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Matchs "truqués" : Duchâtelet, Van Damme et Mpoku déposent plainte contre Anderlecht et Genk

Jelle Van Damme et Paul-José Mpoku déposent plainte contre Anderlecht et le RC Genk

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C’est un nouveau coup de tonnerre dans le feuilleton judiciaire du football belge qui secoue le landerneau depuis quelques semaines !

Ce mardi matin, à Bruxelles, Roland Duchâtelet, l’ancien président du Standard et sa société faîtière Staprix (qui était propriétaire du Standard en 2014) ainsi que trois supporters du Standard, abonnés lors de la saison 2013-2014, ont déposé une plainte pénale avec constitution de partie civile auprès du juge d’instruction contre Anthony Vanden Borre et Ilombe "Pelé" Mboyo, Genk, Anderlecht et X. Ils sont dénommés les premiers plaignants.

Dans le même temps, Paul-José Mpoku et Jelle Van Damme, anciens joueurs du Standard lors de la saison 2013-2014, déposent plainte contre Genk, Anderlecht et X. Les plaignants sont représentés par MM. Jean-Louis Dupont, Martin Hissel et Florent Stockart.

Duchâtelet opiniâtre

C’est une nouvelle étape importante dans la longue croisade menée par l’ancien président de Saint-Trond et du Standard. Dès l’été 2014, le milliardaire limbourgeois avait fait part de ses soupçons à la police concernant le dénouement de la compétition 2013-2014. Pour rappel, cette saison-là, le Standard avait terminé en tête de la phase classique avec quatre points d’avance sur Bruges et dix sur Anderlecht, après division des points. Mais, en fin de saison, le Sporting d’Anderlecht était devenu champion avec deux points d‘avance sur le Standard et trois sur Bruges. Selon le président Duchâtelet "tout porte à croire que le titre remporté par Anderlecht est le résultat direct d’une grave falsification de la compétition sportive".

Selon les informations auxquelles nous avons eu accès, voici la synthèse des arguments des premiers plaignants :

"Les arguments des premiers plaignants peuvent être synthétisés comme suit :

  • Deux matchs retiennent plus particulièrement l’attention (ce qui n’exclut aucunement que d’autres rencontres aient également été truquées). Il s’agit du match Anderlecht-Genk du 11 mai 2014 (résultat : 4-0) et du match Genk-Bruges du 15 mai 2014 (résultat : 3-2).
  • Un certain nombre d’éléments concordants amènent les plaignants à estimer que, lors du match Anderlecht – RC Genk, le joueur d’Anderlecht, Anthony Vanden Borre (précédemment employé par le KRC Genk) aurait remis des montres de valeur à un certain nombre de joueurs du KRC Genk, en échange de leur passivité sportive ou de fautes techniques facilitant la tâche de leur adversaire du jour.
  • En ce qui concerne le match RC Genk – FC Bruges, selon les informations concordantes parvenues aux premiers plaignants, le joueur du KRC Genk, Ilombe "Pelé" Mboyo aurait, dans le vestiaire de Genk, distribué des montres de valeur à certains joueurs du KRC Genk, en échange du fait qu’ils devaient disputer la rencontre en faisant preuve d’un engagement extrême, alors pourtant que le sort sportif du KRC Genk était à ce moment-là scellé, en ce sens que ce sort ne dépendait aucunement du résultat de cette ultime rencontre du championnat. Genk était dernier des play-offs.

C’est d’ailleurs de cet engagement extrême et anormal dont Michel Preud’Homme s’est étonné dans l’interview télévisée d’après-match, s’interrogeant sur la vigueur subitement retrouvée d’une équipe totalement démobilisée et moribonde qui avait sombré contre Anderlecht seulement quatre jours plus tôt.

Les soupçons pesant sur ces deux matchs sont du domaine public puisque le documentaire d’investigation intitulé "Le milieu du terrain", diffusé par la RTBF le 29 septembre 2021, étaie cette falsification gravissime de la compétition, notamment au moyen du témoignage anonyme d’un joueur, lequel confirme que des montres ont bien été distribuées afin de corrompre certains acteurs du championnat de Belgique 2013-2014.

Plainte contre Anderlecht

Le RSC Anderlecht a été le bénéficiaire de ces comportements présumés, pénalement répréhensibles. En effet, sans même compter les revenus générés par la billetterie et autres revenus associés, la qualification d’Anderlecht en Champions League et ensuite en Europa League lui a rapporté cette année-là 15.6 millions d’euros. Au total, c’est donc sans doute plus de 20 millions d’euros qu’Anderlecht a perçus en rapport direct ou indirect avec la fraude susmentionnée.

