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Marius Gilbert, derrière les larmes

Marius Gilbert, derrière les larmes
24 déc. 2021 à 16:34 - mise à jour 26 déc. 2021 à 11:437 min
Par Africa Gordillo

C’est le buzz de ce 23 décembre, le lendemain d’un Comité de concertation aux décisions controversées : invité en sa qualité d’expert en épidémiologie dans Matin Première pour répondre aux questions des auditeurs, Marius Gilbert ne peut pas contenir sa colère, sa déception, son bouleversement. A la fermeture des salles de spectacle et de cinéma décidée par le Codeco, il rétorque "incompréhension" et "rupture de confiance". La réaction interpelle de la part d’un homme qui, depuis le début de la pandémie, se distingue par sa modération et sa pédagogie.

Il serait cependant dommage de réduire l’émission à cela. Car celle-ci s’est poursuivie sur la Première au-delà du buzz, au-delà de la gorge nouée, en présence d’une autre scientifique, l’infectiologue au CHU Saint-Pierre à Bruxelles Charlotte Martin. Les questions affluent, plus intéressantes les unes que les autres. Nous vous proposons de revenir sur ce moment radio, articulé autour de la confiance envers les autorités du pays, de la culture, du variant Omicron et des fêtes qui frappent à nos portes.

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Incompréhension contagieuse

Le directeur du théâtre Le Public, Michel Kacenelenbogen

La décision du Codeco qui a mis le feu aux poudres ce 22 décembre, c’est la fermeture annoncée des salles de spectacles, théâtre, concert et cinéma dès Noël, provoquant la colère du secteur culturel et événementiel. D’entrée de jeu, comme dans toute bonne salle de concert, le ton est donné :"Je ne comprends pas pourquoi on ne peut pas continuer, dans des lieux sécurisés, où il y a de la pulsion, de l’extraction et de la purification de l’air… où tous les lieux de culture se sont adaptés à la réalité de cette crise sanitaire… parce que les spectateurs et les artistes en ont besoin… parce que la santé mentale est en jeu. Je ne comprends pas cette décision sur tout un secteur… une décision sans mesures, sans tenir compte de la réalité. Je suis dans une colère noire", témoigne le directeur du théâtre Le Public, Michel Kacenelenbogen.

A l’incompréhension d’un homme de théâtre succède celle des deux scientifiques. Pour l’épidémiologiste Marius Gilbert tout d’abord, ces mesures ne sont ni proportionnées, ni nécessaires maintenant comme l’a précisé le groupe d’experts qui conseille le Comité de concertation (GEMS). "Sur la proportionnalité, et c’était déjà le cas dans les semaines précédentes, cette espèce d’uniformité des mesures, de 200 personnes, n’a pas beaucoup de sens. La jauge de 200 personnes, quelle que soit la taille du lieu, quel que soit le protocole, quels que soient les dispositifs mis en place : c’est une mesure qui a toute l’apparence de l’arbitraire complet".


►►► À lire : Fermeture des cinémas et théâtres, que disait le rapport des experts du GEMS avant le Codeco ?


Même réaction ensuite de l’infectiologue Charlotte Martin à propos des salles culturelles. "Les gens sont assis, se taisent et ont un masque. Qu’est-ce que vous voulez qu’il se passe ? Comment voulez-vous faire comprendre aux gens qu’un virus se transmet quand on parle et quand on n’est pas masqué quand vous décidez de ce genre de mesures ?", questionne Charlotte Martin. Et la scientifique poursuit : "Depuis des semaines maintenant, on crie dans le vide et on a ce genre de réponses qui font que la perte de confiance est totale, tant en termes de terrain qu’en termes de population. On est quand même très interpellé par le fait que ça fait deux ans maintenant que les politiques auraient pu apprendre à travailler avec les scientifiques et qu’ils ne font en fait que s’éloigner du scientifique. On est donc triste de voir qu’il y a une partie de la population qui se tourne vers l’anti-science, mais je pense que malheureusement, le politique, cette fois-ci, a fait la même chose".

Un cadastre Covid des lieux culturels

Plusieurs études ont en effet démontré que les salles de spectacle ne sont pas des lieux de transmission du Covid-19. C’est d’autant plus vrai que le secteur culturel s’est adapté à la situation sanitaire.


►►► À lire : Label "Covid-safe"... Trois experts proposent une autre stratégie pour sortir du yo-yo des fermetures


Mais, précise Marius Gilbert, "Il y a peut-être certains lieux culturels qui sont plus problématiques. Qu’est-ce qu’on proposait il y a cinq mois ? Il n’y a pas des milliers de lieux culturels en Belgique… peut-être quelques centaines. On proposait, avec Nathan Clumeck (professeur et spécialiste des maladies infectieuses, ndlr) et Leïla Belkhir (infectiologue, ndlr), de prendre simplement le temps d’aller catégoriser les lieux pour se dire quels sont ceux qui sont à risque et ceux qui ne sont à risque, de façon à ce que, dans une situation comme aujourd’hui ou dans deux semaines, quand Omicron va débarquer, on puisse effectivement avoir des mesures proportionnées au risque réel dans ces lieux-là […] Ce n’est pas une entreprise pharaonique… c’est quelque chose qu’on aurait pu faire et qui amène de la légitimité, de la proportionnalité et donc de l’adhésion".

