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Journal du classique

L’immense mezzo-soprano espagnole Teresa Berganza nous a quittés

L’immense mezzo-soprano espagnole Teresa Berganza nous a quittés
13 mai 2022 à 14:47 - mise à jour 13 mai 2022 à 14:493 min
Par paula floch

Un monument de l’art lyrique nous a quittés aujourd’hui : la grande mezzo-soprano espagnole du 20e siècle, Teresa Berganza, s’est éteinte à l’âge de 87 ans.

Tout commence un 16 mars en 1933 à Madrid, où naît (par les pieds, signe de fort caractère !) la future diva. L’Espagne étant plongée dans la Guerre civile, Teresa connaît des temps difficiles lors de sa petite enfance son père a été prisonnier de guerre — mais l’amour de ses parents était si fort et plein que c’était une période de joie, malgré tout.

Son père était un grand érudit autodidacte de peinture, de littérature, et de musique. Autant qu’elle s’en souvienne, Teresa a toujours entendu du piano chez elle. Ce piano, c’était un cadeau de sa mère à son père, sur lequel il lui jouait Tosca. C’est lui qui racontait à la petite Teresa toute l’histoire de la musique, avec fantaisie et humour, comme si c’était des contes. A 6 ans, elle commence le solfège avec son père, et c’est le début de sa vie de musicienne. Sa maman aussi l’a inspirée. Les grands yeux noirs et sévères, elle avait une voix mais chantonnait distraitement, en faisant les tâches de la maison. Bercée de musique classique, le flamenco nourri aussi son enfance… Et elle le danse même ! Parce que Teresa, c’est une chanteuse mais c’est d’abord une musicienne passionnée. A 12 ans, elle rentre au conservatoire.

Berganza portrait
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C’est alors que Teresa façonne son éducation : huit ans de piano, quatre ans d’orgue, de l’analyse, de la musique de chambre… Mais quand elle découvre le chant, elle arrête tout le reste pour s’adonner à cette passion qui ne la quittera jamais. Mis à part le piano, car c’est elle qui s’accompagne lorsqu’elle travaille ses airs. Quand elle déchiffre l'air des Noces de Figaro de Mozart Voi che sapete à son premier cours au conservatoire sur le nom des notes, tremblante de timidité, sa professeure Lola Rodrigez Aragon lui dit : "Toi, tu vas faire quelque chose." Elles ont travaillé tous les Rossini ensemble, un répertoire si difficile, et qui lui sied si bien. C’est elle aussi qui lui apprend à respirer, allongée, avec des dictionnaires sur le ventre !

Un parcours de persévérance, et pourtant, son père l’appelait "la divine impatiente".

Sa Dorabella dans Cosi fan tutte en 1957 marque le début de sa carrière. Agée seulement de 24 ans, cette prise de rôle est un triomphe.

La Berganza a une voix centrale, flexible. Elle le dit elle-même : elle pouvait quasiment tout chanter. A la première lecture d’une partition elle savait si le rôle était pour elle ou pas, et elle n’hésite pas à s’affirmer. C’est pour ça qu’elle refuse un Norma avec la Callas, sa voix étant encore trop verte pour le rôle de Clotilda, ce qu’elle regrettera beaucoup. Une voix centrale et flexible, deux qualités indispensables pour le répertoire Rossinien, qui mêle lignes belcantistes et coloratures exigeantes. La pureté de sa ligne vocale épouse aussi parfaitement le répertoire mozartien.

Elle enchaîne dès lors les rôles chez Rossini L’Italiana in Algeri, Le Comte Ory à Milan et chez Mozart Sesto de La Clemenza di Tito mais surtout Cherubino dans Le Nozze di Figaro qu’elle interprète au festival de Glyndebourne et ensuite dans le monde entier.

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En 1958, elle rencontre La Callas dans une production à Dallas de La Medea de Cherubini. Callas la prend sous son aile, alors même que la jeune mezzo subit les revers émotionnels d’un succès naissant. L’humilité était le maître mot de la chanteuse, qui était adulée. Lors de cette production à Dallas, elle finit son air sur l’épaule de Maria Callas, alors que le public l’applaudit. Callas lui demande de se tourner vers le public, mais la jeune espagnole n’ose pas "elle m’a pris et m’a mis devant elle pour prendre les applaudissements", se rappelait Berganza, pleine de tendresse.

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Mais même les plus grands essuient des refus et des déceptions : lorsqu’elle rencontre la soprano allemande Elisabeth Schwarzkopf, cette dernière lui dit que sa voix n’est pas très intéressante, et qu’elle devrait peut-être envisager une autre carrière. Ironie du sort, elles chantent ensemble sur la scène A Londres Les Noces de Figaro sous la baguette de Giulini 4 ans plus tard. Elisabeth lui offrait son châle.

Elle aborde Carmen, en 1977 à plus de 45 ans. Sa Carmen est d’une grande modernité. Ce rôle signe véritablement la carrière d’une chanteuse cultivée, qui va au fond des rôles, les redécouvre, les réinvente. Sa Carmen est au plus près de la musique et du texte, plus spirituelle que les Carmen voluptueuses que nous connaissions.

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Et malgré la richesse de son répertoire classique, une grande place est faite à la chanson espagnole, notamment à la Zarzuela, qu’elle ne cessera de chanter. Une rigueur exceptionnelle donc, mais toujours relié à un plaisir simple du chant populaire.

Et bien sûr, ce plaisir simple, qui l’a tenu à distance d’un monde parfois dur, passe par sa famille, si importante dès le début. Ce quotidien rythmé par l’amour a porté la chanteuse : "La musique est ma plus grande passion, avec l’amour !" s’exclame-t-elle au micro de Judith Chaine sur France Musique, et puis ajoute "Je m’en irai entourée des choses que j’aime", d’une voix suspendue.

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