Menaces, insultes, pressions… La face cachée du travail des scientifiques médiatisés depuis la crise du Covid

Des experts de la santé nombreux à être pris à partie

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20 mai 2021 à 15:25 - mise à jour 20 mai 2021 à 17:16Temps de lecture6 min
Par Maxime Fettweis avec Jean-Christophe Willems et Dominique Dussein

Qu’ils soient épidémiologistes, virologues, infectiologues ou encore immunologues, leurs métiers, qu’ils exerçaient auparavant dans l’anonymat le plus total dans les plus grandes universités belges, est désormais connu. Leurs visages aussi. Ces femmes et hommes troquent désormais leurs blouses blanches contre des vêtements de ville, plateaux de télévision oblige, afin d’informer la population belge sur l’avancée et la complexité de l’épidémie de Covid-19. Mais avec l’arrivée de ce nouveau coronavirus, ils doivent aussi faire face à une facette de leur métier que beaucoup n’auraient pas imaginée à l’aube de leurs études scientifiques : les menaces, la haine et les insultes, souvent exprimées via les réseaux sociaux.

Traque, chasse à l’homme, course-poursuite… Les qualificatifs pour décrire les recherches qui sont en cours pour retrouver Jürgen Conings sont nombreux. Ce militaire "lourdement armé", connu pour être d’extrême-droite, aurait menacé plusieurs personnes. Parmi elles, le très médiatique virologue flamand Marc Van Ranst. Car si la crise sanitaire a mis de nombreux scientifiques au-devant de la scène médiatique, elle a généré des dérives à leur encontre.


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"J’ai reçu des menaces de mort qui disaient 'on va vous couper la tête', par exemple", réagit d’emblée Pierre Van Damme. Cet épidémiologiste de l’Université d’Anvers raconte recevoir tous les jours d’e-mails menaçants sur son adresse mail professionnelle. Mais les tentatives d’intimidation à son égard ne s’arrêtent pas à des mails. "Ma secrétaire a aussi reçu des coups de fil", dénonce-t-il.

Plusieurs scientifiques sous protection

Vivre avec les menaces, les insultes et les commentaires virulents, "c’est notre réalité depuis plus d’un an", déplore de son côté Erika Vlieghe, elle aussi chercheuse à l’université anversoise, dans les lignes de l’Avenir ce 20 mai. Elle raconte qu’entre les remarques positives qu’elle reçoit se nichent le mécontentement de certains internautes qui vire parfois "par vague" aux appels au suicide.

Ces deux spécialistes flamands devenus des visages emblématiques de la crise depuis plus d’un an sont sous surveillance policière depuis plusieurs mois, tout comme Geert Molenberghs et Marc Van Ranst. Depuis le début de la traque qui vise à retrouver Jürgen Conings, ce dernier a aussi été placé avec sa famille, dans un endroit sûr pour garantir sa sécurité étant donné le contexte actuel.


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S’il a assuré "ne pas être impressionné" par les menaces à son encontre, Marc Van Ranst est ciblé par des propos virulents depuis longtemps déjà. Fin avril, il évoquait les pressions psychologiques et insultes avec lesquelles il vivait face à la commission spéciale Covid de la Chambre. "Il y a peu de pays où les experts doivent bénéficier d’une protection policière ! Ce n’est pas acceptable, ce n’est pas normal, prévenait-il. On m’a comparé au professeur nazi Mengele. Ce sont là des réactions de personnes radicalisées, il faut bien s’en rendre compte !"

Les francophones moins concernés

Mais ces quelques exemples s’arrêtent-ils à la frontière linguistique ? Car en Wallonie, ce sont d’autres experts qui apparaissent le plus régulièrement dans les colonnes des médias ou dans les éditions des journaux télévisés. L’épidémiologiste de l’ULB Marius Gilbert raconte recevoir des messages parfois virulents, mais jamais aussi durs que ceux relatés par ses collègues néerlandophones.

En personne ou par écran interposé, en plus d'un an, l'épidémiologiste Marius Gilbert est devenu un visage familier du public belge

"À l’extérieur ou en croisant des gens dans la rue, je n’ai jamais eu de réactions agressives, ce sont plutôt des réactions sympathiques, quand elles s’expriment, tempère-t-il d’emblée. J’ai reçu des mails qui sont plutôt des expressions de ras-le-bol, des menaces de procès pour 'les virologues', pour les 'dirigeants qui auraient soi-disant œuvré à un grand complot visant à enfermer tout le monde', des choses comme ça… Mais je n’ai jamais eu de menaces vraiment explicites au point d’être inquiétantes. Le plus problématique que j’ai reçu, c’est un courrier à mon domicile privé mais qui ne comprenait pas de menace vraiment explicite et donc je n’ai pas porté plainte par rapport à ça."

