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Sciences et Techno

Ne travailler qu’avec des logiciels libres au quotidien : on a testé. Pourquoi ne les utilise-t-on pas plus ?

10 juil. 2022 à 07:14Temps de lecture10 min
Par Miguel Allo

Les plus à l’aise avec les outils informatiques ont certainement eu un petit sourire en voyant le titre de cet article. Si l’existence des logiciels libres nous est connue, passer le cap et donc abandonner des écosystèmes propriétaire avec lesquels nous nous débrouillons au quotidien, c’est encore autre chose.

Pour répondre objectivement à la question : "le logiciel libre peut-il nous accompagner au quotidien ?", nous devions tester ces solutions, dans le cadre privé et professionnel. C’est ce que nous avons fait.

getty images

Le numérique partout

C’est incontestable, la société se numérise à tous les niveaux, administrations publiques, banques, etc. La fracture numérique est une réalité dans notre pays. S’équiper peut aussi représenter un certain coût pour le secteur associatif, petites entreprises, écoles, et.

C’est vrai, des solutions peu onéreuses, voire gratuites existent sans qu’il faille se tourner vers les logiciels libres. On pense ici évidemment aux logiciels propriétaires appartenant à de grands groupes du numérique. Des services clé en main qui souvent ne nécessitent pas une équipe et une infrastructure informatique importante (serveurs) pour fonctionner.

On imagine bien qu’il ne s’agit pas ici de générosité et que, d’une façon ou d’une autre, ces entreprises ont un modèle financier viable. Il suffit de regarder les bénéfices engrangés par les GAFAM ces dernières années pour s’en convaincre.

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De l’autre côté, des logiciels libres avec une tout autre philosophie qui attisent notre curiosité : liberté d’utiliser, partage des connaissances, collaboration, transparence et bien souvent des applications gratuites. A priori, il y a de quoi convaincre de nombreuses entreprises et citoyens et pourtant, on ne peut pas réellement parler d’un engouement vers ce type de solution. Pourquoi ?

Le choix parmi de nombreuses distributions

Tout d’abord, notons qu’il est tout à fait possible d’utiliser des applications "libres" dans vos environnements habituels (la pomme ou la fenêtre). On pense ici entre autres aux logiciels de bureautique, communications, etc.

Mais dans le cas qui nous occupe, le choix a été fait de voir si on pouvait basculer totalement dans les logiciels libres et donc aussi pour le système d’exploitation GNU/Linux. Rappelons que le système d’exploitation est le logiciel principal d’un ordinateur qui permet notamment l’interaction entre la machine et l’utilisateur.

Le choix parmi les distributions (système d’exploitation) dans le monde du libre est conséquent : Ubuntu, Debian, Linux Mint, Fedora, open SUSE, Elemantary OS, etc. Dans notre cas, et après avoir essayé brièvement de nombreuses solutions, c’est Debian qui a été choisi. Un logiciel maintenu par une communauté de développeurs bénévoles à travers le monde. Sa réputation n’est plus à faire et la philosophie et les valeurs du projet étaient aussi un plus.

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L’installation

L’installation du système d’exploitation est certainement ce qui fait le plus peur à la majorité d’entre nous. Or, les commerces où l’on vous propose d’acheter un ordinateur avec une distribution GNU/Linux ne sont pas nombreux. A ce propos, certains se demandent encore quand les clients auront le choix lors du premier démarrage d’un ordinateur de choisir parmi différents systèmes (Windows, MacOS, Linux ou autre)

Si vous n’êtes pas à l’aise avec l’idée d’installer le système, il existe des solutions :

  • Participer à une install party. Il y a certainement un évènement de ce type près de vous que vous trouverez facilement avec un moteur de recherche. L’idée est ici de participer à des réunions avec des personnes qui maîtrisent et qui vont vous aider pour l’installation. Pour ce projet nous n’y avons pas participé, l’idée étant de s’en sortir tout seul.
  • Parcourir l’aide en ligne des différents projets, les sites spécialisés, mais aussi les forums. Ces derniers sont souvent très utiles étant donné que les questions que vous vous posez ont déjà été posées par d’autres utilisateurs.
  • Lancer l’installation et vous laisser guider… Ça fonctionne aussi

