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Faut que je vous raconte

L’inoxydable François-Joseph Gossec, compositeur qui traversa sept régimes politiques

Il faut que je vous raconte

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Il y a la grande Histoire. Il y a la grande Musique. Et parfois, les deux se rencontrent, se racontent et s’inspirent. Après avoir parcouru les règnes de Louis XIV, Louis XV et Louis XVI, Vincent Delbushaye nous propose de continuer la ligne du temps, en suivant un compositeur qu’on pourrait qualifier d’inoxydable puisqu’il aura connu un certain nombre de régimes politiques successifs, dans lesquels il se sera à chaque fois ménagé une place de choix. Partez à la rencontre de François-Joseph Gossec.

La vie de François-Joseph Gossec nous mène au cœur de cette période pour le moins changeante de l’Histoire de France qui va de l’Ancien Régime (la France de Louis XVI) jusqu’à la Seconde Restauration (celle de Louis XVIII). Et entre ces deux régimes, on sera passés par la Révolution, la Première République, l’Empire, la Restauration et même le régime des 100 Jours, à savoir le retour de Napoléon de l’île d’Elbe. Et sous tous ces régimes, François-Joseph Gossec va non seulement exister, composer, travailler, mais il va faire bien plus que ça : il sera honoré, vénéré, et même nommé "compositeur officiel" sous certains régimes

Ses débuts avec Jean-Philippe Rameau

Portrait de Jean-Philippe Rameau

François-Joseph Gossec est né en 1734 dans le village de Vergnies, village français mais tout entier enclavé dans le Comté de Hainaut, qui n’est alors pas français, mais qui appartient encore à la couronne autrichienne. Aujourd’hui, Vergnies se situe en Belgique, mais on ne peut pour autant dire que Gossec soit belge, parce que la Belgique n’existait pas encore. Gossec est donc français et bien français, et comme tout musicien aspirant à de nouvelles opportunités, c’est à Paris qu’il ira assez vite s’installer. Il y fera d’ailleurs une rencontre capitale, celle de Jean-Philippe Rameau, qui l’invitera à rejoindre l’orchestre qu’il dirige pour son employeur, Alexandre-Jean-Joseph de La Poupelinière. C’est là que Gossec fera ses débuts, sans doute comme violoniste. Au bout de 5 ans, il remplacera Rameau à la tête cet orchestre. 

François-Joseph Gossec ne restera pas toute sa vie dans l’orchestre de la Poupelinière, il va bientôt intégrer l’équipe d’un autre employeur, et devenir le directeur musical de son théâtre. Ce sera celui du prince de Condé au château de Chantilly. C’est donc dans un relatif confort que François-Joseph Gossec va commencer sa carrière de compositeur, dans une France somme toute assez calme : la Guerre de Sept ans est terminée et la Révolution n’est pas encore aux portes de Paris.

Gossec, "père" de la symphonie française, maître de la musique religieuse

Petit à petit, la réputation du compositeur va grandir : on le dit véritable bourreau de travail et surtout, on reconnaît sa parfaite maîtrise d’un genre tout nouveau à l’époque, la Symphonie. Il est vrai qu’il existe déjà des symphonies en Italie et en Allemagne, mais on peut dire que dans son pays, François-Joseph Gossec sera considéré comme le "père" de la symphonie française. Il en composera une cinquantaine, parfois sous des formes très originales, comme sa Symphonie périodique, créée en 1763 et qui paraissait comme un feuilleton. Au bout d’une vingtaine d’années, on pourra lire dans les journaux : "Monsieur Gossec est sans contredit à la tête de nos meilleurs compositeurs et mérite autant les éloges des connaisseurs que l’estime des honnêtes gens".

