À nous la nuit : "C’est une problématique qui est systémique. Ce n’est pas un fait isolé sur une période donnée. Je pense que ça a toujours existé, mais que maintenant on en parle beaucoup plus facilement". Depuis novembre 2021, les collectifs sont de plus en plus nombreux à se questionner sur des pistes et moyens d’actions afin de rendre le milieu festif plus sûr pour toutes et tous.

La saison des festivals étant officiellement lancée depuis plusieurs semaines maintenant, quel futur est à prévoir pour le milieu festif ? Pour répondre à cette question, nous sommes allés à la rencontre de structures ainsi que des actrices et acteurs du milieu de la nuit qui échangent, réfléchissent et agissent pour rendre la vie nocturne de demain plus sûre. Parmi ces personnes qui s’activent dans l’ombre, il y a notamment le collectif liégeois À nous la nuit et les quelques dizaines de personnes qui se sont rassemblées autour du programme Night Signals.

Night Signals, pour un meilleur futur de la vie nocturne

Du 30 mars au 3 avril, ce programme de quatre jours à l’initiative du Listen Festival avait pour mission de penser le futur de la nuit. Par le biais de conférences, de tables rondes, d’ateliers, de témoignages ou encore de micro ouvert, Night Signals cherchait à répondre à la question "quel genre de vie nocturne voulons-nous pour l’avenir ?" Traitant plusieurs axes de réflexion autour du futur de la nuit d’un point de vue socio-économique, l’un des angles d’attaque était notamment lié aux protocoles anti-harcèlement dans le milieu de la fête. Un atelier autour du Plan SACHA était prévu ainsi qu’un micro ouvert sur le futur de la vie nocturne.

Lancé en 2018, le Plan SACHA naît de la volonté de lutter contre les phénomènes de harcèlement, d’agressions sexuelles en milieu festif. Son champ d’action se décline sur trois axes : formation, prévention et sensibilisation ainsi que prise en charge psychosociale. Il vise donc à travailler à ce que tout milieu festif porte ces différents axes d’action qui les animent. Et dans le cadre du Night Signals, sa mission était de dispenser un atelier à destination des promoteurs, de professionnels et autres organisateurs de la vie nocturne. Cet atelier devait leur permettre de comprendre les enjeux d’une politique interne contre le harcèlement, mais aussi de mieux comprendre les questions à se poser lors de la création d’une politique durable en matière de harcèlement.

À la fin de ces quatre jours de programmation et de réflexion, plusieurs acteurs et actrices du secteur de la nuit étaient invités à échanger autour d’un micro ouvert sur le regard qu’ils et elles posaient sur l’avenir. Comment en tant que collectifs et/ou associations envisagent-ils la vie nocturne de demain ? PSST Mlle, Poxcat, Planet, Every Island, Chanoirs et Rebel se sont passé le micro afin de répondre à cette question épineuse.

Travailler sur différentes chartes avec les acteurs et actrices du milieu festif ; imposer les valeurs prônées par les collectifs dans les lieux où l’on organise ses événements ; mieux former les agents de sécurité aux enjeux d’aujourd’hui et, à défaut d’une formation, briefer ces agents de sécurité avant la soirée ; créer une solidarité dans le public où chacun·e se responsabilise et ainsi amener les participant·e·s à faire attention les uns aux autres… Voici plusieurs pistes de réflexion qui en sont ressorties.

Le tout était évidemment amené avec beaucoup de nuance. Prenons par exemple le cas de la responsabilité des participant·e·s. C’est autant la responsabilité des participant·e·s, que celles des structures organisatrices et accueillantes que de s’assurer de la sécurité de tou·te·s. Comme le précisent les membres de la plateforme Rebel : "Il existe un réel problème de responsabilité à régler et traiter. Les lieux qui accueillent les activités festives ont souvent tendance à déplacer le problème sur les agents de sécurité ou les employés alors qu’ils ont une responsabilité également en tant qu’organisateurs. Reporter le problème ne sert à rien, d’autant plus qu’ils ont également une responsabilité ne serait-ce qu’en les employant."

Les collectifs présents s’accordaient aussi pour dénoncer un manque de financement rendant difficile l’atteinte de ces objectifs. Mais ces plateformes s’activent déjà même sans ces aides financières. Cela passe notamment, et par exemple, par une base de données rassemblant des femmes agents de sécurité constituée par la plateforme Psst Mlle. Même si toutes ces initiatives ne sont pas gages de sûreté, ce sont-là des premières pistes d’action qui valent la peine d’être étudiées.

À nous la nuit : l’urgence du passage à l’action

Pour À nous la nuit, tout part de la naissance de Balance ton bar Liège. Une initiative qui se calquait sur le mouvement national et qui avait pour objectif de s’y joindre. "On voulait vraiment savoir quelle était la réalité ici à Liège. Que ce soit auprès des universités ou de la police, il n’y a pas de données auxquels on peut accéder facilement. Pour connaître cette réalité de terrain, et en soutien au mouvement national, on a donc créé Balance ton bar Liège" explique Eleonore Goffin, créatrice du collectif et chargée de communication.

Là aussi, le même constat se fait. De plus en plus de personnes relatent des faits de soumissions chimiques ou de harcèlement en milieu festif. "Nous avons reçu quand même pas mal de témoignages. Ceux-ci nous ont permis de voir un peu où se trouvait l’épicentre de ce genre de problématiques. C’était principalement dans le carré, mais par la suite on a reçu d’autres témoignages qui concernaient d’autres lieux festifs liégeois. Du coup, on s’est dit qu’il y avait vraiment quelque chose à faire".

