Week-end Première

Militer en attaquant des œuvres d’art, des actes de vandalisme qui remontent à plusieurs siècles

Histoire avec Valérie Piette

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Les actions chocs sur des œuvres d’art font la une, ces derniers mois. Lutte féministe, écologiste… on découvre, avec l’historienne Valérie Piette, les origines de ce moyen d’action.

Londres, octobre 2022 : Les Tournesols de Vincent Van Gogh sont aspergés par des jets de soupe aux tomates. Les deux jeunes femmes responsables de cette action souhaitent, par cet acte fort et très médiatisé, s’opposer à l’exploitation des énergies fossiles. Leur communiqué de presse précise : à cause de la montée en flèche des prix du gaz, des millions de foyers britanniques ne pourront pas se permettre de chauffer une boîte de soupe cet hiver. D’où le lancer de soupe sur la vitre du tableau.

Le geste est fort, visible. Face à l’urgence climatique, l’idée serait de réveiller les consciences. Cette action dérange : on attaque l’art ! Le monde de l’art réagit violemment.

D’autres actes similaires ont depuis fait le buzz, comme en Allemagne, où de la purée de pomme de terre a maculé un tableau de Monet, Les Meules, au nom du réchauffement climatique.

Les directions de musées renforcent leur sécurité : l’art doit être protégé face aux assauts de cette nouvelle forme d’activisme. Nouvelle, vraiment ?

Activistes devant Les Meules de Monet, au musée Barberini de Postdam le 23 octobre 2022 –
Activistes devant Les Meules de Monet, au musée Barberini de Postdam le 23 octobre 2022 – AFP – HANDOUT via Belga Image

Le 'vandalisme', une longue histoire

Le vandalisme des œuvres d’art n’est, en fait, absolument pas récent. Endommager, dégrader, voire détruire des tableaux, des sculptures, est même un phénomène omniprésent dans l’Histoire de l’art.

Le mot vandalisme fait d’ailleurs référence à une tribu germanique : les Vandales, tribu qui envahit Rome en 455 après notre ère, en détruisant de nombreuses œuvres d’art.

A chaque moment révolutionnaire, l’art est attaqué, car symbolisant le monde ancien, une société dont on ne veut plus.

Dans le cas des Tournesols de Van Gogh, nous sommes confrontés à des actes pensés, réfléchis et porteurs de sens. Il ne s’agit pas de détruire tout un musée, mais de donner sens et visibilité à un acte, et surtout à une cause. Un geste qui peut paraître fou, mais qui est bel et bien construit et prémédité.

Pourquoi s’en prendre à une oeuvre d’art ?

Les œuvres d’art ont un statut fort dans nos sociétés. Elles sont légitimes. Nous avons tous et toutes un rapport personnel à l’art : un regard, des sensations et surtout des émotions propres. Et cet instant personnel face à une œuvre fait aussi collectif, explique Valérie Piette.

Nous avons bien un lien à l’art qui relève du sacré. Le tableau possède un pouvoir symbolique puissant et lorsque nous entrons dans un musée, nous savons que nous entrons dans un lieu espace-temps sacralisant. Toucher au sacré réveille nos émotions.

Ces activistes climatiques touchent au sacré pour nous éveiller et nous livrer un message, pour nous sensibiliser à la fin de cette luxuriante nature. Ils s’inscrivent dans une longue lignée de protestation dirigée contre les œuvres d’art.

Ecologie, mais aussi féminisme

Des militantes féministes ont également utilisé ce procédé pour mettre en lumière les inégalités et autres discriminations que les femmes subissent.

Les suffragettes anglaises feront ainsi entendre leurs revendications pour accéder au droit de vote. Elles mèneront des actions phares, coups de poing, drôles quelquefois. Mary Richardson, alors étudiante aux Beaux-Arts, tailladera La Vénus au Miroir, de Velasquez, le 10 mars 1914 dans la National Gallery de Londres. Une dizaine d’autres actes forts de ce type suivront.

Ils symbolisent surtout la critique féministe envers les musées et donc envers la société. Ils soulignent le contraste entre la vénération des représentations dont les femmes font l’objet, surtout le nu féminin, et le traitement infligé aux femmes vivantes, à qui on refuse des droits fondamentaux.

Mary Richardson sera condamnée à 6 mois de prison et les femmes anglaises devront attendre 1928 pour accéder au droit de vote.

Activistes féministes et activistes climatiques s’en sont pris à l’art et donc à la magie de notre monde, pour essayer d’en faire ressortir ses inégalités et sa finitude annoncée. Profaner le lieu sacré pour dénoncer les attaques sur la nature et le corps des femmes.

D’autres exemples encore

D’autres formes de dégradation sont aussi à lister, comme celles qui s’en prennent aux statues ; on pense à la peinture rouge sur la statue de Léopold II, à Bruxelles. Ou encore à cette volonté excentrique du romancier polémiste Léon Blois, catholique traditionaliste, qui appela, à la fin du XIXe siècle, à compisser les statues de certains républicains, ses ennemis.

Compisser, ou l’art de souiller une statue par l’urine, "est-ce là aussi un autre acte politique ou artistique ?" interroge Valérie Piette.

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