Gossec aura particulièrement brillé dans le domaine de la Symphonie, un genre tout nouveau et même assez audacieux à son époque. Mais ça n’est pas le seul style qu’il aura embrassé : l’opéra-comique suscitera un temps son intérêt, avec même quelques succès, mais surtout des échecs… Il finira par y renoncer définitivement pour laisser la place à d’autres comme Grétry par exemple. Mais le genre dans lequel il va véritablement exceller, c’est la musique religieuse. Et le plus grand exemple que l’on peut donner, c’est son œuvre la plus importante, à savoir sa Messe des Morts, capable de remplir d’effroi son auditoire par la simple utilisation de trombones ou de faire fondre en larmes à l’écoute de la mélodie chantée de ses psaumes. L’effroi comme les larmes ne sont pas des mots choisis au hasard, l’un et l’autre ont été remarqués et consignés dans les journaux de l’époque. Mais c’est même allé plus loin : en 1763, Mozart est à Paris et il rencontre Gossec, qu’il qualifie dans sa correspondance de "très bon ami". Il n’aura probablement pas eu l’occasion d’assister à ce Requiem mais il en aura vraisemblablement consulté la partition. Et certains musicologues ont pointé d’évidentes relations entre le Requiem de Gossec et celui de Mozart, composé une trentaine d’années plus tard.

Mozart est à Versailles en 1763, présenté à Madame de Pompadour
Mozart est à Versailles en 1763, présenté à Madame de Pompadour © Fine Art Images / Heritage Images via Getty Images

Fondateur du Conservatoire de Paris

Fort de ses succès dans le domaine symphonique et dans la musique religieuse, François-Joseph Gossec va peu à peu se placer au sein des institutions musicales : en 1769, il va créer le Concert des Amateurs, concurrent direct du Concert Spirituel et qui, comme lui, organise des concerts hebdomadaires à Paris, ouverts à la nouveauté et à la découverte. C’est par exemple dans ce cadre-là que sera jouée pour la première fois en France une Symphonie de Haydn, dirigée par François-Joseph Gossec. Outre sa volonté de faire découvrir la musique aux Parisiens, Gossec entend également les former à en jouer : en 1784, il fonde l’École royale de chant et de déclamation qui est l’ancêtre du Conservatoire de Paris. Il dirigera aussi les fameux Concerts Spirituels, dont il avait été le concurrent, et ce, pendant 4 ans. Il devient véritablement incontournable à Paris. Mais déjà, dans la capitale (comme dans le reste du royaume), une sourde colère commence à gronder : les privilèges des uns exaspèrent les autres et politiquement, la France s’apprête à effectuer un virage à 180 degrés. Le genre de changement qui sent la poudre et le sang et qui demandera à chacun de choisir son camp. La Révolution qui commence.

Paris Conservatoire. Lithograph by Beraud
Paris Conservatoire. Lithograph by Beraud © De Agostini via Getty Images – DEA / G. DAGLI ORTI

Gossec, "compositeur officiel de la Révolution"

Quand la Révolution éclate, François-Joseph Gossec est donc déjà un compositeur incontournable. Il aurait pu choisir de rester neutre – en tout cas artistiquement parlant – mais quand on vient le solliciter pour soutenir la Révolution, il s’exécute avec beaucoup de zèle. Il deviendra rien de moins que la "Compositeur officiel de la Révolution". Concrètement, cela veut dire que c’est lui qu’on viendra chercher pour mettre en musique les grandes cérémonies de la Révolution. Quand, en 1791, l’Assemblée constituante décide de faire de l’Eglise Sainte-Geneviève le "Panthéon" et d’y inhumer les grands personnages ayant marqué l’Histoire de France, à qui demande-t-on la partition musicale de l’événement ? A Gossec. Mirabeau entre au Panthéon ? Appelons Gossec ! Voltaire ? Encore Gossec ! Jean-Jacques Rousseau ? Toujours Gossec ! A chaque fois dans des événements en grande pompe autant destinés à célébrer les personnalités que la Révolution elle-même. On le croirait presque compositeur funéraire mais évidemment, Gossec va aussi composer dans de tout autres circonstances, et rien que les titres de ses hymnes et de ses cantates sont de véritables professions de foi : "Chant du 14 juillet", "Hymne à l’Humanité, à l’Egalité, à la Liberté", "le Serment républicain", "le triomphe de la République" ou "le Triomphe de la Liberté". Ce sont des œuvres de circonstance, mais elles sont à chaque fois imprégnées d’un enthousiasme sincère, et d’une ferveur presque touchante. Gossec était un révolutionnaire convaincu. Du coup, sa musique parvenait toujours à enflammer les esprits révolutionnaires et à soulever la ferveur populaire. Assez justement, on a parfois résumé la Révolution comme un grand drame lyrique, sur des paroles de Marie-Joseph Chénier, une musique de Gossec, et des décors de Jacques-Louis David.

