Miniaturisation, camouflage, systèmes d'écoute : rencontre avec les "Q" de la police fédérale

Dans cet atelier, des policiers travaillent le camouflage de micros, de caméras ou de traceurs GPS qui seront utilisés pour suivre des suspects

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25 mars 2021 à 05:00Temps de lecture4 min
Par Sébastien Georis

Le NTSU, "National Technical&Tactical Support Unit" de son nom officiel. Dans les couloirs de la police fédérale, certains l’ont rebaptisé avec humour "Not The Same Unit", "pas la même unité" en français. C’est une évidence : s’ils font partie des unités spéciales, les membres du NTSU sont très différents de leurs collègues cagoulés et armés requis sur le terrain en cas de situation de crise. A ce point différents qu’en interne, avec humour toujours, on les surnomme les "Q", en référence au célèbre expert qui invente les gadgets de James Bond.

S’il fallait lier l’actualité du NTSU à un titre de film, "Skyfall" de la saga James Bond pourrait d’ailleurs convenir. Les policiers viennent de faire tomber SKY ECC, un réseau de téléphones cryptés utilisé par les organisations criminelles. En coopération avec d’autres services de la police judiciaire fédérale, le NTSU a décrypté des centaines de millions de messages échangés entre malfaiteurs. "Un gros dossier qui nous occupe depuis plusieurs mois, plusieurs années même…", confirme un spécialiste des télécommunications qui se fait appeler Tweety. L’apport de l’unité technique a été "crucial" souligne Eric Snoeck, le directeur général de la police judiciaire fédérale, "non seulement pour le décryptage des communications mais aussi pour l’identification des personnes qui échangeaient les messages".

L'écran reprenant l'analyse des télécommunications d'un suspect, à la demande d'un juge d'instruction. Cette mission est encadrée par la loi.
L'écran reprenant l'analyse des télécommunications d'un suspect, à la demande d'un juge d'instruction. Cette mission est encadrée par la loi. © Tous droits réservés

L’interception des communications, l’identification de suspects et la localisation de criminels font partie des missions du NTSU. "L’écran derrière moi affiche le suivi d’une personne dans le cadre d’une enquête judiciaire", dévoile Tweety. L’écran fait apparaître quelques numéros de téléphone et de nombreux graphiques sous forme de courbes, de camemberts ou de colonnes. "On ne peut pas révéler nos techniques de recherche mais je peux vous dire qu’on arrive à collecter beaucoup d’informations à partir de l’activité d’un téléphone", explique prudemment Tweety dont le travail est de fournir des éléments pertinents aux enquêteurs dans des affaires de grand banditisme, de terrorisme, de traite d’êtres humains ou de disparitions inquiétantes. "On opère chaque fois à la demande d’un juge d’instruction", précise-t-il, car les écoutes téléphoniques sont strictement encadrées par la loi. "On ne met pas sa petite amie sur écoute pour savoir qui elle voit le week-end .

Investir est fondamental, sans quoi nous deviendrons sourds et aveugles aux activités criminelles

L’opération SKY ECC a mis en lumière la sophistication de plus en plus grande des techniques de communication utilisées par les criminels dans le but de rester sous les radars de la police. Il est loin, le temps de la création du NTSU, au début des années 90. "A l’époque, on savait directement où se trouvait le suspect qui communiquait puisque le câble du téléphone était raccordé à un mur", se rappelle Juan Corriat, chef de service. "Nous sommes maintenant dans un monde tout à fait différent." 

Pour les forces de l’ordre, la toile des technologies qui ne cesse de s’étendre représente un défi considérable. "4G, 4G + et 5G vont nécessiter une capacité d’adaptation rapide", insiste Juan Corriat. A ses côtés, Eric Snoeck, le patron de la police judiciaire, martèle le besoin d’investissement en matériel et formation. "C’est fondamental, sans quoi nous deviendrons sourds et aveugles aux activités criminelles. L’enjeu est de taille pour la police mais aussi pour la société de manière générale."

A la recherche de candidats spécialisés dans la haute technologie

Les ministres de l’Intérieur et de la Justice ont récemment annoncé l’arrivée d’une dotation de 32 millions d’euros à destination du NTSU ; dotation composée de 22 millions d’euros en subventions européennes et de 10 millions d’euros en investissements issus du budget supplémentaire de la Justice.

Face aux enjeux, la police fédérale se lance dans le recrutement de profils spécialisés en nouvelles technologies et en informatique, qu’ils soient issus de la police ou du monde civil.

Avant d’intégrer le NTSU, Tweety était par exemple ingénieur en physique nucléaire dans le privé. Un de ses collègues travaillait comme motoriste pour Ferrari et dans une écurie de pointe en championnat du monde des rallyes.

 

Juan Corriat, patron du NTSU
Juan Corriat, patron du NTSU © Tous droits réservés

L’analyse des données de télécommunications de suspects n’est pas la seule mission du NTSU. Dans certains laboratoires du service, on cultive l’art du camouflage de micros, de caméras ou de traceurs GPS qui seront utilisés pour suivre des suspects. On invente des systèmes D, du matériel miniaturisé, pour équiper les enquêteurs ou les policiers en intervention. "On est justement en train de travailler sur un prototype", explique Leji, les doigts plongés dans de minuscules pièces d’électronique… "On ne peut pas en dire trop mais c’est quelque chose qu’on ne trouve pas dans le commerce, un prototype qui va servir de transmission. En cas de situation délicate, les gens sur le terrain pourront être avertis discrètement d’un danger."

Et puis, il y a une grenouille en cours de finition sur une table, maquillée de peinture verte. Ou encore un banc en cours de construction. Ce sont forcément des objets spécialement conçus pour enquêter. Pour cacher un micro ? Une caméra ? Un traceur GPS ? Ou autre chose encore ? Mystère. Tout est confidentiel. Entrer dans ces laboratoires est déjà exceptionnel selon Juan Corriat.

"C’est ici que nous développons le matériel tenu secret avant de le déployer sur le terrain dans le cadre de la gestion d’incidents de crise ou d’enquêtes contre la criminalité grave et organisée. Ceux qui n’ont pas à entrer ici ne rentrent pas. Même nos autres collègues policiers." 

La visite de la RTBF n’est donc pas banale mais les membres du NTSU que nous avons rencontrés ont gardé une très grande part de secret afin de protéger le travail effectué sur le terrain dans la plus grande discrétion.

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