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Logés à l’hôpital : le quotidien de 70 victimes des inondations à la Clinique de l’Espérance de Montegnée

Logés à l’hôpital : le quotidien de 70 victimes des inondations à la Clinique de l’Espérance de Montegnée
09 sept. 2021 à 00:02 - mise à jour 09 sept. 2021 à 08:556 min
Par Africa Gordillo

S’aventurer quelques heures à la clinique de l’Espérance revient à croiser des vies, on l’espère temporairement, brisées. La Croix Rouge a transformé cet hôpital désaffecté en centre d’hébergement pour les victimes des inondations de la mi-juillet. 70 personnes y vivent depuis le 1er septembre : des aînés, beaucoup de personnes précarisées mais aussi des familles issues de la classe moyenne. Toutes aspirent à retrouver un logement définitif. En attendant, elles vivent dans les chambres de cet ancien hôpital situé à Montegnée, à l’ouest de Liège.

Johnny, l’un des résidents de la Clinique de l’espérance
Johnny, l’un des résidents de la Clinique de l’espérance Africa Gordillo – RTBF

4 déménagements depuis les inondations

C’est effectivement ce qu’il ressort des discussions avec les locataires de ce drôle d’hôpital. Presque deux mois après les inondations, ils aspirent à trouver enfin un logement permanent, autrement dit un foyer pour reprendre une vie "la plus normale possible".

Une aspiration compréhensible quand on connaît le parcours de certains, comme Johnny – il nous demande de ne pas citer son nom de famille –. Johnny a tout perdu à Angleur. Tout. Le peu qu’il possédait. Il nous montre les vêtements qu’il porte et lance : "Même ce pull et ce pantalon n’étaient pas à moi".

Il nous raconte ses quatre déménagements successifs avant d’arriver à la clinique de l’Espérance. Juste après avoir été évacué de sa maison d’Angleur mi-juillet, il a été conduit dans un kot au boulevard d’Avroy où il est resté deux semaines. C’est là que des bénévoles d’une association lui ont apporté vêtements et nourriture. Ensuite, il a été logé à l’hôtel Campanile à Burenville, qu’il a dû quitter parce que les chambres étaient louées pour le Grand Prix de F1 de Francorchamps. Johnny a alors été dirigé vers le Best Western de Wavre, avant d’arriver à Montegnée où son refuge est désormais une chambre d’hôpital.


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Ce parcours de kot en chambre d’hôpital, en passant par des hôtels, ils sont plusieurs à l’avoir vécu. C’est notamment le cas d’Eddy Scherer ou de Patrick Dejardin, rencontrés à l’entrée de la clinique de l’Espérance. L’un et l’autre racontent leur histoire depuis le 14 juillet fatidique. Ils s’adaptent vaille que vaille.

"J’ai trouvé un logement près de celui que j’avais à Chênée, un appartement au sixième étage, quai des Ardennes", souffle Eddy Scherer à travers la fumée de sa cigarette. Il poursuit : "Je suis complètement paumé. Je dois trouver des meubles et un lift pour tout monter au sixième. Mais je n’ai plus d’argent avec la garantie locative que j’ai dû payer".

Les "petits" problèmes s’amoncellent, la constitution du dossier pour le fonds des calamités n’est pas le moindre. "C’est dur", poursuit Eddy Scherer, "en cinq ans, j’ai tout perdu : ma mère, mon frère, ma santé et maintenant tous mes souvenirs. J’en ai soupé de l’hôpital avec ma mère et mon frère. Être ici, ce n’est pas l’idéal pour se reconstruire même si l’équipe de la Croix Rouge et les résidents sont sympas".

