Belgique

Michelle Martin sera libre ce vendredi : "On a intérêt à l’aider à se réinsérer"

Dossier de la rédaction sur la réinsertion des ex-détenus

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24 août 2022 à 11:02 - mise à jour 24 août 2022 à 13:04Temps de lecture4 min
Par Marine Lambrecht sur base d'une interview de Marie Van Cutsem

Ce vendredi, Michelle Martin sera libre. Après 10 ans sous liberté conditionnelle, l’ex-épouse de Marc Dutroux, sera libérée sans conditions. Elle faisait encore l’objet de contrôles d’une assistance de justice. C’est à présent terminé. Aujourd’hui âgée de 62 ans, Michelle Martin a suivi les étapes pour se réinsérer. Elle a même suivi des études de droit. Et pourtant, elle n’a pas trouvé de travail. Et elle n’en trouvera probablement jamais. Car dans la tête de nombreux Belges, elle ne se détachera jamais de l’affaire Dutroux. Michelle Martin n’est pas la seule détenue à sortir sans parvenir à se réinsérer pleinement dans la société. Loin de là. Les détenus qui dépendent du CPAS en sortant de prison sont nombreux.

Marie Van Cutsem a fait le point ce matin sur La Première avec ses deux invités : Benjamine Bovy, avocate de Michel Lelièvre, autre protagoniste de l’affaire Dutroux et Marc Nève, président du Conseil central de surveillance pénitentiaire.

Michelle Martin a purgé sa peine et aux yeux de la justice, elle va devenir une citoyenne totalement libre. Sa réinsertion est donc possible mais compliquée, estime Benjamine Bovy. "Il y a encore un souvenir très vivace dans l’opinion publique. Ça, c’est Michelle Martin qui va le vivre et on va voir comment elle va envisager la suite maintenant qu’elle n’aura plus de lien avec la justice belge." Certains se demandent d’ailleurs si l’avenir de Michelle Martin se trouve à l’étranger, là où son nom est moins connu.

Il y a trois ans, c’est la réinsertion d’un autre protagoniste de l’affaire Dutroux qui a posé question. Le client de Benjamine Bovy, Michel Lelièvre a été libéré sous conditions en 2019. Il avait été condamné en 2004 à 25 ans de prison. Sa réinsertion a été "progressive", selon son avocate. "On a eu peur pour lui, qu’il y ait des manifestations, qu’il soit reconnu, qu’il fasse l’objet de violence physique, mais il retrouve une place. Il reste avec le nom qu’il a, avec l’affaire à laquelle il est associé. Cela reste extrêmement compliqué pour lui, mais il trouve progressivement une place au sein de la société".

 

De nombreux ex-détenus au CPAS

Peu importe l’affaire, qu’elle soit médiatisée ou non, la réinsertion peut s’avérer compliquée. Les cas d’ex-détenus qui se retrouvent au CPAS sont "fréquents", d’après Marc Nève. Le président du Conseil central de surveillance pénitentiaire l’assure, "la liberté conditionnelle est un système qui fonctionne bien". Mais elle peut s’avérer très compliquée, surtout dans un dossier aussi médiatisé. Car se réinsérer, ce n’est pas juste trouver un boulot, c’est aussi trouver un logement et de nombreuses démarches administratives.

"Le processus est très long et il doit être accompagné", estime Marc Nève. "Ici, Michelle Martin, de ce que je sais, a pu bénéficier de l’aide d’un groupe proche pour pouvoir faire ses premiers pas et c’est tant mieux. Je crois qu’ils ont fait un travail tout à fait remarquable pour l’aider. Et ce travail continue d’ailleurs pour le moment. Mais c’est sûr que l’obstacle réel de la réintégration est de retrouver un emploi après avoir réussi des études. Voilà le challenge. Et cette étape-là n’a pas encore pu être franchie, hélas."

 

Le décalage avec la société

Le décalage entre la société qui avance et la vie en prison n’aide pas non plus les anciens détenus. "En prison, on vous dit à quelle heure vous vous levez, à quelle heure vous vous brossez les dents, à quelle heure vous mangez. Et tout à coup, on vous lâche et on vous dit : 'Tu dois aller chercher tes papiers, tu dois faire telle démarche à la commune", détaille Benjamine Bovy.

Rien que la gestion d’un logement peut s’avérer très compliquée, surtout quand on n’est pas accompagné. "On a un manque criant de personnel, même au niveau du SPF Justice et des Maisons de justice, pour encadrer ces gens. Ils ont parfois un contact avec un assistant de justice une demi-heure toutes les trois semaines et ils doivent se débrouiller tout seuls", poursuit-elle.

Des manques de moyen qui selon elle, nuisent à la société. "On a intérêt à ce qu’ils ne recommencent pas, on a intérêt à ce qu’ils retrouvent une place dans la société, donc on a intérêt à les aider à retrouver une place. Et nous dénonçons régulièrement, notamment à la Ligue des droits humains, qu’il y a un problème de financement de cet accompagnement."

Planifier la peine avant la réinsertion

Pour Marc Nève, avant de prévoir la réinsertion, il faut d’abord planifier la peine, ce qu’on ne ferait pas (assez) en Belgique. "Ce qui manque pour le moment cruellement, c’est le plan de détention, ce qu’on a d’ailleurs dans les pays scandinaves. Quand vous arrivez en prison, on va planifier votre peine. Sous le gouvernement précédent, on a mis en œuvre l’article qui prévoit ce plan de détention. Hélas, on manque un peu de moyens."

On manque de moyens, et pourtant on construit une grande prison à Haren. Un manque de volonté politique donc ? "Il y a un refus de réfléchir parfois à un pragmatisme des moyens, c’est-à-dire que la grande prison de Haren, c’est formidable mais il y a peu d’audits qui évaluent le fonctionnement des prisons. Est-ce que la peine de prison, comme nous la vivons maintenant, fonctionne ?", questionne l’avocate. Selon elle, Il y a peu d’études disponibles et celles qui sortent sont peu écoutées.

Et bien sûr, ce qui n’aide pas non plus, c’est la surpopulation carcérale et un personnel de prison débordé.

Les maisons de transition, une piste à explorer

Entre la prison et le retour dans la société, les maisons de transition sont une perspective intéressante pour Marc Nève. Mais pour le moment, elle est très peu développée en Belgique. Autrefois au nombre de deux, il n’en existe plus qu’une à Malines.

"L’erreur fondamentale, c’est de l’avoir confié au privé. On ne peut pas confier la gestion de la privation de liberté à une société privée. Je crois que dans un système normal, un système démocratique, c’est quelque chose qui doit être évité à tout prix", estime-t-il.

"Mais sinon, c’est une bonne chose solution. A Malines ou à Enghien, ça marchait bien. Il y avait une opposition au départ au niveau des riverains et de la commune. Les choses se sont finalement mises en place avec l’aide du CPAS et cela s’est fait dans de bonnes conditions. Et c’est vrai que ce sont des initiatives qui sont plus heureuses qu’une prison gigantesque telle que celle de Aachen", conclut Marc Nève.

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