Dans notre cas, nous avons opté pour la troisième solution que nous avons complétée avec la deuxième. Il y a évidemment eu de petits soucis, mais rien d’insurmontable. Les plus à l’aise avec l’informatique s’en sortiront tout seuls, les autres demanderont de l’aide, comme cela peut d’ailleurs arriver sur les autres systèmes d’exploitation. A aucun moment, nous n’avons été bloqués.

C’est parti. C’est quoi la différence en fait ?

Passé l’étape de l’installation, place à la découverte de votre nouvel environnement informatique. Les différences avec les systèmes d’exploitation du marché sont minimes. Le bureau GNOME est celui proposé en standard sous Debian (il y en a d’autres). Nous trouvons très vite nos marques pour une utilisation bureautique : internet, courriel, traitement texte, un peu de photo, de la vidéo et écouter de la musique. Tout cela est fourni de base avec le système d’exploitation, et quand ça ne l’est pas, il est relativement simple d’installer les applications manquantes via un logiciel fourni.

Seul moment où cela se complique (un peu) c’est lorsque vous souhaitez utiliser des logiciels propriétaires. Par exemple, les traitements de texte, tableurs ou les outils de communications en entreprise. Mais des solutions existent. Tout d’abord, ces applications sont souvent disponibles en ligne via un simple navigateur.

Autre solution, chercher une version Linux de ces programmes. Les logiciels de visioconférence les plus courants existent pour les environnements libres. Cela tord probablement un peu la philosophie libriste, mais cela vous permet de travailler en attendant de convaincre vos proches et votre entreprise d’utiliser des logiciels libres. Et puis, pour ceux qui cherchent des applications plus spécifiques, il existe des sites qui proposent des logiciels libres et leur correspondance non libre. C’est le cas, par exemple, du site de l’association Framasoft.

L’administratif

Utiliser un lecteur de carte d’identité, ne pose aucun problème sous Linux. Une version du logiciel eID est prévue par l’administration. Il est donc tout à fait possible de s’identifier en ligne pour, par exemple, remplir sa déclaration d’impôt ou obtenir des documents administratifs.

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Du neuf avec du "vieux"

Vous avez un ordinateur qui prend la poussière depuis quelque temps. Plus assez rapide, il ne supporte plus les dernières versions du système d’exploitation que vous utilisez habituellement. Bonne nouvelle, parmi les nombreuses distributions Linux, certaines sont très légères, dans le sens où elles demandent moins de ressources à la machine hôte.

Cela permet de faire tourner de "vieux ordinateurs" qui ne supportent plus les dernières versions des systèmes classiques et qui pourtant fonctionnent encore très bien pour un usage bureautique, par exemple. Ces systèmes permettent donc de garder un ordinateur plus longtemps. Un enjeu important à notre époque.

Les lignes de code

Le terminal est probablement un des logiciels qui fait le plus peur aux novices. Nous avons dû l’utiliser, notamment pour l’installation de quelques logiciels, à quelques reprises. Rien d’insurmontable, malgré le fait que nous ne maîtrisions pas le langage informatique utilisé dans ce logiciel.

Heureusement, beaucoup de sites vous guident dans cette tâche. Il est possible d’apprendre rapidement les codes les plus récurrents ou de faire tout simplement du copier-coller.

Après l’installation de quelques applications, le terminal n’a plus été nécessaire pour les tâches quotidiennes.

