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Mode : Le livre noir d'une industrie qui nous tue

© Getty Images / Iuliia Isaieva

28 avr. 2021 à 05:33Temps de lecture4 min
Par RTBF La Première
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La mode fascine et fait rêver. Véritable art pour certains, purement utilitaire pour d’autres, s’habiller est indispensable pour tous et constitue parfois un moyen d’affirmation de soi. Cette industrie est pourtant devenue le symbole du capitalisme de séduction et d’une mondialisation malade. Système complexe d’exploitations et d’oppressions, elle repose sur différents types d’esclavage moderne. Plongée dans les coulisses de la mode avec Audrey Millet.
 


Ancienne styliste chez Dior, chercheuse associée au CNRS et docteure en histoire de l’art, Audrey Millet est spécialiste de l’histoire de l’habillement. Elle publie Le livre noir de la mode – Création, production, manipulation (Ed. Les Pérégrines). Un livre-enquête dense, extrêmement fouillé et glaçant.



La mode française est encore et toujours basée sur une sorte de trinité : Chanel, Dior, Saint-Laurent. La France repose sa réputation sur leur aura. Et on n’ose pas dire à quel point, derrière, les coulisses sont catastrophiques et la création difficile à mener, constate Audrey Millet.

Au départ passionnée de la mode, elle s’est spécialisée en histoire du textile, de l’industrie et des droits des travailleurs. Elle s’est rapidement rendu compte qu’il y avait extrêmement peu de création et beaucoup de plagiat dans le domaine. Elle a aussi découvert l’utilisation des métaux toxiques dans les vêtements, qui nous empoisonnent insidieusement.

Dans ce livre, elle remonte la chaîne de création et de production, analyse les pratiques de manipulation qui nous poussent à acheter toujours plus, fait le procès d’une industrie à bout de souffle qui meurt et nous tue.
 

La fast fashion

Parmi les tendances actuelles, Audrey Millet pointe la fast fashion, cette mode jetable, qu’elle définit comme ceci : "Lorsque vous achetez un produit, vous ne l’aimez pas, vous n’avez pas d’amour pour lui, vous pouvez le jeter. Pour 5 euros, selon plusieurs influenceuses, il n’y a pas de raison de s’en passer. Pour 5 euros, s’il y a une tache un peu difficile à enlever, ce n’est pas grave, vous le jetez. Pour 5 euros, votre vêtement va juste durer un certain nombre de lavages, s’il dure jusqu’à la prochaine saison, c’est déjà magnifique."

En même temps, à l’oeil nu, il est souvent difficile de détecter la différence de qualité, entre marché de prestige et marché de masse. "Lorsque le prix est supprimé de l’équation qui différencie ces segments, les détaillants réajustent leur stratégie dans une spirale descendante, pour offrir un produit à l’apparence du haut de gamme au prix le plus bas. Donc aujourd’hui, on ne sait vraiment plus ce qu’on achète", observe Audrey Millet.

Les prix bas poussent à la surconsommation. Certaines grandes marques reçoivent des nouveaux modèles quotidiennement. Ces multinationales se sont organisées de manière extrêmement efficace, depuis les années 80, avec leurs propres usines de fabrication de textile, et des gammes très complètes, via une politique d’acquisition d’autres marques.
 

Démocratisation des prix

Au départ la démocratisation des prix n’était pas une mauvaise chose. Audrey Millet ne critique pas du tout cette démocratisation du vêtement, mais plutôt ses conséquences.

"On doit se réjouir d’une démocratisation du vêtement. On doit se réjouir de pouvoir choisir une couleur, une matière, quelque chose qui nous va bien, qui nous permet de nous sentir bien, qui nous permet d’assurer, qui participe à notre bonheur et à la conscience de notre propre corps.
En revanche, ce rythme effréné est vraiment problématique. Les consommateurs le savent. Ce rythme-là, pour baisser les coûts et encore baisser les coûts et nous faire acheter, parce que notre salaire n’est pas extensible, repose sur un régime de misère globale, et c’est ceci qui est dommageable."

Et ce problème est complètement gommé par le discours de la publicité ou par les influenceurs et influenceuses mode. C’est la culture du toujours plus : acheter beaucoup de vêtements avec peu d’argent. Il faut dire que l’apparence est devenue un critère de réussite sociale, de succès.

Les stars du tapis rouge jouent aussi un rôle dans cette fast fashion. Ils ont des partenariats avec des marques de luxe, mais aussi avec des marques bon marché, pour vendre le plus possible. Ou encore avec des produits spécifiques, comme le It Bag, 'le sac qu’il faut avoir cette saison' : on l’envoie à quelques célébrités, on mène une campagne publicitaire mais on fonctionne sur liste d’attente. C’est peut-être un sac en papier ou en plastique, mais son prix va exploser !
 

Et la création ?

Cela pose aussi la question du métier de créateur. "Techniquement, le créateur, c’est celui qui nous vend du rêve, qui a travaillé, réfléchi, qui est là pour améliorer nos corps, réfléchir à nos formes, nous donner du bonheur." Mais l’époque de Christian Dior est bien révolue : aujourd’hui les idées viennent de la rue, d’internet, des réseaux sociaux.

"Depuis les années 80, la mode se crée à partir d’une veille internet, qui est une veille de la publicité, de la copie, du plagiat, qui permet de reproduire un modèle et de le mettre en vente en 48 heures. Il y a aujourd’hui très peu de création, et certainement pas en fast fashion", affirme Audrey Millet.

Mais cela a des conséquences aussi sur les marques luxueuses et sur la haute couture. "Pour donner un bout de luxe, un bout d’amour, un bout de rareté, on compte souvent sur les accessoires, puisque les ensembles complets de luxe ou de demi-luxe sont très chers". Une ceinture avec un beau gros monogramme, les lunettes de soleil, en plastique, mais avec le logo ! Car la logomania, qui s’est imposée depuis les années 2000, a la vie longue !
 

Réhumaniser la mode

Audrey Millet aborde aussi longuement le travail des enfants, la discrimination, les abus et le harcèlement des patrons d’usines, les bas salaires, la mise en danger des travailleurs comme des consommateurs, les dégradations environnementales.

Le livre noir de la mode est aussi et surtout un appel aux patrons, entrepreneurs, chercheurs, créateurs et citoyens à la réhumaniser pour la sauver. Il y a bien eu une prise de conscience et certaines évolutions, mais ce n’est pas suffisant.

"On a besoin d’une force citoyenne pour dire : non, nous ne voulons pas que nos vêtements tuent les gens et qu’ils nous empoisonnent. On a besoin que les industriels s’engagent, et ils ont commencé. Mais on est aussi dans une grande période de greenwashing qui n’est pas très agréable."
 

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