Ce sont plutôt des expressions de ras-le-bol

Mais le scientifique est bien conscient que les potentielles insultes ne s’arrêtent pas à sa seule boîte mail. Et les réseaux sociaux, s’ils sont un réel outil de liberté d’expression et d’opinion, peuvent vite se muer en déversoir de haine. C’est pourquoi il confie ne jamais s’être "aventuré sur les commentaires Facebook".


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Twitter est en revanche un support qu’il avoue apprécier, "pour sa communication". "Là, les réactions que j’ai eues étaient globalement constructives mais parfois un peu dures", affirme-t-il alors qu’il tente de faire le bilan de l’année écoulée à écumer les plateaux de télévision pour faire son métier. Il se souvient avoir déjà répondu à une invective à son égard sur le réseau social à l’oiseau bleu, essayant d’expliquer sa position de manière pédagogique. "Je dirais que ça a amélioré les choses, le ton changeait, se réjouit le chercheur bruxellois.

Sur Twitter, j'ai déjà reçu des réactions un peu dures

"C’est comme si, tant qu’on est dans l’anonymat et que la personne que l’on met en cause n’est pas susceptible de répondre, on y va, on se lâche. Et puis dès que cette personne répond et devient interlocuteur, on va un cran plus bas en termes de virulence."

L’expression médiatique au concours de la haine

"Depuis le début de la pandémie, on fait des choses pour lesquelles on n’a pas été formés", déplore Erika Vlieghe auprès de nos confrères de l’Avenir. Il est vrai que diffuser son savoir scientifique auprès des journalistes, et donc du public belge, ne fait pas d’emblée partie de la profession de ces scientifiques. Toutefois, la chercheuse anversoise se console, estimant que cela fait partie du "package", notamment généré par une grande frustration populaire et qui s’illustre à la suite de chaque passage dans les médias.


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"À chaque passage télévisuel, dans les heures qui suivent, il y a une vague de réactions, je le sais, je m’y attends", confirme Marius Gilbert. Comme si apparaître sur l’écran de télévision des Belges ou dans une colonne des journaux du pays était le bouton rouge, déclencheur de commentaires tantôt positifs et tantôt agressifs.


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Mais à côté des invectives, l’épidémiologiste bruxellois raconte recevoir de précieux témoignages. "J’ai des messages de personnes qui me racontent leur situation personnelle. Il est impossible pour moi d’y répondre, par manque de temps. Mais il y a aussi toutes sortes de témoignages, parfois de situations difficiles, douloureuses."

Développer une armure

De son côté, Emmanuel André, lui aussi très actif sur les réseaux sociaux a tenu à remercier les forces de l'ordre qui assurent, malgré eux, la sécurité des scientifiques. "Nous remercions les policiers et les militaires qui se mettent en danger pour que nous puissions continuer à travailler, et communiquer même ce qui est difficile à entendre", a-t-il tweeté ce 20 mai

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Alors face à ce phénomène face auquel chacun de ces scientifiques semble avoir développé une armure technique en n’y prêtant pas attention ou psychologique. "Je pense que par rapport à ça, il faut avoir le cuir épais, tant que cela reste dans les limites de ce qui n’est pas des menaces", se désole Marius Gilbert emboîtant le pas à Marc Van Ranst qui avait utilisé la même formule lors de son plaidoyer fin avril.


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Et quand la chappe de protection est dépassée, il reste la solution de déposer plainte. Une porte de sortie déjà empruntée à plusieurs reprises par Pierre Van Damme, de son propre aveu. Mais ce spécialiste n’est pas optimiste pour la suite, d’autant que la cavale de Jürgen Conings aurait selon lui "réveillé d’autres individus" capables de mettre leurs menaces à exécution.

Pour rappel, les insultes envers une autorité ou un particulier, les incitations à la violence, à la haine, à la discrimination ou à la ségrégation ou le harcèlement sont interdits en ligne comme dans le domaine publicElles peuvent conduire à de lourdes amendes, des condamnations de prison ou l’obligation de verser des dommages et intérêts importants.

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