"La technique est partie prenante dans la façon dont on voit le monde"

Après des semaines d’utilisation, un sentiment de confiance ressort de cette expérience. Rappelons que les logiciels libres reposent sur des piliers régulièrement cités que sont : la liberté d’utiliser le logiciel, de le copier, de le modifier et d’accéder à son code source. Accéder à son code source, cela veut dire que d’autres personnes peuvent étudier la façon de fonctionner du programme : la sécurité, les données transmises, trouver des failles, améliorer son fonctionnement, etc. Évidemment, tout le monde n’a pas les connaissances informatiques pour réaliser ce contrôle, mais la possibilité existe.

"La technique est partie prenante dans la façon dont on voit le monde" explique Jean-Luc Manise, journaliste spécialisé en nouvelles technologies, formateur, administrateur de l’asbl Abelli (Association belge de promotion du logiciel libre), mais aussi directeur des services Culture et Education Permanente au CESEP (Centre socialiste d’éducation permanente).

Ce qui caractérise les logiciels libres : "On est 'propriétaire' de façon collective d’un outil qui ne doit être et rester qu’un outil […] Il est la propriété de tout le monde et il doit servir tout le monde. Et il doit être respectueux des règlements et des lois en vigueurs". Un bel exemple de ce fonctionnement, selon cet expert, est à retrouver en Belgique dans le secteur non marchand public avec la mutualisation de l’informatique communale (pour la comptabilité, les P.V., etc.) via l’Intercommunale Imio.

Le modèle du logiciel libre est donc un modèle coopératif, mais à une époque où l’on parle aussi beaucoup de collecte de données, respect de la vie privée, "le libre peut être considéré comme un garde-fou ou en tout cas un verrou nécessaire, utile ou indispensable pour garantir l’exercice des droits des gens", détaille ce spécialiste.

Pourquoi le logiciel libre n’est-il pas plus présent ?

Avant de tenter de répondre, rappelons qu’une part importante des machines sur lesquelles repose l’internet (les serveurs, etc.) tournent avec des logiciels libres en raison de leur fiabilité, notamment.

En Belgique, au niveau du "client", c’est-à-dire les ordinateurs qu’utilisent les citoyens, mais aussi les entreprises, les associations, les écoles, etc., la situation s’inverse avec une majorité de machines qui tournent sur des logiciels propriétaires. Idem sur les téléphones d’ailleurs. Pourquoi ? "Pour les ordinateurs fixes, c’est l’intelligence, l’efficacité marketing et le lobbying. Chapeau à eux", nous dit Jean-Luc Manise.

Au niveau politique

Les pouvoirs politiques ont quant à eux une responsabilité. C’est à eux qu’incombe le respect de la loi et du RGPD (Règlement général sur la protection des données), l’autonomie citoyenne et l’émancipation. Si on regarde en Belgique du côté francophone, le logiciel libre apparaît toujours dans les déclarations de politique régionale (DPR) comme un outil indispensable et devant être soutenu, rappelle toujours Jean-Luc Manise.

Effectivement, si l’on regarde la DPR 2019-2024 pour la Wallonie à la page 42, on peut y lire ceci : "Le Gouvernement entend promouvoir l’utilisation des standards ouverts et les logiciels libres, qui sont des outils indispensables pour assurer l’accessibilité de tous aux technologies de l’information tout en garantissant la liberté de chaque utilisateur" ou encore "Promouvoir l’utilisation des logiciels libres auprès des citoyens et des entreprises, notamment par des actions de sensibilisation et de formation".

La DPC de la Fédération Wallonie-Bruxelles va dans le même sens et met aussi l’accent sur l’école à la page 48 : "Promouvoir l’utilisation des logiciels libres au sein des écoles et renforcer la formation initiale et continue des enseignants en la matière". Au niveau européen, la Commission n’est pas en reste et propose aussi une Stratégie en matière de logiciels libres.

"Le politique embrasse cette cause. Mais en Belgique, après l’avoir embrassée, n’en fait rien" estime Jean-Luc Manise. Il y a évidemment des exceptions.

