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Muriel Moser, immunologue : la technologie des vaccins à ARN "ouvre vraiment d’énormes perspectives de thérapies"

L'invité dans l'actu

Mais au fond, d'où provient l'ARN messager ?

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04 oct. 2021 à 07:375 min
Par Ambroise Carton sur la base de "L'invitée dans l'actu" d'Aline Gonçalves

La semaine des Nobel s’ouvre ce lundi et c’est le Nobel de médecine qui démarre cette saison des célèbres récompenses. Parmi les candidats, il y a Katalin Karikó et Drew Weissman. Ces noms ne vous disent peut-être rien, et pourtant, ce sont ces deux chercheurs qui ont permis de développer des vaccins à ARN messagers comme Pfizer et Moderna.

Muriel Moser, immunologue à l’ULB, était l’invitée de Matin Première ce lundi pour préfacer cette remise de prix.

Ce matin, avec vous, on va remonter le temps et on va se pencher sur l’histoire de ces découvertes scientifiques qui ont permis d’arriver à ces vaccins aujourd’hui fabriqués par millions. Il faut remonter à quand ? Quand est-ce qu’on commence à s’intéresser à ces techniques de l’ARN messager ?

"Je pense que la première date est 1990 quand Katalin Karikó, une biochimiste hongroise, quitte la Hongrie parce qu’elle n’obtenait pas les subsides nécessaires pour faire sa recherche et arrive à l’Université de Pennsylvanie. Son but était d’utiliser l’ARN comme thérapie. Je rappelle que l’ARN est une molécule intermédiaire entre notre information génétique, qui est de l’ADN, et nos protéines.

L’ARN permet donc à notre corps de fabriquer toutes les protéines nécessaires pour fonctionner. C’était une idée originale et elle a malheureusement a eu énormément de problèmes. Elle n’arrivait pas à trouver de subsides et après cinq ans, elle n’a pas obtenu le professorat qu’elle pensait avoir et se trouvait dans de grandes difficultés. Mais elle a tenu bon."

Elle n’a donc pas du tout été soutenue par son université dans le cadre de ses recherches ?

"Pas du tout, pas à ce moment-là en tout cas. Elle n’a pas obtenu le poste qu’elle espérait, mais elle a fait une rencontre un peu miraculeuse en 1997, par hasard. Elle a rencontré Drew Weissman devant une photocopieuse, tout simplement, apparemment, elle lui a expliqué ce qu’elle voulait faire et il a été très intéressé. Ils ont alors commencé à travailler à deux. Et finalement, le problème était le suivant : elle voulait utiliser l’ARN messager, mais celui-ci est extrêmement inflammatoire, et au lieu d’induire une réponse immunitaire, il induisait de forts effets secondaires, donc inflammatoires, et une réponse immunitaire très faible.

En comparant les ARN messagers dans notre corps, par exemple, et chez les bactéries, ils se sont rendu compte qu’il fallait modifier cet ARN messager, et c’est ça qu’ils ont fait. Ils ont modifié l’ARN messager pour le rendre plus capable d’induire une réponse immunitaire et moins inflammatoire, et c’est la base de ce fameux vaccin de Moderna et de BioNTech Pfizer dont on parle beaucoup."

On a donc ce parcours étonnant de cette femme qui s’accroche un peu envers et contre tout et qui fait cette rencontre avec Drew Weissman. Ce sont donc eux deux, Katalin Karikó et Drew Weissman, qui sont pressentis pour ce Nobel de médecine qui sera décerné aujourd’hui. Il y a une deuxième rencontre que fait Katalin Karikó qui va aussi permettre d’avancer sur le développement de ces vaccins, c’est cette rencontre avec un couple turco-allemand de BioNTech.

