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Massacre de Sabra et Chatila : plus de 40 ans après, le cycle de la violence reprend au Liban

19 oct. 2024 à 07:58Temps de lecture
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Hélène Maquet et Emilie Malice

L'Histoire continue

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Depuis plusieurs semaines, l’armée israélienne bombarde le sud du Liban et certains quartiers de Beyrouth. L’Etat hébreu dit vouloir déloger les combattants du Hezbollah et du Hamas qui s’y cachent. Il y aurait plus de 2000 morts dans ces frappes, près de 10.000 blessés et un million de personnes déplacées. Et pour la plupart des Libanais, cette nouvelle guerre est vécue comme un drame de plus, dans une histoire jalonnée de tensions et de poussées de violence.

Le massacre de Sabra et Chatila en 1982 est un des épisodes sanglants de cette longue histoire. Entre le 16 et le 18 septembre, des centaines, voire des milliers de personnes, dont des femmes, des enfants et des bébés, ont été tuées dans les camps palestiniens de Sabra et Chatila, à l’ouest de Beyrouth. Un crime qui reste jusqu’à aujourd’hui absolument impuni.

Les camps étaient encerclés par l’armée israélienne mais ce sont les milices chrétiennes qui y sont entrées. Que s’est-il passé ces deux jours-là ? L’Histoire continue revient sur ces évènements et tente de comprendre la mécanique qui a conduit à ce terrible massacre.

Une population civile impuissante, une explosion de haine

Le 18 septembre 1982, les quelques journalistes qui ont pu entrer dans le camp palestinien de Chatila, à l’ouest de Beyrouth peuvent à peine respirer. Les rues sont jonchées de centaines de corps martyrisés.

Au détour d’une ruelle, des femmes âgées hurlent vers les caméras : "Ils ont envoyé Saad Haddad. Dites-le dans les journaux". Le Général Haddad est à la tête d’une milice libanaise passée sous les ordres d’Israël. Il dément les faits quelques heures plus tard : "Ces actions ne correspondent pas à notre manière d’agir".

Des centaines, voire des milliers de personnes ont été massacrées dans le quartier palestinien de Sabra et dans le camp de Chatila, à l’ouest de Beyrouth. Il est toujours difficile actuellement d'évaluer le nombre de victime. "On sait mal chiffrer, simplement parce que des familles entières ont été décimées et ayant été décimées, on ne sait pas combien ont pu mourir ou pas", explique simplement Elena Aoun, professeure de relations internationales à l’UCLouvain. Et c'est un phénomène qui se reproduit à Gaza en ce moment également. 

Le massacre de Sabra et Chatila a duré au moins deux jours, sous les yeux des soldats israéliens postés aux alentours. "Je pense que c’étaient les gens de Kataeb. Peut-être que ce n’était pas bien de les laisser entrer mais personne ne pensait à ce qui allait être le résultat", déclare à l'époque un officier israélien peu fier, face caméra. 

Comme le souligne très bien Elena Aoun, "il n'y a jamais eu une enquête extrêmement poussée, dans l'objectif de vraiment faire toute la lumière sur les responsabilités". Ce qui laisse ces crimes impunis. 

"On n'a plus envie de parler de ça aujourd'hui au Liban", nous dit Wahoub Fayoumi, journaliste à la rédaction internationale de la RTBF. "On n'a plus envie de remuer ces choses-là parce qu'on se rend compte quand même, avec l'occurrence de cette guerre qui a commencé il y a quelques semaines, que tout peut exploser du jour au lendemain". 

La diversité religieuse du pays du Cèdre

Pour comprendre qui sont les hommes de Kataeb et comment de tels actes ont pu être commis, il faut remonter le fil de l’histoire de ce pays si particulier qu’est le Liban. 

Plus petit que la Wallonie, le Liban en 1982 est peuplé de moins de trois millions d’habitants, dont près d’un million à Beyrouth la capitale. Pas moins de 17 communautés religieuses – essentiellement des chrétiens et des musulmans - vivent sur ce petit territoire régit par un système politique unique, "le confessionalisme", dont s’inspire la constitution libanaise. Il prévoit une répartition des postes clés de l’État en fonction du poids des communautés religieuses. Ce modèle inédit, qui a tenu le coup pendant toute une partie du 20e siècle, est mis sous tension par l’arrivée de réfugiés palestiniens dès la première guerre israélo-arabe, en 1949. La population arabo-musulmane, qui se sent sous représentée, réclame un réajustement tenant compte de la croissance démographique de la population, tandis que le camp chrétien conservateur souhaite maintenir la répartition basée sur un recensement de la population datant de 1932, qui lui est favorable.