Or, la logique la plus élémentaire indique que Messieurs Vanden Borre et Mboyo n’ont été – le cas échéant – que des exécutants : il n’est pas raisonnable d’imaginer qu’ils auraient – au moyen de leurs propres deniers – acheté des montres de valeur afin de truquer des rencontres de football, de leur propre initiative, pour un bénéfice personnel que l’on aperçoit mal.

Il est donc logique de considérer que, entre ces deux exécutants et le bénéficiaire, le RSC Anderlecht, se trouve(nt) nécessairement une ou des personnes physiques commanditaires de cette falsification du championnat de Belgique 2013-2014."

On le voit, concernant ces personnes physiques, les plaignants demeurent prudents et laisseront travailler les enquêteurs pour débusquer leur identité. Il pourrait s'agir de Herman Van Holsbeeck, l’ancien manager général du Sporting, et de Mogi Bayat, très proche de lui et très proche aussi, à l’époque, du joueur Pelé Mboyo. Tout en rappelant ici qu’il s’agit, dans l’état actuel des choses, d’une hypothèse et que ces deux personnes bénéficient bien entendu, de la présomption d’innocence.

Les propos de Mogi Bayat

"Retour aux arguments des premiers plaignants.

Par souci de transparence, Monsieur Duchâtelet se doit de rapporter les faits suivants : lorsqu’il était propriétaire du Standard, Monsieur Duchâtelet refusait de travailler avec Arnaud (Mogi) Bayat, considérant déjà à l’époque qu’il recourait à des méthodes douteuses. Près de trois ans après avoir vendu le club à Bruno Venanzi, Monsieur Duchâtelet a reçu de ce dernier une information stupéfiante : Arnaud (Mogi) Bayat, probablement pour démontrer sa toute-puissance au nouveau propriétaire du Standard de Liège et peut-être pour démontrer la nécessité de recourir à ses "services", lui a raconté que le trucage du match Anderlecht – RC Genk (qui a fait perdre le titre au Standard lors de la saison 2013-2014) s’était fait en faisant distribuer des montres de valeur à un certain nombre de joueurs de Genk. Après que ces propos aient été évoqués dans le documentaire de la RTBF "Le milieu du terrain", Mogi Bayat a contacté Bruno Venanzi pour que, le cas échéant, il nie ces propos en justice. Monsieur Venanzi a informé Monsieur Duchatelet de ces pressions lors d’une rencontre qu’ils ont eue le vendredi 11 février 2022 à Saint-Trond.

En ce qui concerne le KRC Genk, il paraît difficilement concevable que deux rencontres aient pu être truquées sans la participation active ou passive de certaines personnes faisant partie du staff technique. Les plaignants ne sont pas en mesure de savoir si, en outre, des dirigeants de ce club ont été impliqués dans ces faits de corruption privée ou – plus probablement – ont ensuite été mis au courant des faits mais ne les ont pas dénoncés.

Plainte d’Anderlecht aussi

Enfin, preuve s’il en est du caractère sérieux des soupçons entretenus par les plaignants, il est avéré que le RSC Anderlecht a récemment déposé une plainte contre x concernant des trucages de matchs disputés par le club bruxellois précisément – semble-t-il - lors des play-offs de la saison 2013-2014. Les plaignants ne disposent pas d’une copie de cette plainte et ne savent donc pas quels sont les matchs pour lesquels la direction actuelle d’Anderlecht, étrangère aux faits commis en 2013-2014, estime qu’ils ont pu être truqués. Peu de doute cependant que le match Anderlecht – RC Genk soit visé.

La falsification d’un match et a fortiori de l’ensemble d’une compétition sportive, comme cela semble avoir été le cas en l’espèce, est, sous l’angle sportif, le crime majeur par excellence. En effet, un tel acte de corruption privée détruit l’essence même de la compétition sportive, qui n’existe que par la croyance légitime du public en l’authenticité, l’intégrité et l’honnêteté de cette compétition.

C’est sur cette intégrité sportive que repose toute la valeur économique qui peut être construite et développée au départ d’un événement sportif. Ni les spectateurs, ni les sponsors, ni les annonceurs, ni les médias ne dépenseront un seul euro pour une compétition dont ils sauraient qu’elle est truquée.