Détricotage

Plus fondamentalement encore, les deux scientifiques pointent la rupture de confiance et le "détricotage" par le Comité de concertation des mesures proposées par les experts. "De semaine en semaine, les experts essayent de dessiner une politique sanitaire cohérente avec un ensemble de mesures cohérentes. De semaine en semaine, leurs rapports sont détricotés par les marchandages politiques qui aboutissent à des absurdités dont tout le monde a conscience".

"Cette absurdité qui est de fermer les écoles une fois que la transmission a commencé a rediminuer… ça tombe bien par rapport à Omicron, mais qui est dupe que c’est le résultat d’un marchandage et que ça n’a pas tellement de sens ?", poursuit Marius Gilbert. "La rupture de confiance se marque sur tous les terrains et aussi vis-à-vis des gens qui sont sur le terrain en hospitalier, puisqu’ils constatent qu’on ne vient prendre des mesures fortes que quand ils sont en situation de crise".

Charlotte Martin enchaîne : "Je pense que tout le monde dans la population ressent les clivages progressifs et je pense qu’hier soir, on a fait un nouveau pas dans le clivage avec une mesure qui n’a aucun intérêt, qui n’aura aucun impact. Comment voulez-vous que ça ait de l’impact de fermer des salles de spectacle ?".

La crainte d’Omicron

Les mesures décidées par le Comité de concertation le 22 décembre sont liées en grande partie à la crainte que suscite le nouveau variant Omicron du coronavirus. Omicron fait peur parce qu’il est beaucoup plus contagieux et qu’il se développe dans la population alors que l’occupation des lits par des patients Covid-19 dans les hôpitaux, singulièrement en soins intensifs, est élevée. Si une cinquième vague déferle alors que la quatrième n’est pas achevée, l’embouteillage risque d’être tel que les hôpitaux ne pourront plus faire face à la situation ou y feront face avec énormément de difficultés.

L’infectiologue Charlotte Martin partage alors ses craintes liées de la cinquième vague : "On la craint énormément pour deux raisons principales. La première raison, c’est qu’on est au pic de la quatrième vague, et donc nos hôpitaux sont remplis. Les lits sont remplis… et il y a un absentéisme monstrueux au niveau du personnel soignant alors que les unités Covid-19 sont remplies […] Quand quelqu’un de non vacciné rentre aux soins intensifs, il s’agit d’une durée moyenne de séjour de 40 jours".


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"Ce qui est en jeu ici", poursuit Marius Gilbert, "ce n’est pas la nécessité qu’il faille prendre des mesures lorsqu’Omicron va arriver (et j’espère qu’on a été bien compris là-dessus). Il est clair que ces mesures vont être nécessaires quand Omicron est là et que la transmission remonte. Mais c’est simplement plus sur la manière dont les choses s’articulent et la cohérence que ça peut donner, et donc cette perte d’adhésion dont on va avoir besoin quand Omicron sera là."

Imparfait mais nécessaire : le vaccin

Pour faire face au variant Omicron, les deux experts n’en démordent pas, il faut utiliser l’un des principaux outils — pas le seul — à disposition compte tenu des connaissances sur le Covid-19 et le recul dont on dispose. Cet outil, sans surprise, est la vaccination. "A l’heure actuelle, je pense qu’il faut absolument promouvoir la vaccination des adultes. On est dans cette priorité-là. On a encore plusieurs dizaines de milliers de personnes qui ne sont pas vaccinées en Belgique, qui ne sont pas convaincues, qui ont peur de la vaccination. Il y a encore un énorme travail à faire en termes d’information", précise Charlotte Martin.


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Quant à savoir si la vaccination obligatoire en Belgique permettrait de mieux lutter contre le coronavirus, Marius Gilbert est nuancé : "Du point de vue épidémiologique, c’est tout à fait clair. Est-ce qu’il faut poser la question politique en pleine crise ? C’est peut-être moins clair pour moi, mais je pense que c’est vraiment typiquement une question sur laquelle un bon débat politique avec la représentation parlementaire me semble nécessaire et utile… parce que sur des questions de société comme celle-là, c’est typiquement là où la légitimité démocratique donne une assise aux décisions qui n’est pas celle qu’on va pouvoir disposer en tant qu’experts. Typiquement, sur ces décisions-là, c’est intéressant que le politique reprenne la main avec cette légitimité démocratique pour imposer des choix collectifs".

Il reste la question des fêtes de fin d’année. "Il faut vraiment le faire de la façon la plus 'safe' possible : pas trop de monde, tout le monde vacciné, éventuellement avec test antigénique avant de se voir et une aération maximale", conclut Charlotte Martin. En somme, du bon sens pour bien terminer l’année.

Marius Gilbert et Charlotte Martin, invités de Martin Première, ce 22 décembre 2021.
Ils répondaient aux questions des auditeurs et de François Heureux.

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