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Mort de Pierre laroche : "Le timide au paradis"

Pierre Laroche dans "Le rêve d'un homme ridicule"
05 mars 2014 à 17:513 min
Par Christian Jade

 

Il avait remporté en 1961-autant dire l’Antiquité ou le Moyen Age pour les jeunes générations!- une Eve du Théâtre (les Prix de la Critique de l’époque) pour sa magistrale interprétation du Timide au Palais de Tirso de Molina au Rideau de Bruxelles. J’achevais ma licence en langues romanes, loin du journalisme et de la critique théâtrale…et je m’en souviens (de la pièce, pas de l’Eve!)! J’aimais déjà le théâtre, mais n’étais pas encore "drogué". Depuis lors j’ai pu voir Pierre comme acteur ou metteur en scène, au Rideau, au National, au Public, dans toutes les "familles" théâtrales où accueillir ce "Monsieur" était un plaisir, un honneur et un bonheur. Mais du simple dialogue avec l’homme, hors les planches, naissait la satisfaction d’entendre un esprit fin, cultivé, nuancé et toujours à l’écoute de l’autre. Bref ce chrétien fervent- un instant tenté par la vie de moine et la marine, - était aussi un "honnête homme" et un humaniste, au sens large du terme.

Ce Timide au Palais avait, de manière assez stupéfiante, était négligé par nos petites marques d’estime, les Prix annuels de la critique, depuis….1961. Il a dû attendre 2007 et l’âge de 77 ans pour se voir attribuer un prix pour l’ensemble e sa carrière ! A cette occasion ma collègue Michèle Friche, présidente du jury de ces Prix de la critique, avait résumé sa carrière avec élégance, en ces termes en ces termes, je la cite.

Quel Pierre Laroche se cache derrière le vertige des chiffres? Cinquante-cinq ans de théâtre, une centaine de rôles, autant de mises en scène... et une pléiade de disciples. Cette moisson féconde, engrangée en 77 ans, a blanchi les cheveux mais n'a pas effacé le pétillement du regard ni l'allégresse de la découverte. Et si Pierre Laroche a clôturé en 2003 le chapitre " mise en scène ", avec L'Adolescent de Dostoievski, il n'a nullement l'envie de laisser en coulisses le comédien qui l'habite: c'est pour lui, et pour Jacqueline Bir, que Pietro Pizzuti a écrit L'eau du loup, créé la saison dernière aux Martyrs dans la mise en scène de Christine Delmotte. L'homme dont l'adolescence rêvait de marine et de voyage, de philosophie aussi, s'est tôt enraciné au théâtre, dans le sillage initiatique de Julien Bertheau (à Paris) et de Claude Etienne, au Conservatoire et au Rideau de Bruxelles. Ce dernier, fondateur du Rideau, fit de Pierre Laroche son adjoint jusqu'en 1968 et adouba ses projets les plus fous, comme celui de bâtir un spectacle sur Blaise Pascal et ses Pensées (1975). Pierre Laroche n'a pas cherché pas à lui succéder, il n'est pas homme d'institution et sa fidélité à la scène du Rideau ne l'empêcha pas de sillonner d'autres terres, de mettre en scène et de co-diriger aux Pays-bas, à la Comédie de la Haye, de se lancer dans l'aventure de la Divine Comédie (Purgatoire) de Dante au Théâtre National, de dialoguer avec la caméra, devant et derrière, de balayer toute barrière linguistique en mettant en scène au KVS (Koninklijk vlaams schouwburg), d'être aussi à la rampe du Théâtre Le Public où nous le retrouverons en tête à tête avec Dostoievski, l'écrivain de toute une vie, " prophétique, incommensurable ". Il interprétera en janvier prochain le Rêve d'un homme ridicule, mis en scène par Sandrine, l'une de ses filles... Car le théâtre se vite en famille chez les Laroche, dans une maison chaleureuse, débordant de livres, vivante de fresques d'amis décorateurs... Mais il est encore un autre Pierre, pédagogue humaniste, formidable " éveilleur ", qui créa avec d'autres l'IAD (Institut des Arts de Diffusion) en 1959, et ensemença toute une génération d'artistes au Conservatoire de Bruxelles, des êtres qui ne lui ressemblent pas, nécessairement, mais pour qui il a ouvert l'horizon, les Frédéric Dussenne, Pietro Pizzuti, Yannick Rénier... Un art de la transmission, qui, confie-t-il, " se hume et se devine plus qu'il ne s'exprime ". Le sien respecte la fragilité d'un artiste, éveille ses doutes et ses certitudes. Main de fer dans gant de velours et précieux diplomate quand il faut trancher dans le vif, Pierre Laroche est peu doué pour le mépris, l'égocentrisme et la vanité. A tel point que de toute sa carrière il ne fut récompensé que d'une seule Eve du Théâtre en... 1961, pour sa mise en scène du Timide au Palais de Tirso de Molina! Un oubli inimaginable... que nous tentons de réparer aujourd'hui par le prix Bernadette Abraté. M.F.

La " réparation" a eu lieu et Pierre a encore joué, depuis lors au Public, dans son cher Dostoievski, mis en scène par une de ses filles, Sandrine. Ce "Rêve d’un homme ridicule", extrait de " Souvenirs de la maison des morts " le projetait, idéalement, dans le rêve de sa propre mort, à, laquelle il faisait face, avec sérénité. "Il s’endort et rêve de sa mort. C’est au travers de ce songe que notre désillusionné fera son chemin initiatique. A son réveil un homme nouveau est né, et le voilà devant nous, fort de sa nouvelle vérité."

 

Nb/ Les funérailles de Pierre Laroche auront lieu ce samedi 8 mars à la Cathédrale St Michel à 14h.

Christian Jade et Michèle Friche.

Photo Théâtre Le Public DR

 

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