Dommages pour la société de Duchâtelet

En ce qui concerne la NV Staprix, à l’époque détentrice à quasi 100% de la S.A. Standard de Liège, elle a subi un préjudice provisionnellement évalué à 20 millions d’euros. En effet, sa filiale, la S.A. Standard de Liège, a été privée du "prize money" de la participation à la UEFA Champions League, des primes qu’auraient dû acquitter les sponsors en raison du titre de champion de Belgique 2013-2014, des rentrées qu’auraient générées les 3 rencontres (au minimum) qu’aurait disputé à domicile le Standard de Liège dans le cadre de la phase de groupe de la UEFA Champions League 2014-2015 ainsi que de la perte de chance résultant de la valorisation de ses joueurs sur le marché des transferts, en raison de l’obtention du titre et de la participation à la UEFA Champions League.

A ce stade, sans reconnaissance préjudiciable ni renonciation aucune, Monsieur Duchatelet et la NV Staprix ne formulent pas la réparation de ce dommage à l’actuelle direction du RSC Anderlecht.

Dommages pour les joueurs et les supporters

En ce qui concerne Messieurs Paul-José Mpoku et Jelle Van Damme (à l’époque capitaine du Standard), joueurs professionnels de football, ils étaient lors de la saison 2013-2014 des joueurs clés du Standard de Liège. A ce titre, ils estiment avoir subi un dommage matériel et moral qu’ils évaluent provisionnellement chacun à 500.000 euros. En effet, outre leur dommage moral, ils ont été notamment privés des primes contractuelles qu’ils auraient obtenues en cas d’obtention du titre de champion de Belgique 2013-2014 ainsi que des primes liées à l’accession et à la participation à la UEFA Champions League.

En ce qui concerne Madame Pignolet (anciennement présidente de "La Famille des Rouches"), Monsieur Lefevre et Monsieur Fabris, il s’agit de fervents supporters du Standard de Liège qui avaient acquis pour cette saison 2013-2014 un abonnement annuel. Rappelons qu’un supporter est, sous l’angle du droit, un consommateur. En outre, si cette saison 2013 – 2014 n’avait pas été falsifiée, le Standard de Liège aurait pu poursuivre sa consolidation sportive et économique, au lieu d’amorcer un cycle régressif, malheureusement toujours en cours. Chacun de ces plaignants estime provisionnellement le dommage subi à un montant de 10.000 euros."

Prescription le 30 juin

Roland Duchâtelet avait déposé, à Hasselt et à Bruxelles, une première plainte en 2018 et en 2019, juste après l’éclatement du scandale du "footgate". Elle n’avait été guère prise au sérieux, il faut bien le dire. Quelques questions d’enquêteurs limbourgeois, rien de plus. Aujourd’hui, après la diffusion du documentaire "Le milieu du terrain" et le fameux réquisitoire avec les 56 noms du Parquet Fédéral dans l’opération Mains propres, Roland Duchâtelet estime que le moment est propice puisque, selon lui, "la parole s’est libérée, les langues se délient et de nouveaux éléments de preuves sont apparus. Dans le climat actuel, je comprendrais d’ailleurs assez difficilement que l’Union Belge et la Pro League ne se portent pas également partie civile dans ce dossier puisque la compétition qu’elles organisent, ou chapeautent, a été falsifiée".

"J’attends aussi que la justice fasse son travail car la falsification de matchs, la corruption, c’est la pire facette du football. Elle touche bien plus les supporters que les histoires d’argent dans les clubs avec des fraudes fiscales…"

Rappelons que, pour les instances disciplinaires du football belge, la prescription disciplinaire des faits intervient huit ans après les faits délictueux. Cela figure dans le règlement de l’Union Belge de football. C’est-à-dire le 30 juin prochain. Donc le temps presse de ce point de vue réglementaire mais non pénal cette fois. Anderlecht risquerait-il de perdre son titre le cas échéant, si l’enquête devait démontrer la falsification des matchs ? C’est probable. Risquerait-il une rétrogradation ? Oui, car c’est la sanction prévue par les textes de l’Union belge. Mais le fait que la direction du club bruxellois a changé entre-temps pourrait être vu comme une circonstance atténuante. Enfin, la justice ira-t-elle jusqu’au bout dans cette affaire qui pourrait bien constituer le plus gros scandale de l’histoire du football belge ?

La balle est dans le camp du juge d’instruction. Roland Duchâtelet et son entourage semblent disposer d’autres preuves et de témoignages qui pourraient mettre en cause d’autres personnes et faire avancer l’enquête de manière très significative. La suite au prochain épisode...

Contactés par nos soins, les différents protagonistes de ce dossier n'ont pas souhaité réagir. À l'exception du Sporting d'Anderlecht qui "précise qu'il a déjà porté plainte contre X pour ces mêmes faits il y a quelques mois. Ce qui démontre bien que c'est l'ancienne direction qui est visée et non le club avec sa direction actuelle."

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