Beaucoup des musiques de Gossec sont jouées à l’Opéra de Paris car, en pleine révolution, l’opéra était plutôt devenu le théâtre de la propagande révolutionnaire. En septembre 1792, on donne son "Offrande à la Patrie" au beau milieu de laquelle on retrouve la première version orchestrée de la Marseillaise. Ce n’est encore qu’un chant révolutionnaire parmi des centaines, à l’époque, mais Gossec va sans doute participer à en faire quelque chose de plus grand encore. Dans son Offrande musicale, il va choisir de varier l’orchestration de cette Marseillaise à chaque strophe, atteignant à certains moments une dimension presque religieuse. L’œuvre sera jouée plus d’une centaine fois entre 1792 et 1795.

De révolutionnaire à récipiendaire de la Légion d’Honneur donnée par Bonaparte

Et c’est sans doute à partir de ces différentes variations et surtout orchestrations de la Marseillaise réalisées par François-Joseph Gossec que cet hymne va prendre de l’ampleur jusqu’à devenir l’hymne national en 1795.

Embrasser à ce point les idées de la Révolution, c’est toujours risqué et être compositeur officiel d’une Révolution, c’est d’autant plus risqué, surtout si la Révolution fait chou blanc. Mais dans le cas de François-Joseph Gossec, ce serait un peu vite oublier tout d’abord son talent – déjà reconnu sous la Monarchie - mais aussi les différentes institutions qu’il avait fondées avant ce grand chambardement. Il est professeur de musique de la garde nationale, mais aussi professeur de composition dans l’école qu’il aura contribué à fonder : le Conservatoire de Paris. Nous sommes au sortir de la Révolution et déjà la toute jeune Première République est prise en otage par un seul homme, qui va en faire un empire, son empire. Cet homme, c’est Napoléon Bonaparte. Bonaparte qui aimait la musique, à sa manière :

J’aime le pouvoir, moi, mais c’est en artiste que je l’aime. Je l’aime comme un musicien aime son violon, pour en tirer des sons, des accords et de l’harmonie.

Nous sommes en 1804, et, quel que soit le régime, la musique continue de résonner dans Paris. Dans les concerts donnés aux Tuileries à la demande de l’Empereur, on joue principalement de la musique vocale. Mais, bientôt, on invitera François-Joseph Gossec pour diriger devant la cour sa Symphonie en ut. L’incontournable, l’inoxydable Gossec charmera donc aussi les oreilles de l’empereur, il sera même fait chevalier de la Légion d’Honneur.

L’histoire est parfois faite de retournements de situations et les choix que l’on a posés la veille peuvent parfois vous porter préjudice le lendemain : François-Joseph Gossec va un peu perdre des plumes à partir de la Restauration, c’est-à-dire en 1814. Après la défaite de Napoléon et le retour de la royauté, Gossec est obligé de prendre sa retraite, d’autant plus que Louis XVIII a fait fermer son Conservatoire. Gossec a alors 80 ans mais, s’il est tombé en disgrâce auprès du Roi, il est encore porté aux nues par ses pairs. Il ne mourra que 15 ans plus tard, en 1829, à l’âge très avancé de 95 ans.

Compte tenu de son exceptionnelle longévité, on peut vraiment dire que Gossec aura fait la jonction entre le baroque tardif - puisqu’il a fait ses débuts sous le regard de Rameau - et le tout début du romantisme - puisqu’il est mort un an avant la création de la Symphonie fantastique de Berlioz. Sa longévité lui aura aussi permis de vivre sous sept régimes différents.

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