Mission près du volcan Nyiragongo : "L'enjeu est de savoir s'il s'agit d'une bombe à retardement ou pas"

Des habitants marchent à travers les fumées du volcan
30 mai 2021 à 11:34 - mise à jour 30 mai 2021 à 11:34Temps de lecture4 min
Par Lucie Dendooven

400.000 personnes ont évacué la ville de Goma, dans l’est du Congo, depuis le jeudi 28 mai. Ils craignent une nouvelle éruption du volcan Nyiragongo. Trois volcanologues du musée royal d’Afrique centrale sont partis hier à Goma pour prêter main-forte aux équipes de l’observatoire de Goma et les aider à mieux comprendre et interpréter les phénomènes actuels. Ils vont, notamment, remplacer les stations de mesure qui ont été détruites. Il s’agit de stations GPS qui mesurent les déformations du sol et permettent de déterminer la présence d’une faille. Présents également, des sismomètres qui mesurent les vibrations du sol. Ces instruments de mesures sont répartis partout autour du volcan Nyaragongo et même au sommet de son cratère.

Le mystère : aucun signe précurseur d’une éruption volcanique

Ils fonctionnaient correctement avant l’éruption du volcan et pourtant, ils n’ont détecté aucun signe précurseur. Benoît Smets, volcanologue au Musée royal d’Afrique centrale étudie le Nyiragongo depuis plusieurs années. Il est arrivé, hier soir, par avion, à Kigali et a hâte de comprendre ce qui s’est passé. "Le volcan n’a absolument pas prévenu qu’il allait entrer en éruption, comme c’était le cas en 2002 et en 1977, où il y avait des signes précurseurs avec des tremblements de terre régionaux et l’éruption d’un volcan voisin. Ici, rien, si ce n’est un lac de lave très actif depuis plusieurs années. Tout l’enjeu de notre mission c’est de voir si on est vers la fin de cette crise ou si au contraire, il s’agit d’un phénomène de bombe à retardement ".

L’un des dangers d’un volcan très actif, comme celui-ci, est qu’il se trouve à proximité d’une ville avec une densité de population importante.

On dénombre deux millions d’habitants dans sa périphérie. Par ailleurs, la ville de Goma se trouve en bordure du lac Kivu. Ce lac contient des volumes gigantesques de gaz qui sont en solution. Il s’agit surtout de méthane et de CO2. On parle de 60 km3 de méthane et 300 km3 de CO2 dissous en profondeur dans les eaux.

Le risque d’un dégazage du lac Kivu, un immense nuage toxique de CO2

Alain Bernard est volcanologue à l’ULB, l’Université Libre de Bruxelles. C’est un spécialiste des éruptions limniques c’est-à-dire d’un dégazage brutal d’un lac volcanique. Selon lui, le lac Kivu représente une bombe sous les pieds des habitants de Goma. Il nous explique : "Le risque est de voir les eaux profondes chargées en méthane et en CO2 remonter vers la surface et provoquer un dégagement toxique mortel. Au Cameroun en 1986, un nuage de CO2 s’est échappé du lac Nyos. Il a tué, à l’époque, 1800 personnes. Dans le cas du lac Kivu, on s’attend à une catastrophe 1000 fois plus importante. Il s’agit de concentrations telles que les populations meurent par asphyxie".


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Fort heureusement, les eaux profondes du lac Kivu sont plus denses que les eaux de surface. Elles sont aussi plus froides. Il y a une bonne stratification des couches d’eau.

Mais cette stratification est mise en péril par l’ouverture possible d’une fissure au niveau du lac Kivu. Dans le futur, il est prévu de vidanger le lac Kivu de son gaz. Alain Bernard poursuit : "On a commencé à exploiter le méthane pour faire tourner une petite centrale électrique qui est une station pilote exploitée depuis 2015. Mais il faut être très prudent dans cette exploitation car il ne faut pas déstabiliser trop brusquement la stratification des couches d’eau mais c’est une des solutions pour désamorcer cette bombe à retardement. "

Nous éviterons de prendre trop de risques personnels. Nous ne sommes pas des têtes brûlées.

Pour l’heure, d’autres dangers guettent les habitants de Goma et cette équipe de scientifiques belges dépêchée sur place, comme l’explique Corentin Caudron, chargé de recherche à Ister Grenoble: "Une des craintes, ce sont les séismes. Or, il y en a énormément actuellement au niveau de Goma. C’est donc l’enjeu de la mission, continuer à déterminer l’épicentre et la profondeur de ces séismes ".

Benoît Smets avec qui il est contact permanent, enchaîne : "Actuellement, la sismicité se concentre au niveau du lac Kivu. Ce magma a été un peu stoppé au niveau des couches profondes. L’intensité de la sismicité a un peu diminué mais pas la déformation du sol, c’est-à-dire que le sol bouge encore à cause de cette activité. Nous craignons une accumulation d’énergie et de contraintes qui pourraient faire redémarrer une éruption volcanique importante. "

Les volcanologues belges ont aussi emporté des drones avec eux. Ces drones permettront de cartographier les fissures qui se sont ouvertes au cours de ces dernières semaines. Cette cartographie permettra aussi de comprendre comment se sont mises en place les coulées de lave notamment. Etant donné le risque, peu de chance que nos équipes gravissent les pentes du volcan. Mais ils vont utiliser les images satellites en haute résolution et leur drone pour déterminer dans quelle mesure le lac de lave, présent au sommet du volcan, s’est drainé et s’est ou pas reformé.

L’équipe atterrit dans une zone à risque extrême. Mais ils ont une bonne expérience du terrain car ils se sont déjà rendus, très souvent, dans cette zone. Ils sont équipés de masque à gaz et de tout l’équipement de base nécessaire pour faire face à ce danger. "Nous éviterons de prendre trop de risques personnels. Nous ne sommes pas des têtes brûlées", conclut Benoît Smets qui met fin à notre conversation, appelé à d’autres tâches impérieuses.

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