Si Balance ton bar devait servir à recueillir la parole et permettre aux personnes de pouvoir parler, A nous la nuit, c’est l’urgence de passer à l’action. "L’action devait absolument suivre la réception des témoignages. Même pour nous moralement, il fallait que l’on passe à autre chose. Parce que c’était quand même assez costaud du mois de novembre jusqu’à la fin du mois de décembre. Ça crée un phénomène psychologique où même si on n’a pas vécu l’événement, on se le dessine dans l’esprit. C’est un climat qui est anxiogène. Et de toute façon, le but c’était d’agir." Interpellées par tous ces témoignages, ces personnes actives dans le milieu culturel et festif liégeois ont commencé à imaginer et réfléchir au dispositif que proposerait À nous la nuit.

"Les choses se sont emballées car il y a eu ici une soirée au KulturA où il y a eu un cas de soumission chimique. Le collectif qui était en charge de cette soirée-là a voulu réagir. Il s’est d’abord publiquement excusé par rapport à la situation qu’ils avaient rencontrée. Et ils organisaient à nouveau une soirée la semaine suivante. Pour eux, c’était impensable de ne pas prévoir quelque chose pour garantir la sécurité de leurs invités et du public. Et vu que pour nous, l’idée à la base c’était de créer un collectif qui interviendrait directement en milieu festif, on s’est dit : bah voilà, c’est le moment. Ça va peut-être un peu vite, mais il faut répondre à cette demande-là. Et donc on a organisé notre première veille lors de cet événement. Et ça s’est très bien passé." Rapidement, les choses avancent et se bousculent. D’autres personnes rejoignent le collectif et deviennent des membres fondateurs et fondatrices. Et le KulturA, qui était en demande, devient le lieu parfait permettant de tester ce dispositif de veilles lancé par A nous la nuit.

Dans un premier temps, ces veilles consistaient en énormément d’observation et une présence dans la soirée sans indication réelle de leur présence. Mais, comme confie Éléonore Goffin, cette façon de faire va vite les déranger. "Un peu dans l’idée de contrer ce principe d’invisibilisation qui accompagne toute cette problématique, on s’est dit : on doit être là, on doit être visible et on doit l’annoncer. C’est passé notamment par le fait de porter des gilets jaunes dans les derniers événements que l’on a faits. Ainsi, les gens pouvaient nous repérer facilement. On a fait de l’affichage aussi qui expliquait que l’on était présent. Et qu’en cas de soucis, il fallait venir nous trouver nous, mais également le personnel du bar formé en même temps que nous par le plan SACHA. On y explique également qu’il y a l’utilisation du safe word "Où est Angela" qui est aussi possible d’utiliser en cas de souci. Enfin, on annonce également sur les événements en ligne du KulturA notre présence et participation. Petit à petit, à force de marteler ce discours, d’agir de cette façon et d’être visibles, les choses finiront par changer. Du moins, je l’espère en tout cas".

Pour le collectif de bénévoles, ce qui est important c’est donc aussi d’échanger énormément, de sensibiliser à la problématique, en allant expliquer, si nécessaire, ce qu’est le consentement, les choses que l’on peut ou ne pas faire. Veiller, être présents (sans pour autant être dans le "flicage") et donner la possibilité de faire appel aux bénévoles présents, c’est la mission première d’À nous la nuit. Et la formule semble fonctionner et plaire. En effet, de plus en plus de participant·e·s viennent remercier ces bénévoles de leur donner la possibilité de s’amuser en toute sécurité. Depuis, le KulturA n’a plus eu écho de cas de soumissions chimiques et les personnes qui en ont besoin vont spontanément trouver le personnel au bar.

D’autres structures ainsi que des festivals les ont contactés afin de faire appel à leurs services. D’ailleurs À nous la nuit s’attaquera à son tout premier festival. Après les soirées au KulturA, cet été, place au Micro festival. En plus de se constituer en asbl et de répondre à des appels à projets, la prochaine étape pour À nous la nuit est donc de renforcer son équipe de bénévoles. "On a fait un appel à bénévoles parce que l’on a besoin d’effectifs parce que nous-même on ne peut pas assurer ça humainement. Ce n’est pas possible. Il y a des soirées où l’on ne va pas pouvoir aller parce qu’on n’a pas assez d’effectifs. A terme, nous, ce que l’on souhaite c’est que l’on ne soit plus obligée d’être là. Et que chaque personne ne devienne pas seulement consommatrice, mais acteur et actrice de la fête".

Et puis, le travail d’À nous la nuit ne se limite pas à de la surveillance lors d’événement. Avant de mettre en place ces dispositifs de veilles, il faut également former, mettre en place des chartes internes et externes permettant aux acteurs de s’interroger sur leur positionnement, sans jamais rien leur imposer. "Il faut d’abord que le lieu se positionne clairement par rapport à tout ça et qu’il communique là-dessus. C’est la responsabilité des lieux qui organisent les événements d’avoir conscience de la problématique et d’essayer de mettre quelque chose en place. C’est le minimum, ils sont responsables des gens qui fréquentent le lieu." Il y a donc tout ce travail à faire en amont, mais il y a aussi tout le travail de suivi par la suite. Dans les mois qui suivent l’intervention, la plateforme reste en contact avec la structure afin de s’assurer que les choses sont bien mises en place, qu’il n’y a pas d’autres besoins ou des manquements.

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