Marie-Claude Malu vit avec ses deux plus jeunes garçons à la Clinique de l’Espérance à Montégnée.
Marie-Claude Malu vit avec ses deux plus jeunes garçons à la Clinique de l’Espérance à Montégnée. Africa Gordillo – RTBF

Un destin qui s’acharne

L’hôpital, ce n’est pas non plus la tasse de thé de Marie-Claude Malu même si elle dit des employés de la Croix Rouge qu’ils sont "ses anges gardiens". Cette mère de cinq enfants, presque tous adultes, a aussi tout perdu à la mi-juillet. Elle tenait un magasin d’alimentation générale proposant des spécialités africaines mais l’affaire n’a pas marché. Elle a dû fermer juste avant la pandémie et comptait rouvrir ailleurs en région liégeoise. Mais la longue période de confinement et d’incertitude liée au Covid-19 l’en a empêchée. Elle y songeait à nouveau quand la météo pourrie de juillet en a décidé autrement.

"Mes deux plus jeunes garçons vivent avec moi à la clinique. J’ai ma chambre et ils ont une chambre pour deux. C’est problématique parce qu’à 16 et 19 ans, dormir dans la même pièce, ce n’est pas simple." Marie-Claude Malu s’inquiète pour l’un des garçons qui n’arrive pas à parler de ce qu’il a traversé depuis la mi-juillet. Elle raconte aussi sa peur des hôpitaux : "J’ai toujours détesté aller à l’hôpital. Les deux trois premières nuits quand je me réveillais, je me disais 'je n’ai rien, je ne suis pas malade, ne t’en fais pas' pour me rassurer. Aujourd’hui, je me suis habituée ; je dors un peu mieux, même si je pense souvent aux inondations. La nuit dernière, j’ai rêvé que ma mère se noyait".

Mère et fille

Aider au relogement

"Nous accueillons des personnes précarisées mais pas que… des familles issues de la classe moyenne aussi. Les résidents sont ici parce que leur logement est inhabitable et souvent, parce qu’ils n’ont pas de réseaux, qu’il soit familial ou amical. Il y a des personnes isolées parmi les résidents, des couples, voire des familles jusqu’à cinq enfants", explique le directeur du centre de la Croix-Rouge, Raphaël Crickboom.

Il s’agit uniquement d’un centre d’hébergement provisoire. "Nous ne travaillons pas pour que ce qui est provisoire devienne permanent. L’idée est de les aider à retrouver le plus vite possible un logement définitif. Nous accompagnons par exemple demain un résident dans cette démarche", conclut Raphaël Crickboom.


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Cette expérience traumatisante de plusieurs mois laissera des cicatrices aux victimes des inondations, les quelques personnes rencontrées en sont persuadées. Tout comme elles sont persuadées ne pas encore être capables de prendre de la distance parce qu’elles vivent toujours un cauchemar éveillé.

Patrick Dejardin a reçu une "leçon de vie" avec ces inondations
Patrick Dejardin a reçu une "leçon de vie" avec ces inondations Africa Gordillo – RTBF

Une leçon de vie

Pourtant, de belles histoires naissent parfois des pires moments, comme l’amitié entre Patrick Dejardin, Eddy Scherer, Johnny et Jason née des crues de l’Ourthe et de la Vesdre. Nous ne verrons pas Jason mais Patrick Dejardin en parle avec ferveur. Il nous explique qu’à 18 ans, Jason a eu un grave accident qui l’a plongé deux mois dans le coma. Après quoi, il a été paralysé et soigné pendant de longues années.

"Il m’a donné une leçon de vie", nous confie Patrick. Il habitait à Trooz au moment des inondations et maintenant, il a retrouvé un logement à Verviers. "Jason m’a donné une leçon de vie car si je vais mieux maintenant, c’est grâce à lui et aussi grâce à Johnny […] Je n’ai rien eu de bon dans ma vie. Mais j’essaie de remonter la pente parce que je vois que d’autres y croient. Je vois aussi qu’ils m’apprécient et ça me touche". Patrick Dejardin lance une dernière phrase sous le soleil de ce début septembre : "Grâce à eux, je me sens capable de tourner la page et d’oublier ce qui est sinistre".

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