L’école comme prescripteur de solutions

L’école peut-elle augmenter la diffusion des logiciels libres dans la société ? Rappelons qu’en Belgique les écoles ont une liberté totale quant au choix du matériel et des logiciels qu’elles utilisent. Certaines ont opté pour des logiciels propriétaires, d’autres pour la plateforme proposée par la Fédération Wallonie-Bruxelles : Happi, basé sur Moodle, une solution technologique issue du Libre.

Des recommandations en matière de sécurité existent et sont reprises dans le guide : La cybersécurité pour les écoles. Et ce rappel : "En cas d’utilisation des services d’une société privée, rester vigilants vis-à-vis des fournisseurs de services, souvent gratuits, dont le modèle économique repose sur l’exploitation des données."

Pour tenter d’y voir un peu plus clair, nous allons à la rencontre d’Erick Mascart, qui, pour la petite histoire, vit en parfaite autonomie et cela sur tous les plans (eau, électricité, etc.), Seule, la ligne téléphonique le relie au monde, "ça existe", dit-il en riant. Une démarche qui s’inscrit dans une réflexion plus globale sur la sobriété à tous les niveaux y compris dans le numérique. Ce professionnel de l’informatique est coordinateur de projets numériques dans plusieurs écoles fondamentales, il est également actif au sein de plusieurs associations qui réfléchissent à la place du numérique dans la société, citons, Educode, par exemple.

Découvrir les logiciels libres à l’école ne pose aucun problème aux élèves, explique-t-il. "Ils n’ont pas d’a priori évidemment". Cela donne aussi une autre image de la diversité et "l’école […] est quelque part prescripteur de solutions. […] On utilise ça à l’école, c’est donc ça qu’il faut aussi à la maison". Et de rappeler que ce n’est pas pour rien que les géants du numérique investissent massivement dans les écoles afin d’habituer le public à ces solutions.

Le libre au parti Ecolo

Au cours de cette expérience, l’exemple de ce que fait le parti Ecolo depuis 2015 est venu régulièrement dans les conversations. Tous les ordinateurs du parti utilisent le système d’exploitation Debian, cela représente plus de 200 machines, sans compter les serveurs qui l’étaient déjà avant cette date. "Cela veut dire qu’il y a moyen de fonctionner en travaillant exclusivement avec des logiciels libres", nous dit fièrement Vincent Van Osta le directeur du département informatique.

Il précise également que grâce aux logiciels libres le parti dispose d’une infrastructure auto-hébergée. Cela veut dire, par exemple, que tout ce qui est lié aux courriels est géré en interne et ne dépend pas d’une entreprise externe. Idem pour la base de données, etc. "Ce qui est le plus sécurisant pour les personnes qui nous confient leurs données. […] Les membres qui nous confient leur adresse, etc. et qui sont sympathisants Ecolo, ce sont des données sensibles en matière de RGPD (Règlement Général sur la Protection des Données)".

Le fait que les logiciels libres puissent être audités (accès au code source, ndlr) permet, selon ce spécialiste, de réduire les risques de sécurité.

Pour expliquer le choix de l’infrastructure informatique au sein du parti écologiste, Olivier Bierin (Ecolo), député au Parlement wallon et parlementaire de référence sur les questions liées au numérique, rappelle que le parti défend depuis toujours le logiciel libre. Ce choix c’est donc faire preuve de cohérence, dit-il "On prônait de miser plutôt là-dessus par rapport au développement du secteur numérique, plutôt que sur des licences privées, commerciales…"

Le député wallon y voit aussi une philosophie circuit court : "On prône la relocalisation de la production et de la consommation dans les secteurs économiques traditionnels (alimentation, production industrielle), ici c’est un peu le même esprit aussi. C’est de dire : on va soutenir un écosystème local avec des PME wallonnes, belges qui peuvent aussi se développer là-dedans, plutôt que des licences achetées à l’étranger". Exemple : la base de données du parti est réalisée grâce à l’entreprise wallonne Odoo et Acsone.

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