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Journal du classique

Molière en musique : naissance de la comédie-ballet

Molière en musique : naissance de la comédie-ballet

Il y a 400 ans, au mois de janvier 1622, naissait un certain Jean-Baptiste Poquelin. Quatre siècles plus tard, ses pièces de théâtre continuent d’être jouées dans le monde entier et la seule évocation de son nom convoque la tradition théâtrale française. Ce nom, c’est son nom de scène, et c’est bien entendu Molière. Parmi ses pièces les plus fameuses, on retrouve Le Bourgeois Gentilhomme, Monsieur de Pourceaugnac ou encore Le Malade imaginaire. Le point commun de ces pièces ? Ce sont toutes des comédies-ballets, un genre inventé par Molière et un autre Jean-Baptiste, le compositeur d’origine italienne Lully.

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Si vous avez vu le très beau film de Gérard Corbiau, intitulé Le Roi danse, vous connaissez certainement le lien étroit qui liait Molière, comédien et auteur protégé du roi Louis XIV, et le compositeur Jean-Baptiste Lully. Le film retrace l’histoire de la rencontre entre Molière, Jean-Baptiste Lully et le jeune Louis XIV, selon que l’on surnommera Le Roi Soleil à la suite du Ballet royal de la Nuit dans lequel le jeune Louis a dansé le rôle du Soleil. Mais savez-vous quelle fut la première collaboration entre Molière et Lully ? Savez-vous comment s’est créé ce genre nouveau de la comédie-ballet, qui allie théâtre, musique et danse ?

Les Fâcheux dans les Jardins de Vaux-le-Vicômte

Par un soir d’été 1661, le 17 août, le Roi Louis XIV assiste à une fête somptueuse que donne le Surintendant des Finances, Nicolas Fouquet, dans sa nouvelle demeure, le Château de Vaux-le-Vicomte. Une fête de tous les superlatifs qui causera la perte du ministre des finances, qui sera condamné par le roi à la confiscation de ses biens et au bannissement.

Des jeux de jets d’eaux enchantent les invités dans les jardins du château, un banquet de plus de mille couverts est servi par le chef Vatel, et surtout, Molière, auteur et comédien célèbre, crée sa nouvelle pièce, une pièce d’un genre totalement inédit, la comédie-ballet Les Fâcheux. Cette pièce allie la comédie parlée à la musique et à la danse.

Les jardins du Château de Vaux-le-Vicomte
Les jardins du Château de Vaux-le-Vicomte © Tous droits réservés

Le texte de cette toute première comédie-ballet est écrit par Molière et la musique est composée par Pierre Beauchamps, danseur et chorégraphe, qui formera, avec Jean-Baptiste Lully et Molière, le trio de ce début d’âge d’or de la comédie-ballet.

Jean-Baptiste Lully, qui compose pour le roi depuis 1652, qui a triomphé avec le Ballet d’Alcidiane en 1659, et qui a été fraîchement nommé Surintendant de la musique du roi, participe au ballet Les Fâcheux en composant seulement une Courante, chantée et dansée par le personnage de Lysandre, incarné par Molière en personne.

Cette première rencontre des deux Jean-Baptiste donnera naissance à dix années de collaboration fructueuse et passionnée.

Nicolas Fouquet reçoit le Roi Louis XIV à Vaux-le-Vicomte
Nicolas Fouquet reçoit le Roi Louis XIV à Vaux-le-Vicomte © Tous droits réservés

Le trio Molière, Lully et Beauchamps

Après les Fâcheux, la collaboration du trio Molière, Lully et Beauchamps est actée avec la création d’une seconde comédie-ballet, Le Mariage forcé, créé en janvier 1664. Il faut dire que ce genre naissant mêlant comédie, musique et danse – dont raffole le jeune roi – a tout de suite plu à Louis XIV, qui, dix ans durant, chargera Molière et Lully de la création de comédies-ballets pour les fêtes et divertissements royaux.