"Oui, c’est exact, et c’est en 2013. Donc, à ce moment-là, Katalin Karikó et Drew Weissman avaient déjà obtenu deux brevets, ils avaient donc eu les résultats espérés, et en 2013, elle rencontre Uğur Şahin et Özlem Türeci, les deux personnes qui ont créé BioNTech, et ils l’invitent à donner un séminaire. Ils ont été très intéressés par sa technologie et ils ont pris un brevet, d’où la suite qu’on connaît mieux, c’est-à-dire qu’ils ont développé ce vaccin contre le SARS-CoV-2."

Un vaccin qui a pu être développé de façon très rapide.

"Il a été développé de façon très rapide parce que ce qu’on appelle la plateforme technologique était au point. On savait exactement, grâce à leurs travaux, ce qu’il fallait faire pour produire un ARN messager qui permet à nos cellules de coder pour cette fameuse protéine Spike, dont on parle beaucoup, qui est la clé d’entrée du virus dans nos cellules. C’est donc la première étape de l’infection.

On savait que la protéine Spike était une très bonne cible de vaccin, on savait que l’ARN messager pouvait justement être utilisé pour produire ce vaccin, et donc il suffisait de mettre le tout ensemble, ce qu’ils ont fait relativement rapidement puisque moins d’un an après l’infection, le vaccin était prêt." 


►►► Lire aussi: Comprendre les vaccins à ARN messager en 7 mots-clefs


C’est la première fois qu’on utilisait cette technologie pour un vaccin ?

"Non, parce qu’il a déjà été testé, par exemple pour lutter contre le cancer, et des patients avaient déjà été injectés, mais pas à une échelle comme maintenant, puisqu’il y a maintenant environ six milliards de personnes dans le monde qui ont été injectées avec un vaccin ; pas tous avec l’ARN messager, mais quand même une grande proportion. On connaissait très bien la plateforme et de nombreux patients avaient déjà été injectés."

On a l’histoire du passé de toute la recherche qui a permis d’aboutir à ce vaccin. Quelles sont maintenant les perspectives pour le futur ?

"Ce qui est assez remarquable, et les chercheurs de BioNTech sont déjà en train d’y travailler, c’est que cette technologie va permettre non seulement d’induire une réponse immunitaire, donc un vaccin contre des virus, par exemple, mais ils sont également en train de mettre au point un vaccin contre la malaria, contre le HIV, et contre le cancer aussi. Il suffit donc d’injecter un ARN messager comme vaccin qui permet de produire différentes protéines qui sont des antigènes tumoraux, c’est-à-dire des antigènes qui sont exprimés spécifiquement par la tumeur. Ça, c’est déjà fait et c’est en étude clinique.

À l’inverse, si on essaye d’induire une réponse immunitaire contre un virus ou contre un cancer, on peut également faire l’inverse et ils ont publié des résultats qui montrent qu’il y a moyen d’établir une thérapie pour les maladies auto-immunes, c’est-à-dire de faire l’inverse, de bloquer la réponse immunitaire contre nos propres constituants, ce qui est le cas dans une réponse auto-immune. Le patient répond contre ses propres constituants.

Il y a un moyen, en utilisant l’ARN, qui ne sera donc pas du tout activateur, mais justement inhibiteur, de bloquer cette réponse. Donc, cette technologie ouvre vraiment d’énormes perspectives de thérapies pour l’homme."

Il y a aussi des craintes liées à cette technologie. Il y en a qui pensent que l’ARN pourrait s’intégrer à l’ADN dans le noyau de la cellule. Qu’est-ce qu’on peut répondre à ces personnes qui s’inquiètent ?

"Un scientifique ne peut jamais dire jamais, mais tout ce qu’on sait, c’est que ça n’arrivera pas parce que l’ARN messager est d’abord extrêmement instable, et c’est d’ailleurs pour ça qu’on doit le garder à moins 70 degrés, ce qui complique évidemment les choses. Il est donc extrêmement instable et de très courte durée de vie, et il se trouve dans le cytoplasme de la cellule et pas dans le noyau où se trouve notre ADN. Donc non, il ne s’intégrera pas dans notre ADN, il n’y a pas de raison de s’inquiéter à ce sujet."

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