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Moderat : "C’est peut-être le meilleur album que l’on ait pu faire"

Moderat : "C’est peut-être le meilleur album que l’on ait pu faire"
13 mai 2022 à 17:285 min
Par Guillaume Scheunders

Cinq ans après la fin de sa dernière tournée, le supergroupe, réunissant Gernot Bronsert et Sebastian Szary de Modeselektor et Sascha Ring d’Apparat, sort son quatrième opus, "More D4ta", l’anagramme de "Moderat 4". Les trois Allemands avaient teasé leur retour ces derniers mois avec trois titres (dont deux clippés) : Fast Land, Easy Prey et More Love. Et puisque les bonnes nouvelles n’arrivent jamais seules, on a eu l’honneur de les avoir en interview pour discuter de cet excellent disque.

Vendredi, 18h. C’est la fin de semaine pour tout le monde et encore plus pour nos trois interlocuteurs, qui viennent d’enchaîner 14 interviews avant que notre réunion Zoom ne commence. Le trio semble fatigué, mais il n’évite pas pour autant les questions, oscillant entre sérieux et blagues décontractées. Car outre l’épuisement, il y a dans l’air cette excitation de dévoiler au monde leur nouvel album et de bientôt entamer une longue tournée, eux qui s’étaient laissés en 2017 après un concert de clôture d’anthologie, à Berlin, devant 17 000 personnes. Cinq années que les trois membres ont consacrées à leurs projets personnels – Modeselektor d’un côté, Apparat de l’autre -, un moment nécéssaire, selon Sascha Ring : "Après avoir sorti nos deuxième et troisième albums, on a tourné pendant quatre ou cinq ans d’affilée et c’était vraiment de trop. On l’a tous senti. Avant, Moderat était l’air frais qui nous permettait de sortir de nos projets solo. Là, c’était devenu le contraire."

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Il aura fallu attendre 2019 pour que le groupe ressente le besoin de retourner en studio. "Ça a pris un peu de temps pour qu’on se retrouve et qu’on rattrape le temps perdu. Mais une fois qu’on est arrivés dans le studio, l’énergie de Moderat est revenue assez vite. Et c’est beau de voir qu’après cinq ans c’est toujours possible", explique Apparat, avant d’ironiser : "C’est un peu comme retrouver une ex-petite amie et de voir qu’il y a peut-être toujours quelque chose entre vous. Avec mes deux petits amis ici, il y a toujours un truc (rires)."

Pour ce disque, ils n’ont pas voulu trop réfléchir et ont puisé dans l’essence même de l’esthétique sonore de Moderat. 10 titres, tantôt dansants, tantôt adoucis, captant du début à la fin cette mélancolie atmosphérique propre au groupe. "Beaucoup de groupes se sont bien réinventés en proposant un nouveau son", avance Sascha," Par exemple, j’ai beaucoup aimé le troisième album de Portishead parce qu’il était complètement différent, mais c’est le genre de groupe qui peut se le permettre. Moderat est un groupe tellement défini par son esthétique sonore que l’on devait rester collés à celle-ci, ce pourquoi cet album sonne de cette manière."

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Marqué par le monde

D’une manière assez universelle, les disques sortant à cette période ont de grandes chances de naître avec la griffe d’un contexte mondial plus que chamboulé. Celui-ci n’a pas dérogé à la règle et les titres des morceaux témoignent d’un côté sombre,, voire gothique, accompagné cependant d’une touche de lumière. Une sorte d’équilibre entre espoir et désenchantement. "L’enregistrement de ce disque était assez intense avec tout ce qui se passait dans le monde, crise après crise", raconte Gernot, "On était vraiment heureux d’être ensemble en studio pour échapper à la réalité. On ne voulait pas que cette énergie négative fasse partie de cet album." Mais malgré tout, des noms de pistes comme Undo Redo, Doom Hype ou Numb Bell sont des témoins que le monde extérieur les a touchés, ce que confirme Sascha : "On ne peut pas bloquer ce qui se passe autour de nous. Quand on est ici au studio, on essaye de s’isoler, mais il n’y a pas d’échappatoire parfaite."

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Le meilleur album de Moderat ?