Le rythme de production du trio est impressionnant. Il faut dire que les commandes royales n’offrent très souvent qu’un délai très court à Molière et Lully. Parmi les comédies-ballets écrites entre 1661 et 1672, on retrouve notamment La Pastorale Comique, dont le texte complet n’a jamais été imprimé et dont il ne nous reste que les parties chantées, mais également L’Amour médecin, George Dandin ou le Mari confondu, Monsieur de Pourceaugnac, Les Amants magnifiques pour enfin arriver à l’apothéose de la collaboration entre Molière et Lully, avec le Bourgeois Gentilhomme.

Le Bourgeois Gentilhomme, sommet de la collaboration entre Lully et Molière

"Le Bourgeois gentilhomme" est une comédie ballet en cinq actes, représentée pour la première fois en 1670 devant le roi et la cour au Château de Chambord.

La pièce met en scène Monsieur Jourdain, un riche bourgeois, qui veut imiter le comportement des aristocrates. Un personnage tourné en ridicule par Molière qui le montre dans des situations cocasses et ridicules.

Cette comédie tire son origine du scandale provoqué en 1669 par l’ambassadeur turc Soliman Aga, envoyé du sultan de l’Empire ottoman, Mehmed IV. Lors de la visite de l’ambassadeur, Louis XIV déploie des montagnes de fastes et de fêtes afin d’impressionner l’ambassadeur turc. Et ce dernier aurait dénigré la réception donnée par Louis XIV en son honneur, déclarant : "dans mon pays, lorsque le Grand Seigneur se montre au peuple, son cheval est plus richement orné que l’habit que je viens de voir."

Monsieur Jourdain, personnage principal de la comédie-ballet de Molière et Lully, le Bourgeois Gentilhomme

Des propos qui, arrivés aux oreilles du Roi-Soleil, piquèrent au vif l’orgueil du roi. Mais la réponse du Roi se prépare, sous les doigts de Molière et Lully qui compose donc leur comédie-ballet Le Bourgeois Gentilhomme, avec, au cinquième acte, la fameuse grande cérémonie turque au cours de laquelle Monsieur Jourdain est promu "Mamamouchi". La réplique de Louis XIV à l’effronterie de l’ambassadeur turque.

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La rupture entre Molière et Lully

L’année 1672 marque la fin de la collaboration entre Molière et Lully. Et cette rupture est brutale pour le dramaturge qui voit son ami et collaborateur lui tourner le dos pour s’investir dans le nouveau genre qui s’imposera en France, l’opéra.

Comme souvent dans les histoires d’amour passionnées, la rupture est violente. Alors que le duo triomphe avec leur tragicomédie ballet, Psychée, Lully manœuvre pour obtenir un précieux sésame, le privilège de l’opéra, que possède depuis 1669 un certain Pierre Perrin. Ce privilège donne, à celui qui le possède, l’exclusivité de donner des opéras dans la capitale. Et en 1672, Pierre Perrin est en prison, endetté et accablé par ses créanciers. Et ils sont nombreux à tenter de lui racheter le privilège de l’opéra.

En mars 1672, c’est finalement Lully qui parvient à obtenir le précieux document et il en profite, au détriment de Molière. Une concurrence et une certaine animosité s’installent entre les deux hommes. Il faut dire que durant leurs années de collaboration, Molière s’est fortement enrichi grâce à la reprise des comédies-ballets, créées pour les divertissements royaux, dans son propre théâtre. Et comme l’explique l’historien de l’art et musicologue, Jérôme de La Gorce, "d’après ce que l’on sait, Lully ne touche pas un centime des recettes colossales" générées par ses reprises au théâtre de Molière. Un sentiment de dépossession qui a pu certainement alimenter une certaine animosité du compositeur envers de dramaturge.

Cette rupture donnera naissance à une autre collaboration, celle de Molière avec le compositeur Marc-Antoine Charpentier qui composera la musique des prochaines comédies ballets de Molière et qui réécrira même les musiques initialement écrites par Lully pour la reprise de certaines comédies ballets dans le théâtre du Palais-Royal. Le sommet de la collaboration entre Molière et Charpentier est, bien entendu, la dernière comédie ballet de Molière, Le Malade imaginaire.

Marc-Antoine Charpentier

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