La guerre civile au Liban entre Palestiniens, phalangistes et Israéliens

Plusieurs centaines de milliers de réfugiés palestiniens chassés de leur pays vivent dans des camps. Peu à peu, au pays du Cèdre, ces camps de réfugiés deviennent la base arrière de l’OLP, l’Organisation de Libération de la Palestine, dirigée par Yasser ArafatIl y entraîne ses fedayin, les combattants armés de la cause palestinienne.

De leur côté, au début des années 70, les chrétiens du Liban ont également une milice armée : Kataeb, les phalanges libanaises, fondée par Pierre Gemayel dans les années 30. En 1975, la situation est explosive, à Beyrouth. Les phalangistes sont installés à l’est de la capitale. Les camps palestiniens et l’OLP sont à Beyrouth Ouest. Le 13 avril 1975, la fusillade d’un autobus dans un faubourg de Beyrouth va être l’étincelle d’une guerre civile qui va durer quinze ans.

L’épisode particulièrement sanglant de Sabra et Chatila est précédé par deux autres massacres. En 1976, les phalanges libanaises tuent 1000 Palestiniens dans le quartier de Karantina, qui est rasé. En réaction, les milices palestiniennes tuent entre 480 et 500 chrétiens dans la ville de Damour.

Cette guerre voit s’investir les puissances de la région : la Syrie soutient les Palestiniens de l’OLP, Israël soutient les phalanges chrétiennes. Pour ce Libanais qui soutient la cause palestinienne, il ne fait aucune doute qu’Israël et Kataeb, c’est la même chose. "La ligne politique de ces deux ennemis est identique". L’Etat hébreu voit dans le soutien à Kataeb une manière d’affaiblir les Palestiniens qui sont en train de se structurer dans les camps autour de Beyrouth et tirent des roquettes sur Israël depuis le Liban. Bachir Gemayel, le fils de Pierre Gemayel, devient le leader des chrétiens.

Les troupes israéliennes à Beyrouth le 14 septembre 1982. © Sygma via Getty Images – Michel Philippot

L’opération "Paix en Galilée" de l'armée israélienne

Le 3 juin 1982 à Londres, l’ambassadeur israélien Shlomo Argov est victime d’un attentat. Sans attendre, le Ministre israélien de la Défense, Ariel Sharon, décide de bombarder les bases de l’OLP à l’ouest de Beyrouth, avec du phosphore et du napalm. Les chars israéliens entrent au Liban le 6 juin, entamant l’opération "Paix en Galilée".

"Il y a des négociations entre Palestiniens et Libanais pour un accord sur notre présence militaire et politique", déclare Yasser Arafat aux journalistes quelques semaines plus tard. Les interpellant à son tour, le leader de l’OLP ajoute :"Je dois vous poser la question. Y a-t-il qui que ce soit qui accepterait des négociations à sens unique sous les bombardements et la menace des Israéliens alors qu’ils sont en train de bombarder Beyrouth ?"

Début août, Beyrouth est encerclée par les Israéliens. 15.000 combattants palestiniens y sont retranchés. Le 12 août, un diplomate américain propose un plan de cessez-le-feu, qui sera accepté par les parties : l’armée israélienne se retire, les combattants palestiniens quittent le Liban et les civiles doivent être protégés par une force internationale. L’exfiltration des combattants est en cours quand Bachir Gemayel, chef des phalangistes, est élu président du Liban par l’Assemblée nationale. À la demande des Américains, les fédayins hâtent leur départ qui s’achève le 1er septembre. Mais Israël estime qu’il reste des combattants de l’OLP dans Beyrouth et enfreint les accords de cessez-le-feu deux jours plus tard, déployant ses troupes autour des camps de réfugiés de Sabra et Chatila.

Bachir Gemayel, fils de Pierre Gemayel le fondateur du parti "Kataeb". © AFP – PIERRE BAYLE

Les phalanges chrétiennes massacrent les Palestiniens à Sabra et Chatila

Le 14 septembre, Bachir Gemayel est assassiné et en représailles, les combattants des phalanges chrétiennes entrent dans Sabra et Chatila, sous le regard des militaires israéliens. Deux jours après l’encerclement, les journalistes internationaux finissent par y entrer pour y découvrir l’horreur d’une population civile massacrée, après avoir subi des tortures et des mutilations. Les images provoquent l’indignation partout dans le monde. La réaction du président américain Ronald Reagan est sans équivoque : "Nous sommes des millions à avoir vu les images des victimes palestiniennes de cette tragédie. Les mots n’y peuvent pas grand-chose. Mais nous pouvons agir pour mettre fin à ce cauchemar".

Il faudra encore huit ans pour que la guerre du Liban se termine. Mais qui peut vraiment dire, aujourd’hui, qu’il a été mis fin au cauchemar ?

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En France, une manifestation contre les responsables des massacres de Sabra et Chatila, le 25 septembre 1982. © 2011 Gamma-Rapho
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