D’aucuns pourront dire que les premiers albums de Moderat partaient un peu dans tous les sens et manquaient d’une cohérence globale, d’un fil rouge qui articule l’album du début à la fin. Ils avaient d’ailleurs rectifié le tir sur leur troisième opus, le sobrement nommé III. En partant de ce constat, More D4ta se positionne comme la quintessence de ce que le groupe a à offrir. Un album qui capture leur son significatif de la meilleure des manières, balancé avec l’harmonie la plus totale. L’album le plus consistant du trio, certes, mais le meilleur ? En tout cas, Gernot Bronsert ose l’avancer : "Ce n’est pas juste une collection de morceaux. Toutes les musiques se parlent entre elles, ont une bonne connexion. Même s’il sonne un peu sombre, il est très coloré, très varié, très personnel. C’est peut-être le meilleur album qu’on ait pu faire. Mais peut-être que je changerai mon opinion demain."

On était juste impressionnés par la stupidité du monde.

Dans More D4ta, le trio a voulu faire infuser une dimension dénonciatrice, même s’ils ne se voient pas en prophètes. Du titre à la pochette, on sent qu’ils pointent du doigt un monde qui s’effondre. Toujours plus d’informations, toujours plus de démesure, toujours plus de conflits, d’injustice et de stupidité. "Je pensais que le genre humain tendait vers une évolution, mais en réalité ça va être de pire en pire", déplore Gernot en pensant au monde qui l’entoure. Cette sensation de surenchère constante de l’information a été accélérée durant la pandémie, les mettant face au constat que le monde devenait absurde face à l’affluence des nouvelles technologies, de l’avènement du digital, de la numérisation à outrance… "Les gens devraient un peu plus douter des technologies", selon Sascha, "Elles sont devenues des parties tellement importantes de notre vie, surtout durant la pandémie. Et ça ne va pas en s’améliorant." Actif depuis le début des années 2000, le groupe a eu l’occasion de voir la transition s’opérer. "Au début, on avait MySpace, où l'on pouvait mettre tout ce qu’on voulait et nos fans étaient enchantés. Maintenant, on a des réunions avec nos community managers qui nous proposent de poster quelque chose à une telle minute plutôt qu’à une autre car c’est la meilleure pour toucher telle ou telle audience. Il n’y a plus aucune innocence, ce n’est que du business."

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Avec cette surcharge d’informations, vient forcément l’avènement des théories du complot. Les trois comparses ont eu l’occasion d’assister aux montées en puissance des climato-sceptiques, des corona-sceptiques, des platistes ou des Qanon, etc. Ce qui leur a inspiré d’une certaine manière le thème de cet album. "Beaucoup de gens sont complètement dépassés par rapport à toutes les possibilités qu’on leur offre. Si vous êtes aptes à recevoir autant d’infos, ça rend les choses intéressantes. Mais si vous êtes noyés d’informations, vous vous dirigerez vers des explications plus simples même si elles sont complètement folles", expose Sascha pour expliquer le phénomène.

Moderat, rois de Bruxelles

Avec un nouvel album et un live show léché dans les poches, les Allemands s’apprêtent à partir en tournée mondiale dès la semaine prochaine. Ils passeront cet été du côté de Werchter, avant de revenir pour trois dates d’affilée à l’Ancienne Belgique en octobre, toutes déjà soldout. Faisant au passage de Bruxelles le seul endroit dans le monde où ils enchaînent trois concerts. Une histoire d’amour entre le groupe et Bruxelles, voire la Belgique, qui dure depuis longtemps. "On a joué assez tôt à Bruxelles dans notre carrière donc c’est une relation assez spéciale. La Belgique est un petit pays avec une scène musicale très développée et on constate que les gens sont vraiment à fond dans la musique. Vous avez aussi développé une culture festival d’une qualité extraordinaire. En Allemagne, on ne peut que vous jalouser avec nos festivals mainstream remplis d’ados bourrés (rires)." En tout cas, que ce soit avec Modeselektor ou Moderat, Gernot est catégorique : "Je n’ai aucun souvenir d’avoir déjà joué un mauvais concert en Belgique."

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